Depuis que mon cœur exige des égards, je suis devenu un promeneur périphérique. Le cœur battant, l’œil vif et le pas alerte, je tourne en rond comme la chèvre de M. Seguin attachée à son piquet et j’en suis fort aise, figurez-vous, j’en redemande, cela n’a rien à voir avec le sort de cette célèbre chèvre car je ne suis pas attaché, et, même si je l’étais, la corde est tellement longue que je me sens libre.

Je tourne autour de la ville bien sûr. On ne peut pas marcher tous les jours aux antipodes. Les Malouines et ses vents fous et ses paysages désertiques où rien n’est plus évident que de s’y perdre ne sauraient être quotidiens.

Il faut partir de la maison et explorer ce qui nous est proche et que l’on croit connaître. Rien n’est plus grisant que de se perdre au pas de charge en pays archi-connu. Je pars le plus souvent de chez moi pour des promenades circulaires, des flâneries accélérées autour de la ville. Après une année d’errances périphériques, je peux dire que je la connais la ville des limites, sur le bout du doigt, par les semelles et par cœur. La ville autour de laquelle je tourne me touche au cœur et creuse ma mémoire. Elle me donne aussi à penser. Il ne suffit pas de connaître une ville en son cœur ni de la vivre en sa mémoire. Il faut voir ce qu’il en est de ses bords et de ses abords, de ses limites et de ses fins. Il n’y a que là où les citadins promènent leurs chiens, crocs en pagaille, qu’il m’est arrivé, brièvement, de regretter cet entêtement à tracer des spirales toujours plus larges autour de chez moi, comme si je marchais en moi-même au cœur et aux confins de ma propre histoire.

Les périphéries chaux-de-fonnières sont résidentielles ou industrielles. Il n’existe pas de banlieue comme on peut en voir ailleurs, mais des secteurs assez bien délimités, même s’il arrive qu’ils s’imbriquent les uns dans les autres d’assez curieuse manière. Les périphéries sont habitées par des gens bien, des familles aisées. Elles se groupent, et peut-être s’isolent, dans des lotissements conçus pour les classes moyennes supérieures. Des champs que je traversais dans mon enfance, des forêts dans lesquelles je jouais à cache-cache ou dans lesquelles j’allais me réfugier ou me faire peur, sont aujourd’hui peuplés d’enfants coincés dans leur petit jardin. Mais la liberté n’est pas morte, il y a encore une forêt plus loin, une prairie tout près. La ville est toujours posée dans un océan vert.

Quelques dignes demeures autrefois isolées et rattrapées par la ville, des maisons carrément cossues, et d’autres m’as-tu-vu, des villas comme dans Marie-Claire et d’autres en Lego grandeur nature apparaissent au détour d’un regard, souvent dissimulées derrière de hautes rangées de thuyas. On voit même d’exemplaires maisons minergie, en bois, et des toits couverts de panneaux solaires. Parfois, en quelques enjambées de géant, je dégringole de l’étage des villas à celui des gros locatifs, je survole les mondes dans un mouchoir urbain. J’ai la passion de regarder les maisons. Toutes les maisons sont belles, en tout cas émouvantes, et parlent des hommes.

Les périphéries sont aussi habitées par des industries pleines de gens durant la journée et qui se vident dès 17 heures. La zone industrielle des Eplatures est coupée en deux à la hauteur du Military Stock. Le 11 septembre 2008 à 18 h 05 j’ai vu un paysan marchant à l’angle droit, le dos cassé, aller chercher ses vaches en haut du pré, tout près d’une usine bleue. Un gros fil de fer barbelé tiré au bout de la route m’empêchait de continuer ma promenade sans rebrousser chemin. Ce champ, le dernier, s’étend comme une tranchée entre deux portions de zone industrielle.

J’aime ces contrastes. J’aime la périphérie. J’aime voir l’ombre des arbres de la forêt sur les façades en faux bois de la compagnie Breitling. J’aime constater que tous les champions de l’horlogerie ont colonisé l’ouest de la ville qui ne fait bientôt plus qu’un avec Le Locle.

J’aime admirer les grues au fond de l’horizon champêtre.

Sur l’autre versant de la vallée, je m’arrête aux Endroits devant le tableau d’une bouteille à moitié vide sur une table tenant à peine debout et de vielles chaises rouillées, un parasol renversé, et un tas de caisses en bois cassées, comme un instant de grâce interrompu par un orage et jamais retrouvé.

Parfois, bien sûr, je trace vers des destinations héroïques comme La Sagne, Le Locle, Les Brenets, je franchis les monts, j’aborde les hauts de Peseux, de Corcelles, de Neuchâtel, et même aux confins du monde je m’étourdis à suivre les méandres de la Venoge ou je médite au fil de la Sarine en direction de l’Abbaye d’Hauterive.

Jamais de carte ni de boussole, marcher comme dans sa tête en fonction de vagues projets, d’inspirations soudaines, d’envies de savoir ou d’étranges nécessités.

Jean-Bernard Vuillème