
Gagner la ville, quand j’étais enfant, cela impliquait de passer, en bus et sous le joug de ma mère qui de la sorte m’occupait quelques heures, par un tronçon routier parmi les plus désolants de l’histoire du génie civil : la fort mal nommée « route des Acacias », dépourvue des dits « arbres à branches épineuses, à fleurs en grappes », on croit rêver.
En réalité, il s’agissait de l'un des pires axes crypto-urbains du centre périphérique de Genève - triste ville, internationale, mesquine -, aux artères flanquées d’industries semi-lourdes en tôles et de quincailleries rappelant des images d’archives de l’entre-deux-guerres, des entreprises de facture pré-titoesque et croulantes déjà : Marylong, par exemple, et l’odeur qui en émanait sous l’œil mutin d’une noiraude middle class aguicheuse, cigarette tendue dans le ciel très jaune et main haute sur les transports publics où somnolent les malheureux qui la matent.
Nul acacia, donc, pas de grappes (ou alors je ne m’en souviens pas) ; mais des aiguillons pour la rétine et une empreinte indélébile dans l’enfant qui s’ouvrait à l’aventure du siècle : c’est la mémoire du chagrin, je peux témoigner.
Aujourd’hui, il pleut comme à l’époque. Ça me tombe dessus.
Aussi loin qu’on cherche à déplacer sa carcasse durant les trêves estivales - sur les caïques des îles cycladiques ou sur les gondoles de Venise, à Bora Bora, à Quiberon ou au Caire -, le paysage originel se surimprime et l’emporte sur toutes les merveilles du monde. Ce qui t’a façonné, c’est ça. C'est elle.
Pour tel couple chanceux et imaginaire, l’origine, ce fut, paraît-il, un jardin ; pour moi ce sera, à perpétuité et sur fond de bitume, des garages taillés en pièces, des stations-service, des arbres absents ; la route des Acacias.
Et le car Mercedes qui nous véhicule, rouge orangé, progresse là-dessus, motorise comme il peut, plus têtu qu’une mule. Il y va, en ville, mais à reculons, je comprends bien. Ensuite - et ça n’efface pas hélas ce qui précède - il devait franchir un pont pas beau du tout, un pont quelconque, le Pont d’Arve, sous lequel coule l’Arve, c’est très malin. A sa droite il y a le Salève, bloc difforme au dos courbe, surmonté d’une vilaine antenne et d’une rampe de lancement pour sportifs extrêmes, mont massif à l’ombre duquel bataillent dans la vallée fendue par l’eau verdâtre, boueuse, des sapins à l’agonie et des arbrisseaux rabougris donnant des fruits nains sous des averses continues.
Cette matière-là corrode l’envie de rire. On me vouera à la Roumanie, sans doute, aux steppes, aux confins de l’univers, mais va donc en Iran si t’es pas content, casse-toi à Bucarest, pauvre con, et je m’y rends, je m’y rends tout naturellement, en fait, étant donné que le bus roule, qu’il rampe et qu’il s’arrête tout à fait où tout s’arrête, devant cette autre montagne, cette autre source d’émerveillement, un édifice inénarrable, le « Palais des expositions ». Ne me demandez pas à quoi ça a servi, servait - une foire d’empoigne, des automobiles rutilantes, un vélodrome, des terrains de badminton, que sais-je ? un parangon d’architecture brute aux fonctionnalités multiples (à l’heure qu’il est, c’est le site de l’Université de Genève, Sciences Humaines et Sociales, ça ne devrait pas durer).
Une chose est sûre : l'apparence, le poids de la chose, son importance dans la dissipation de mon enchantement premier, je ne les oublierai pas. Une tombe, le « Palais des expositions »; une grosse tombe carrée et noircie par le passage de millions de trente-six tonnes sans catalyseurs, c’était le début des années quatre-vingt, qu’est-ce que vous croyez ? Arrêt « Mont-Mausolée », oui, hiver quatre-vingt. Passage à l'est. Nous y sommes. Nous passons sous le Palais. Et sous lui on se tient coi, prudent, intimidé, tapi dans les pâles rougeurs de la petite banquette du petit bus où un peu mieux on se serre, se recueille. Et à cet instant précis, n’est-ce pas, en ce sanctuaire où le bus nous a menés, se forment le mythe, l’emblème magique d’une vie, sa genèse et son climax, sa cristallisation définitive - sinistre vision abstraite à quoi tout peut se résumer, voilà ma pièce maîtresse, voilà ce que je garderai à jamais dans la pupille : un minuscule rectangle rougeâtre comme stationné dans la grisaille, sous le gris qui pleut, devant un gros bloc noir. On ne voit pas quelle sorte de perplexité s’exprime sur les visages derrière les vitres embuées, à l’intérieur du rectangle. Cette toile ne vaut rien.
Marc Van Dongen