Faire les morts

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1.

Quand ils te voient couvert d’immondices de la tête aux pieds, et terrifié, pense-t-on (mais le mystère demeure), tout de suite ils te reconnaissent et ils te nomment, tu es des leurs, c’est étrange. Le nom qu’ils disent, comment ils te nomment, ça n’a pas d’importance, cela aussi leur appartient.
Dans les jours ou dans les heures qui suivent ton avènement, après une courte période d’observation en couveuse ou après des examens très poussés pratiqués sur la personne de ta mère — elle se reposera comme elle peut en salle commune ou dans une chambre privative — les destins bifurquent une nouvelle fois, on se plaît à dire des banalités.
A cet instant, tu devrais prier mais tu ne le peux pas et rien n’y ferait, après tout, prier pour qu’en sortant de la maternité, à l’aube en plein hiver ou à midi pile sous le soleil de juillet, dans la tiédeur vespérale d’un printemps continental, quelque chose de très insaisissable et de multiple prenne malgré toi une direction prometteuse.
Qu’ils t’emmènent alors en taxi, sur un périphérique enluminé, qu’ils passent à vive allure sous des enseignes publicitaires de téléphonie mobile, qu’ils t’ouvrent la porte d’un six pièces haussmanien tout équipé où t’attendent un berceau, une éolyre, des avions pailletés et des étoiles en kevlar qui scintilleront la nuit au-dessus de ta tête, ou qu’ils t’installent, à l’autre bout du monde, après des heures de marche et d’efforts, après t’avoir porté à bout de forces à travers des sentiers difficiles, trébuchant dans des marais où l’on attrape la fièvre et le mauvais sort, qu’ils t’installent, qu’ils te déposent, qu’ils t’abandonnent, en fait, sur la mauvaise paillasse poreuse d’une cahute perméable, cela relève de la pure contingence. Toute corrélation avec ton bonheur ou malheur futur serait fortuite. Formellement, rien n’est écrit. Prends-en bonne note. Tu devrais prier.

Ils ont pris l’autoroute. Ils possèdent leur propre voiture et ils se parlent durant le trajet. Tu es dans les bras de ta mère, tu as le cul bordé de nouilles. Par la vitre, tu ne les vois, pas, mais ce sont des traces de civilisation, oh oui. Et les signes d’urbanité s’intensifient de plus en plus, réjouis-toi, des carrefours, des bâtisses, bientôt un parking. Dans l’ascenseur, ils se tiennent penchés autour de toi et te caressent les joues, ils font des sottises qui les mettent en joie, là encore ils parlent. Tu vivras.

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2.

Il y a un balcon ou il n'y en a pas. Tu es allongé entre eux, comme sur une vague. Tu bascules tantôt à gauche, tantôt à droite. Ils te regardent avec une sorte d'intensité, ils ne sont pas méchants, ils veulent jouer. Le fait que tu cries sans raison apparente les agace peut-être un peu, mais ils n'en montrent rien. Ils ont même l'air fier de toi.
A vrai dire, ils sont fous de toi, ils le disent aux gens qui viennent te voir, tu as bouleversé leur existence d'une manière considérable, tu as redistribué les cartes d'une manière franchement inattendue, ils le disent tout net, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive, ils ont de la peine à trouver les mots. Debout à côté de toi qui dors (on ne voit pas le visage à cause du bonnet trop enfoncé sur le crâne ou pour d'autres raisons dont il n'importe pas de parler), ils font passer des photos mates ou brillantes prises dans tous les formats, tu ressembles beaucoup à l'espèce en général, tu as la tête de tout le monde, c'est rassurant.
Ça a été quelques jours comme ça, dans la ouate et l'amour sans bornes. Disons quatre jours. Des visites, des mots d'esprit, de la douceur infinie. Ensuite elle est venue, la jeune fille allemande, roumaine, équatorienne, d'abord le matin pour aider, puis elle s'est installée dans une pièce aménagée pour elle seule, c'est possible.

Lui, il ne fait rien de la journée, il a pris un congé paternité, il reste planté là à t'observer, il ne travaille pas. Enfin si, il travaille. Il travaille même du matin au soir, cela vaut mieux. Pas de congé paternité, il n'y a pas droit. Il part tôt, donc, et revient tard. Entre ces deux extrêmes il pense à toi et dans les premiers temps reçoit d'un quarteron de clients fidèles des enveloppes moyennement fines qu'on lui adresse avec un sourire qu'il faut bien appeler tribal bien qu'il n'y ait dans les environs ni tipi ni totem, c'est que tu coûtes assez cher, on se serre les coudes.
Alors il est serveur, oui, il sert, il fait le service. Il a commencé au bas de l'échelle, au même échelon exactement où il finira peut-être, mais là il commence seulement, l'hôtel s'appelle Gruber, Graber, c'est un petit hôtel sans prétention où descendent des clients modestes, deux étoiles qui clignotent mal, il y est garçon de salle, parfois il fait aussi la réception, il inscrit le nom des clients dans le registre, il a fait l'Ecole Hôtelière dans les Alpes, non sans peine il est venu à bout de l'Ecole Hôtelière, il a bouclé son stage de formation dans les Alpes, passé sur le fil les examens finaux dont il se souviendra toujours, maintenant il va et vient entre la réception et la salle du restaurant, l'allure est servile, il marche en faisant des petits pas, il sert une tisane, une bière, ils prendront bien un verre de rouge ou un verre de blanc (ils ne savent pas encore, ils n'ont pas fait leur choix, ils hésitent), il faut se montrer philosophe, il fait ça. Et on peut penser que ce n'est pas facile.

Elle, c'est pareil, elle est serviable. Elle ferait tout pour rendre service, elle ne demande pas mieux. Ils sont tous les deux serviables, en somme, d'où l'amour qui est né entre eux, peut-être, dans la communion du don. Avant ton avènement, elle était dans le tourisme, elle faisait de son mieux, c'était un métier intéressant. Pourtant, elle n'a jamais aimé se mettre en avant à l'agence, ça a pris fin. Même à la maison avec les proches elle parle bas, presque en s'excusant, et réprime tout excès de confiance, chacun devrait faire de même, elle trouve qu'il y a des gens très arrogants et qui parlent fort. Dans le quartier, de belles femmes dégourdies et autoritaires (ou pas) continuent de la prendre de haut quand elles la voient, maladroite, en partance pour faire ses courses malgré la poussette et la neige s'il neige, malgré les sacs, malgré les gants, mais elle ne semble pas s'en apercevoir, ou alors si, et c'est une souffrance qui dévaste. Quelqu'un payera pour cela.

Ils vivent des moments magiques, quand même. Le soir, surtout, il y a des minutes magiques quand ils viennent te border et quand ils traînent un peu dans la chambre pour te voir grandir et exister. Le temps passe si vite. Ils se disent alors qu'ils ont de la chance. Cela se peut.

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3.

La jeune fille t’a installé devant la fenêtre pour que tu fasses la sieste. Chinga tu madre, elle a fait tomber quelque chose (une tasse ou un biberon), elle est mexicaine.
Juchée sur le tabouret noir, blanc, d’une cuisine américaine ou affalée sur un fauteuil suédois, l’esprit enfin détendu (ou pas), elle rédige un rapport intermédiaire sur son emploi du temps. Si tel n’est pas le cas, elle boit une tisane en tournant les pages d’un magazine ou bien elle bâille plusieurs fois de suite au téléphone en tripotant une sorte de collier de perles en plastique.
Non, elle écrit vraiment, elle remplit des formulaires, elle coche des cases, c’est ce qu’elle fait. Après elle prend le téléphone et parle en espagnol. S’il y a des arbres, elle les regarde longuement, et le balancement des branches puisqu’il vente.
Elle ne t’aime pas beaucoup, elle t’adore, elle ne sait pas quoi penser de toi. Il y a fort à parier qu’elle te supporte. Elle s’est même attachée à toi, sûrement, mais on est si jeune pour travailler et le choix du métier, on ne le lui a pas laissé, maintenant il faut s’y faire, où sont passés la chaleur et le soleil du Mexique, ma mère, les après-midi à battre la poussière dans les cours arides où tout repose, l’indigo franc des fruits de nos villages pelés ? Pas dans cette brume, hélas, pas dans les pâleurs des abat-jour, pas dans le teint cireux des parents. Ils sont gentils mais l’on s’ennuie un peu, dit-elle, dehors il n’y a rien à faire.

Dans le landau, on ne saura jamais ce qu’il y a. On pense qu’il y a de la violence, une forme de violence, de la panique emmitouflée. Pouls et battements du cœur en devenir comme amplifiés sous la peau du petit corps tendu, flux sanguins que tu entends circuler des heures au ralenti dans une sorte d’effroi ou de suspense intenable ou délicieux, délicieux et intenable à la fois, on ne sait pas, et des agacements qui durent, des jaillissements de lumière blessante perçant les fines paupières closes, ou alors l’inexplicable spectacle par-delà ces mêmes battants, une grotte humide, la sensation angoissante d’errer dans une grotte humide sur les parois de laquelle dansent des ombres, des bisons et des silex peints, dans des bruits de ressac d’eaux, de chutes d’eaux massives, cristallines comme à Iguazú où un jour ils iront en vacances, c’est dans quarante ans, peut-être pas. Rien n’est écrit. Rien n’est dit. Ce qui déjà tonne et gronde sous ton crâne n’est pas formulable. Il y a là une grotte où tu pleures seul et apeuré, tu as pris l’habitude de hurler plusieurs fois par jour, personne n’y comprend rien.
Le soir quand ils rentrent, ils t’entendent mais ne répondent pas tout de suite, ce sont des points de discussion qu’ils abordent entre eux, pourtant, à la lumière des abat-jour, on les entend d’ici. Ne pas répondre à toutes les sollicitations de l’enfant est utile pour déjouer toute dépendance future. Ils pensent qu’il est bien d’apprendre dès le plus jeune âge à donner de la voix, comment leur en vouloir ? Ils t’aiment, voilà tout.
Oui et non, c’est plus compliqué que ça. Depuis quelque temps elle semble vidée, il paraît abattu. Ou le contraire. A l’euphorie de la paternité succèdent la fatigue, la pesanteur des tâches quotidiennes, on s’enferme dans des schémas dont on ne connaît pas les mesures et qui opèrent malgré soi. Il s’est remis à fumer, elle redoute chaque sortie dans le quartier, préférerait rester à la maison. Malgré tout, elle pense qu’ils sont bienveillants comme elle, les gens, et tant pis si on ne voit pas ce qui les anime en profondeur, ça ne l’intéresse pas. Ainsi, elle ne se doute pas de ce qui se trame à l’air libre parmi les hommes, elle ne sait rien de leur commerce, elle n’a aucune idée de leurs tractations, elle a l’esprit de Noël, une naïveté de nativité, un sourire un peu crispé, ça te façonnera pour le restant de tes jours. D’autres forces influent clandestinement sur ton destin, et tu les accueilles. Tu n’es qu’éponge imbibée d’humeurs, endure-les, tu n’as pas le choix.

Cependant, chaque fois qu’ils te changent à présent, chaque fois qu’ils retirent tes langes et qu’ils te saupoudrent les fesses de talc, tu sentirais, si tu en avais les moyens — et peut-être les as-tu (le drame aurait imperceptiblement commencé) —, une certaine réticence dans l’exécution des gestes. Ils sont devenus experts. Ils sont plus froids et plus mécaniques qu’auparavant.
Devines-tu alors sur leurs visages fatigués (on espère que non), ou dans leur attitude générale à ton égard, au moment où ils te font prendre le bain ou après le bain, au moment de la déglutition ou après la déglutition, à l’instant précis du tapotement dans le dos et du rapport subséquent, quand tu rejettes par salves discontinues du lait tiède sur la bavette salie, dans l’âcreté des vomissures tièdes, cette sombre affaire avec laquelle tu n’as rien à voir, avec laquelle tu n’aurais en aucun cas voulu avoir à faire, un peu de leur dégoût naissant ?

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4.

Ils sont déçus, ils sont vaguement dégoûtés, on ne sait pas d'où ça vient. Ils bougonnent et serrent les dents et se renferment et s'aigrissent, ça ne s'arrange pas, c'est tout. Leur mal est insidieux, ils n'en comprennent pas les causes (on n'imagine pas à quel point), mais les faits sont là, un jour ou plutôt depuis quelque temps, quelque chose se passe, on ne sait pas quoi, ça change. L'atmosphère change. On pourrait parler d'une altération de l'ambiance familiale si tant est qu'avant cela elle fut sereine, difficile à dire. On pourrait parler d'une diminution de l'appétence, moins de dynamisme, plus du tout d'aplomb, ils se laissent aller à tout bout de champ à des siestes longues, ils glissent hors le réel sous le moindre prétexte, on ne sait pas exactement pourquoi.
Quoi qu'il en soit, si le plan d'ensemble ne se laisse pas lire encore, s'il continue de s'obscurcir même, s'il se refuse obstinément à tout déchiffrement immédiat, l'accumulation de données disparates ne mène pas tout à fait nulle part comme on aurait pu le craindre - les paramètres biométriques se modifient sans cesse -, c'est déjà ça. Une impulsion originelle a propulsé tel corps en direction du nord-nord-est, du sud, du sud-ouest, à vitesse régulière, avec un vent de face de force moyenne à faible, moyennement faiblissant, quelque chose de lourd et de ramifié se déplace en dépit des frottements, de la résistance à l'air, on connaît les formules. Les lois cinétiques sont implacables, et multiples leurs effets. Tu les subiras.
Si toute nouvelle réorientation cardinale n'est donc pas à exclure, suivant en cela une physique de l'entrechoquement semblable à celle qui préside, par exemple, à la rencontre inopinée de boules de billard mues par des forces invisibles sur un très vaste terrain de jeu, ici plongé dans le noir (toujours les mêmes truismes), on va envers et contre tout, de points en points, on progresse dans l'espace et dans le temps jusqu'à ce que mort s'ensuive, par dégâts d'usure ou quoi d'autre ? Dévale cette pente en silence.

Un jour, rompant avec la morosité paisible de leur foyer, ils (ta mère et ton père) se disputent à propos de quoi, ils connaissent leur première dispute, ils traversent leur première crise véritable. Pour commencer, ils se jettent des choses à la figure, au propre comme au figuré (des assiettes, des reproches). A la fin, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et se font des cajoleries, on est encore loin d'avoir tout vu.
Suite à cet événement, pour fêter ça, pour entériner la réconciliation, ils décident de sortir avec des amis, ils organisent une soirée avec des amis (car ils en ont, ils sont au nombre de deux, un collègue mâle marié, une femelle gironde, toutes connaissances de ton père), ils passent leur soirée en ville. Or, en sortant du restaurant (était-ce le petit chinois près du pont ? était-ce un japonais au cœur du quartier chaud ?), alors qu'ils marchent tranquillement dans la rue, alors qu'ils marchaient tranquillement dans la rue et ne demandaient rien à personne, alors qu'ils devisaient et sifflotaient tranquillement, gris et heureux (le service avait été agréable, le repas très bon, tout s'était bien déroulé, on s'était senti revivre un peu, ça fait du bien des soirées comme ça), de la gauche, d'une ruelle que l'on imagine sombre et sinistre, forcément, du fin fond de nulle part, surgissent trois boules de billard qui heurtent le groupe de plein fouet et l'envoient valdinguer dans le décor. Lui, il se retrouve projeté à terre et peut-être plus bas encore, il n'a pas eu le temps de comprendre ce qui arrivait, ce qui lui arrivait en propre, des hommes le rouent de coups, les coups pleuvent de partout. Dans le mouvement de panique qui suit, tout le monde se disperse et cherche refuge, c'est lui qui prend pour tout le monde, il prend ça de front, il tente de se protéger à l'aide de ses bras, il entoure sa tête de ses bras, il hurle et supplie pour la forme, il n'entend plus rien, il n'y pas de communication, il n'y a pas de mots échangés, les assaillants lui donnent des coups de pieds dans les côtes et dans le bas-ventre, dans les rotules aussi car il a replié ses jambes sous lui et ses jambes tressaillent, chétives, inutiles, et ils fouillent dans sa veste et dans ses poches pendant qu'il gémit, ils continuent de lui casser la gueule, tu ne peux rien y faire.

Qu'il ait dit par la suite, en balbutiant, qu'il ait confessé plus tard dans la nuit (la mâchoire endolorie et se tenant les côtes, tremblant de tous ses membres bien des heures après que le forfait eut été commis, quand il se fut couché dans le lit conjugal déjà, ou assis à la table de la cuisine encore, souffrant mille maux indicibles, mais consolé par ta mère lui appliquant des compresses), qu'il lui ait dit alors comme on dit un secret inavouable, qu'il n'avait fait durant ces secondes qui lui parurent interminables, qu'il n'avait fait que penser à elle et à leur fils, à la fragilité des choses de ce monde et aux contingences qui le menacent de toutes parts, on ne peut que le supposer. On l'affirme. Désormais il fait des crises de stupeur dans la rue et au travail, la moindre tâche l'agresse, les clients s'impatientent et le tournent en bourrique, ils lui réclament une paille et des olives pimentées, des bières, de la musique pour danser, ses supérieurs lui confient des charges absurdes qu'il exécute sans protester - il fait l'inventaire le dimanche, il nettoie les parasols quand il pleut -, il rentre hagard mais meurtri et se met au lit sans dire un mot, sa vie n'est plus que longue convalescence scandées de soupirs.
Mais il y a pire, sans doute, on l'imagine sans peine. A partir de ce jour, à compter de cette date, il a appris une chose sur lui-même dont il ne pourra se défaire et qu'il transmettra, à son corps défendant, honteusement, jour après jour, tic après tic (marques infamantes d'une honte incorporée pour l'éternité, c'est probable, ou rares débris d'un fardeau qui s'alourdira plus il fera d'efforts pour n'en rien livrer) : lui et les siens font partie de la race de celles et ceux - maintenant il en a l'intime conviction, tout son être brûle et cuit dans le chaudron de cette vérité turpide (chairs et os, cellules, lambeaux d'âme, tout cuit) -, ils descendent de la race des porte-faix, des anéantis en tous genres, des bêtes de somme et des vaches à traire, ils appartiennent à la race de ceux - il a dû se le répéter cent mille fois, sans doute, ruminant cela durant des heures tout au long de nuits entières d'insomnies, suffoquant hors le duvet, frissonnant sous le duvet, mouillant l'oreiller et réprimant sa rage -, ils sont de la race de ceux à qui on casse la gueule.

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5.

Là ils se reposent (c’est un peu plus tard à la même époque), ils se prélassent au soleil. Ils sont au bord d’un lac laiteux, au pied d’une montagne noire, ils cherchent le repos. On imagine qu’ils sont assis dans les roches, près de la berge. Ils sont assis dans les roches, sur des pierres de porphyre en forme d’hippopotames nains, ils lèvent parfois la tête, ils se laissent bercer par le paysage. La jeune fille te dorlote ou se promène avec toi sur les rives, lentement. Elle a peut-être enlevé ses sandales, elle devait porter une jupe ou un short court fuchsia, tu jurerais qu’elle chantonnait.
Autour du lac, il y a de grands arbres centenaires dont tu ne vois que les cimes et des bancs que tu ne vois pas, personne partout. Là-bas, dans ton dos, c’est presque sûr, ils regardent un muret où lézardent des geckos, alors ça va, oui. Ils regardent le film de l’eau, l’azur laiteux liquide, une brindille qui va flottant, un tronc qui flotte. Pépient des oiseaux (pinsons, pies, geais jasant — toutes sortes d’oiseaux), c’est un enchantement temporaire, pas une renaissance. Ils observent la nature et la nature est insolite, rien de plus.

Comment ton père -, comment ton père n’aurait-il pas remarqué les pieds nus de la jeune fille, la silhouette presque nue au loin sur la rive, la peau lisse qu’on devine sous le short ? Il les remarque. L’air et l’eau et le soleil, le monde désire cette chair. Ton père, plus que tout au monde, la désire. Il imagine la peau, il pense au mouvement des hanches, il voit les fesses jeunes, les chevilles. Il est très concentré, et peut-être triste, quelque chose lui manque qui ne sera jamais pour lui, on s’en doute bien. Aussi, quand elle rejette ses cheveux en arrière ou quand elle se penche pour ramasser un caillou et faire des ricochets, il frissonne de tout son corps, il se tasse sur lui-même. Quand elle a effleuré tes joues de ses doigts, il s’est mordillé les lèvres. Quand elle t’a embrassé, il a manqué défaillir, il a détourné la tête de ce feu, ne sachant plus où poser les yeux, partout cette brûlure. Assis en tailleur sur son linge, les bras croisés sur ses genoux, il a l’air idiot, perdu, universel. A côté de lui, ta mère rêvasse ou persifle la légèreté de la fille, elle ne voit pas le regard du père, elle ne voit pas son front incliné, elle ne voit pas ses épaules tombantes, on se fait trop vite des idées. C’est le début de l’été, ça va un peu mieux, pourtant, ils se serrent l’un contre l’autre. Il n’y a pas de bise, pas de mistral, pas de sirocco. Il fait une chaleur à ne pas pouvoir penser. La rive s’embrase. Où pourrions-nous bien être ? Dans quelle zone du malheur passé ou à venir ? En Suisse orientale, c’est possible, ou dans le bas des Cinq-Terres, comment le savoir ? Ils séjournent avec toi quelque part, ils pensent que cela te fait plaisir, restons-en là.
C’est en Alsace (le sort en est jeté), ils se prélassent au bord d’un lac au soleil, en Alsace. Lui, il voit que tout est nu, brutal, il se dit qu’il n’a pas les armes pour, pas l’armure pour, qu’il va nu sur ce champ où s’entredévorent des bêtes, qu’il n’est rien sous ce ciel où chantent des oiseaux. Et il a chaud, il a froid, c’est une drôle de vie. Sur la terre comme au ciel il n’y a que des énigmes, rien que des trappes où choient des rêveurs. On pense qu’ils retardent comme ils peuvent le moment où il faudra partir.
Tu veux y aller ?
Non, dit-il, pas tout de suite.

Et puis soudain il plonge dans ce lac, il fait des brasses et du crawl à en perdre le souffle, il cherche à épater son monde, personne n’aurait pu l’arrêter. Soudain, il s’est déshabillé et il a plongé. Il a plongé sur un coup de tête, sans prévenir. Quelques secondes plus tard, à quelque distance de la berge, face aux pics qui surplombent le cirque, et comme écrasé sous cette montagne, il s’est senti un peu seul d’un seul coup, il a fait du bruit avec les bras, s’est ébroué bruyamment, il a su que personne ne prêtait plus attention à lui, maintenant il barbote comme un enfant qu’on aurait laissé trop longtemps mollir dans une pataugeoire, il rit tout seul sans nulle envie de rire, il décide de revenir et il nage à rebours sans se presser, il remonte sur les pierres pour aller s’étendre et se sécher, tout simplement, au soleil.
Mais quand il sort de l’eau, quand de cette mortification il se relève et ressort, les muscles encore contractés, le ventre rentré et se lissant le ventre avec la paume, quand vers ta mère il s’avance d’un pas qu’il voudrait assuré, le plus naturellement du monde, dirait-on, écartant le maillot qui lui comprime le sexe, secouant la gaine lourde d’eau qui lui colle au sexe et le comprime, quand il crache du bout des lèvres l’écume tiède du lac, quand il secoue la tête et progresse sur les pierres sous l’éclat vertical du soleil, laissant derrière lui le substrat fangeux d’un souvenir et le scintillement des eaux, on ne jurerait pas, pourtant, non, on ne jurerait pas — qu’au moment où il regarde une dernière fois les hauts rochers cerclant la baie et la jeune fille qui au loin avec toi déambule, innocente, brutale, légère dans son short fuchsia -, on ne jurerait pas qu’à ce moment-là il se soit senti vivant.

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6.

Dans le petit parc, tu fixes les moulures du plafond, tu baves sur des playmobils, tu te fais les dents contre les barreaux.
La jeune fille n'est plus là. Partie, envolée, loin du bal. Mais où est donc Tita ? Elle n'est plus là. Où Tita ? Dans le lointain Mexique, mon ange, elle y a repris le cours d'une vie. Ou alors elle stationne sur le trottoir d'une métropole d'Europe, elle voit passer des voitures toutes options, sportives et utilitaires, ça se pourrait. Tita ? Où Tita ? Titi ?
Je t'ai dit qu'elle n'était plus là, mon chéri, elle est rentrée à la maison, elle est retournée dans sa propre famille auprès de son papa et de sa maman, oui, c'est ça, elle lave des fruits dans sa cour sous le soleil, elle épluche des légumes, elle pèle des fruits dans la cour, c'est possible, oui, au soleil - mais voilà autre chose, peut-être, qu'on ne peut pas exclure tout à fait non plus, oh mais non : elle travaille à la chaîne, mon ange, elle pompe à la chaîne des hommes mûrs dans les terrains-vagues de Tijuana, elle se rhabille à la hâte dans de vagues ruelles falotes où pendillent des cordons de lampions au pied des caniveaux -, arrête de me casser les oreilles, maman a du travail.
Toi tu fais risette, tu baves et tu pleurniches, tu te fais les crocs contre les barreaux.
Et cette vie-là dure longtemps, c'est une drôle de vie. C'est long. Comme c'est long et comme on s'y ennuie. Combien les nerfs sont à vif. Qu'il y a d'heures avant de parler, avant de s'ennuyer pour de vrai en parlant pour de vrai. Comme ce charabia éreinte, comme toute cette agitation épuise, on ne peut pas dire le contraire, ne hurle pas.

Tous les deux jours ou presque, le matin - ça sent le café -, ta mère passe l'aspirateur et déplace des meubles pour épousseter des recoins derrière les meubles, tu entends des bruits étouffés depuis ton parc, tu dégurgites encore. Tu as les yeux injectés de sang, tu pourrais frapper tout ce qui bouge. Ce qui ne bouge pas, tu pourrais le frapper.
Le surlendemain, la même chose.

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7.

Ils font des pieds et des mains, ils font des sacrifices considérables, ils s'occupent parfaitement de toi et des affaires courantes.
Pour te trouver une place en crèche, il a fallu batailler ferme et jouer des coudes. Ils ont bataillé ferme, ils ont joué des coudes (écoutez, madame, nous avons rencontré la directrice à plusieurs reprises, nous lui avons parlé plusieurs fois, nous sommes sur la liste d'attente depuis une éternité, il suffirait de regarder la liste, vérifiez donc sur votre liste, nous nous sommes montrés très patients, que quelqu'un daigne au moins nous répondre une bonne fois pour toutes, c'est inadmissible, ce n'est pas permis, vous prenez les gens pour des crétins, allez, allez, basta).

Dans le cercle de tes semblables, assis en tailleur ou à moitié couché sur le corps d'un semblable, à la place qu'on t'a assignée parmi eux - combien d'heures par jour ? -, tu prends part à des activités sous l'œil vigilant des stagiaires, tu regardes les moulures du plafond (non, à vrai dire là il n'y en a pas, c'est un faux plafond à résilles ou à lames, c'est un plafond en plaques de plâtres perforées ou en plaques de silicate de calcium), tu regardes les trous, les striures, l'enchevêtrement incompréhensible des plaques, tu disputes un jouet à des jumeaux mauvais, un camion en bois, un cheval à bascule, une locomotive, tu les reprends des mains des frères ni chair ni poisson, tu tires les tresses de la petite fille, c'est elle qui a commencé, ne dis rien.
Ou alors - et c'est comme si on y était - ou alors tu t'es détaché peu à peu du groupe, en douce tu sors du cercle et tu vas coller ton front contre la vitre, tu ne participes pas - il ne participe pas, il n'est pas très participatif, il y a des enfants qui s'éveillent lentement, chacun va à son rythme, il faudra tout de même suivre ça d'assez près -, tu contemples un petit jardin embué où il neige à gros flocons, il neige sur le gazon synthétique du jardin, la neige s'amoncelle sur les poutrelles et les barrières, les autres t'ont peut-être oublié, repose-toi un instant, c'est bien, c'est parfait.
Une bête noire avec des ailes, mais c'est un corbeau n'est-ce pas ? perfore l'herbe glacée de son bec, peut-être; et tu l'observes. Et cette bête fouille trop nerveusement sous la glace où nul ver ne s'offre. Tu observes aussi le portail, il est resté ouvert. On se demande où mène le chemin, plus loin, ou bien on ne se le demande pas. Et l'amas de pierres au beau milieu du carrousel, ça sert à quoi ? à quoi ça sert ? quel est le but du jeu ?
Très vite, tu n'as pas eu le temps de finir quoi - ça pourrira dans la cervelle -, une stagiaire t'a ramené dans le cercle de tes semblables, on stimule ton intérêt avec toutes sortes d'objets qui défilent sous tes yeux et qui passent de mains en mains, touche-les, apprends à reconnaître les formes, reconnais les matières. Qu'est-ce que c'est ? c'est un crocodile ? Non, ce n'est pas un crocodile ? alors c'est quoi ? mais si, c'est un pingouin, donne-le aux jumeaux, partage avec la petite fille, on ne sait pas pourquoi tu cries.

Ils ne savent pas pourquoi tu cries, ils s'interrogent, ils discutent entre eux.
Ils font le bilan de la semaine avec l'équipe éducative. Tu te tortilles sur les genoux de ta mère, tu te débats dans les bras de ton père.
Ils ne s'expliquent pas du tout la situation, ils ont la parole, vous avez la parole, dites-nous comment vous vivez la situation, il n'y aura pas de jugement, nous ne sommes pas là pour vous juger.
A la maison il fait parfois la même chose, dit ton père.
Pas au début, mais maintenant oui, dit ta mère. Il est possible qu'ils disent ça comme ça. Ils le disent comme ça. On leur répond du tac au tac. L'échange est professionnel.
Certains enfants crient plus que d'autres ou s'éveillent plus lentement que d'autres, il est parfois difficile d'appréhender le corps d'autrui et l'espace commun, l'équipe éducative ne sait pas vraiment pourquoi non plus, il ne faut pas s'inquiéter. Et la terre parcourt son orbite, et tu hurles à la mort. L'inquiétude suit son cours.

Au même instant, de Learmonth à El Teide, d'un bout à l'autre du globe, dans des zones planes ou accidentées de la planète, entre deux pics aléatoires distants de 11812 kilomètres l'un de l'autre (on a pris des mesures, on a calculé), dans des bois, des landes, sous des ponts près des rails, des jeunes filles tétanisées sanglotent en s'agrippant à des brassées de bois mort, à tout ce qu'elles peuvent, à des lichens, à des racines, on ne sait pas. De part et d'autre du globe, et simultanément - sur un axe virtuel qui traverserait le globe de part en part, c'est ça -, des écoliers campagnards ou urbains lancent leurs sacs sur des lits défaits et s’y affalent en geignant, c'est possible, ou alors ils grignotent des biscottes dans la cuisine auprès de leur grand-mère, on ne pourrait pas faire comme si ça n'existait pas. Ailleurs, dans des parkings souterrains et sur les grands boulevards périphériques où passent des ambulances aux allures cinématographiques, dans des zones résidentielles sous surveillance, des hommes d’affaires démarrent en trombe des véhicules sportifs et utilitaires aux vitres teintées, ça arrive, ou alors ils larmoient à un stop, ils s'effondrent à un stop la tête sur le volant et ils fondent en larmes, ça s'est vu. Il s'est vu que, dans des coins de cellule, pas même haineux, recroquevillés au pied du lit ou sous le lavabo, près d'une armoire métallique, des paranoïaques bipolaires s’ouvrent les veines avec des lames émoussées, des cuillers de fortune. Ils ne disent rien, il n'y a pas d'explication, ils prennent congé du monde, pas un mot, ils sont assis dans une flaque vermeille qui coagule, ça s'arrête là.
Et la terre parcourt son orbite, et ces peines-ci valent ces peines-là. A l'infini, sous toutes les latitudes, on devine d'étranges modulations de la même supplique. Les entends-tu ? L'entends-tu ? Qui parle ? Pas toi. Tu ne dis rien encore, tu te tortilles en poussant des cris d'orfraie, tu regardes tes parents comme tu regarderais la neige tomber, et elle tombe, en effet, elle n'arrête pas de tomber, reprends ton souffle et avale.

Le jour d'après, en fin de matinée, vers onze heures pourquoi pas, tout avait sans doute trop duré, à un moment tu échappes à la vigilance des stagiaires, tu rampes vers l'extérieur et tu restes seul dans le jardin à ne pas oser crier, tu te bats avec la neige à mains nues, tu la malaxes. Prends ça, neige. Fondez, glaces. Crève. Où est la bête nerveuse qui avait faim ? Haut dans les airs, tu ne l'as pas vue venir, une stagiaire soudain t'a soulevé et dans le même élan sitôt après t'a emporté en te serrant fort contre sa poitrine, tu as fait le couillon, mais qu'est-ce qui t'a pris ? Tu ne sais pas.
Par-delà une chevelure brune ou blonde, à travers les interstices des doigts parfumés qui masquent ton visage et le réchauffent un peu, tu vois l'intérieur tremblé de la crèche et les plots, les banquettes vides, des vestes et des écharpes accrochées aux porte-manteaux.
Et puis tu les vois, eux. Ils sont massés du même côté des portes vitrées, pareils à des pingouins sur la banquise. Qu'est-ce qu'ils te veulent ? que veut la masse ? Ils sont une dizaine à te regarder, ils ont le front ou la bouche collés contre la vitre, ils ont les mains plaquées à plat sur la vitre et baragouinent et pleurent, se bousculent pour te voir - ou au contraire ils restent calmes tout en se dandinant épaules contre épaules, comme hypnotisés -, ils te voient revenir, ils te regardent revenir comme un mouton sous la neige, comme un canard  glacé, tu reviendras vers le clan que tu le veuilles ou non, c'est comme ça.

Te voici parmi eux jusqu'à la fin. C'est ce qu'on dirait. Prends ton mal en patience.

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8.

Tu as trois ans, tu as quatre ans.
Dans les bois, dans les landes, sous les ponts près des rails, l’inquiétude suit son cours. Ce qu’on appelle le monde file comme une étoile filante, l’enfance stagne dans l’ennui d’une chambre, tu te rappelles. Tu revois la couleur des plinthes et celle des rideaux, tu revois la moquette beige ou bleue, l’éolyre au-dessus de ton lit.
Quelque part, des navettes foncent dans l’espace ou se désintègrent en rentrant dans l’atmosphère — six morts. Des calamars géants et des baleines, sans doute déroutés par des sonars chinois, échouent sur des plages où ils faisandent au soleil comme des paquebots éventrés. Qui s’en souviendra ? Quelle importance ?
Tu as quatre ans, quatre ans et demi, ça n’avance pas vite. Le temps est lourd. La nature est morte, on dirait. On va pourtant vers l’automne, on passe pourtant l’hiver, on est à la fin de l’été. Tu as cinq ans. Tu as cinq ans et ils te racontent des histoires, ils te lisent des fables. Pour tuer les soirées longues, tu dessines, tu fais des collages. Ils te lisent des contes, ils te racontent des fables, après tu dessines dans un coin du séjour pendant qu’ils murmurent entre eux. Ou alors tu fais des collages, on ne peut pas être plus précis.
Admettons que ta vie compte cinq grippes et trois rages de dents. Admettons qu’elle compte de nombreuses plaies, une kyrielle de problèmes mineurs, des blessures superficielles ou pas, quatre fausses alertes infectieuses et une vraie varicelle, des oreillons authentiques, une belle rougeole, combien de virus bénins ? Voyons. Il y a eu six petites otites et une fracture ouverte, un camion-citerne évité de justesse, une trottinette aplatie sur la chaussée, une ablation des amygdales sans complications, deux balançoires prises de face (les lèvres ouvertes, le menton ouvert sur la langue qu’on voit et le sang versé sur les pavés de la place, oh mon dieu, oh mon dieu). Il y a eu la mort d’une tortue d’eau qui souffrait d’une paralysie de l’arrière-train et celle, vraisemblablement horrible, d’un chat. L’histoire d’une enfance passée sur toutes les mers du monde, sur tous les océans, le tour du monde en voilier ou en yacht première classe, dix mois de beauté irréelle et d’embruns, cette histoire n’est pas la tienne. L’histoire d’un orphelin précoce traînant la malédiction de son nom de foyers en foyers, de familles en familles, cette histoire de fureur et de larcins, de sévices infligés par des congénères vicieux, cette histoire-là n’est pas la tienne. On ne t’a pas forcé dans les vestiaires. On ne t’a pas obligé à faire des choses. Tu n’as pas pris part à des fêtes aux flambeaux dans d’énigmatiques châteaux de la Loire où, dans de labyrinthiques jardins design, gloussant derrière des haies, s’enfuyaient des petites filles romantiques. Tu n’as pas dû mendier trois fois rien posté aux quatre coins des avenues marchandes. Tu n’as pas été trop ébloui, pas trop aveuglé, non, tu ne te souviens d’aucun plaisir précis, tu n’as pas souffert à l’excès. Le reste ne t’appartient pas pour autant. Calme ta joie.

C’est fait. Le reste est conforme.
Le déménagement s’est fait du jour au lendemain, tu ne t’es rendu compte de rien. Un jour il a fallu partir. Si ce n’est pas une preuve de quoi. Tous les paramètres sont labiles, fils. Ils t’ont mis sur la banquette arrière d’une voiture (celle-là même qui t’avait convoyé après ton avènement, ou une autre), ils ont roulé vers une autre ville, ils avaient l’air de savoir où la route menait, ils ne se parlaient pas beaucoup. A la radio, c’étaient des tangos, des chansons mielleuses, de la pop pourrie, on n’entendait pas les basses. A l’arrivée ce ne fut pas Chicago ou les plaines vallonnées de l’Idaho, non, ce ne fut pas New York, pas Lisbonne, et ce ne fut pas la Sicile, pas Buenos Aires. C’était la ville d’à côté, sans doute, un bled perdu, un bourg crétin, se souvient-on de ces choses-là ? Mais y chercher quoi qu’ils n’y trouveront pas ? Insister combien de semaines dans les procédures, les prises de contact, les prospections ? Pour obtenir quoi d’improbable ? Combien de mois à mariner dans l’optimisme ? Faire quelles démarches vaines pour quelles places évanescentes ? Au nom de quoi ? Et si on s’en retournait sans plus attendre ?
Le voyage du retour, ça a été le silence aussi, jusqu’au moment où ils ont revu les environs du point de départ, les blocs résidentiels et les allées vides, la place de jeux, l’hypermarché et les hangars, la piscine publique. Et puis ils ont revu la barre de leur immeuble, ils sont entrés dans le parking souterrain. Rien n’avait changé. Eh bien ça n’a pas tellement changé. C’est ce qu’ils ont dû se dire au moment où ils sortaient les bagages du coffre ou alors après, dans l’ascenseur.

On aura essayé.
Mettons qu’il ait prononcé cette phrase, le soir même à table. Admettons plutôt qu’elle l’ait prononcée, elle, ce soir-là, en servant la salade. On aura essayé.
Et puis on essaiera encore (la stratégie est claire, à la longue elle peut être payante). Ils auront essayé et toi aussi, fils, tu essayeras. Essaie encore (on ne se déprend pas des grands principes qui régissent l’action), ne baisse pas les bras, relève la tête. Allez essaie.

Alors voilà, c’est un soir d’hiver où l’on s’ennuie à pleurer. Il y a des choses qui ne changent pas. A quelques détails près, c’est du Dickens. On a remplacé les bougeoirs d’antan par des abat-jour dotés de variateurs d’intensité, le vent siffle dans les colonnes des immeubles et frappe aux doubles vitrages par rafales. En face, il y a les mêmes personnes domestiques avec des nuances, on ne les connaît pas. L’éclairage urbain, tu passes des heures à le regarder dans l’immense nuit technique. Rien ni personne ne te tirera de ta rêverie. De leur côté, la vie reprend. C’est Schubert à coin dans le casque ou l’Eurovision sur la deux (pour les représentants du Danemark, dix points, Danemark, dix), le sport défile en résumés (un cent mètres sous les dix secondes, les Bleus gagnent ou perdent en Lettonie, cela se peut-il ?), donne-toi quand même un peu en spectacle, fils. S’ils t’ont poussé là c’est sûrement pour t’y voir. Joue-leur la comédie de l’enfant pensif, fais le chérubin lunaire et pensif, n’arrête pas ton cirque, donne-leur le change. Mais aller à eux n’est pas facile, qu’il en soit ainsi. Vivre là ne va pas de soi, on ne pourra pas nier.
Ils murmurent entre eux à présent. Ils disent que tu es fuyant, tu crois l’entendre. C’est ça. Ils disent que tu es fuyant et que tu vis dans ta bulle — il vit dans son monde, il reste enfermé dans sa bulle, il se coupe complètement de nous -, qu’est-ce que cela veut dire ?
Mon dieu, qu’il est distant et fuyant, cet enfant, que lui avons-nous fait ?
Cette fois encore, tu fais mine de ne pas entendre, d’ailleurs tu ne vois pas très bien ce qu’ils veulent dire.
Il est possible qu’ils ne t’aient rien fait.

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9.

Ils te déplacent et ils t’aiguillent, ils te dévoient, ils te remettent dans le droit chemin. Le chemin que voici est sûr et droit. Il y a des milliers de chemins qu’on distingue mal les uns des autres, mais celui-ci semble être le bon, ça doit être le bon. Tout prend une étrange tournure.
On ne peut pas dire qu’ils aient la main haute sur les événements. Ils sont menés par le bout du nez et ils te mènent par le bout du nez, on ressasse des évidences. Cette histoire-là n’est pas la leur et elle n’est pas la tienne non plus, tu feras avec ce qu’on te donne. Taille-toi une place dans la fiction, fils. Tu composeras avec les épopées du siècle, tu feras avec ce que les serviteurs du siècle t’imposent. Tu ne décideras de presque rien, sache-le.
Tu regardais la télévision, tu lisais un livre et elle s’est approchée de toi, tu l’as sentie venir dans ton dos, elle orbitait à couvert dans l’espace, elle furetait, elle est venue vers toi par-derrière, sans un bruit, elle a dit comme ça : Il ne pleut pas. Tu as continué de lire, tu n’as pas cherché à comprendre. Elle a dit : Tu n’aimes pas être dehors ? au grand air ? Tu n’as pas cherché à comprendre. Tu as fait la sourde oreille, tu as tourné la page de ton livre, ensuite elle t’a enfilé un blouson et tu as posé ton livre, tu as éteint le poste, on a l’air de quoi ?
La mode est au blouson sans manches et tu portes un blouson sans manches. Il est rouge et argenté sur le devant, elle te l’a mis sur le dos par surprise, tu n’as rien pu faire — il n’est pas beau et il t’engonce, tu te sens à l’étroit, il ne te plaît pas du tout —, remonte le col, fils. A présent tu t’apprêtes à aller jouer dehors, tu es paré pour cette mission (alors n’hésite pas, vas-y). Mais tu lambines dans les escaliers près des boîtes, tu pousses la porte de l’allée comme on attendrait que s’ouvre une porte d’écluse, tu pousses un peu avec l’épaule, allez vas-y, pousse plus fort. Après, penaud, tu trottines sur la place de jeux, tu regardes en l’air. Ni soleil ni lune, on s’occupera sans. Puisqu’il faut faire de la bicyclette, fais-en, pédale bien. Puisqu’il faut taper dans le ballon, tape bien dans le ballon (et ce bruit du cuir qui sonne creux dans la cour, c’est l’enfance aussi). C’est un dimanche matin et il n’y a pas de mots pour décrire trop de calme. Quand tu lèves la tête, c’est gris partout. Quand tu baisses la tête et que tu restes comme ça, pour te détendre la nuque et les cervicales, tout pareil. Ta tête bourdonne et tes pieds te font mal, tu as envie de pisser.
A un moment, ils sont deux ou trois gosses à venir vers toi, ils rejoignent celui qui était là, ils débouchent d’une allée, ce sont des gosses du quartier. D’abord ils t’ont fait peur, puis ils se sont mis à te parler, tu as senti leur peur aussi, tu l’as reniflée, elle suintait de leurs bouches. Tu as vu leur peur couler de leurs yeux. Ils jouent quand même avec toi, ils tapent dans le ballon. Ils rient pour se donner du courage, ils jouent trop fort, tu cours dans tous les sens. S’il y avait des couleurs et des pneus, des chiens crevés sur la terre battue, des ballots couchés sur les détritus ou roulant sur des cannettes vides, on serait à Mogadiscio, on serait à Bamako, il te resterait peu de temps à vivre, des ciels mordorés se décomposeraient là-haut en silence, quelqu’un ferait soudain quelque chose, mais non, il n’y a pas de couleurs. Il n’y a rien sur la place sinon vos jeux et vos tactiques, on est là, c’est du noir et blanc et l’image tremblote. Joue et bats-toi sous ce ciel.
Quand on t’appelle enfin depuis le balcon pour aller manger, tu cours comme un dératé, tu rentres vite, tu cries, tu cours, tu butes contre les meubles et la table, aujourd’hui on mange quoi ? tu manges de bon appétit, tu aimes ça.
Mais attends un peu, fils, d’où sors-tu ces fadaises ? que vas-tu chercher là, pâle morveux ? N’invente rien, ne mens pas, essaie de dire quelque chose qui ne soit pas que du flan, ce serait bien. Ton père est allé en ville, la veille. La veille au soir il s’est rendu en ville dans des bars à hôtesses, il a dormi sur des hôtesses toute la nuit, il est rentré à moitié soûl, il est revenu avec leur parfum, il a encore leur parfum dans la bouche, il transpire leur odeur, il pue le sexe sophistiqué et le champagne, on dirait, il a dégorgé dans le lavabo, c’est une infection, il s’est effondré sur le canapé, ta mère est encore sous le choc, elle ne dit rien, elle est prostrée à la table de la cuisine, elle a les yeux rougis par les pleurs, elle refuse de desservir, que se passe-t-il ? Lui, il voudrait se faire pardonner, il ne sait plus ce qu’il dit, il sanglote, il dit qu’il a déconné, perdu tous ses repères, ça arrive.
J’ai déconné, j’ai vraiment déconné.
Tu retiendras ces mots.
Et puis non, la scène est improbable. Cela ne s’est pas passé ainsi, cela n’a pas eu lieu comme cela. Ça n’a pas eu lieu. Rien n’est vrai, tu dérailles, ta mémoire ne garde pas trace d’une telle scène, sois honnête.
Mais pourquoi pleure-t-elle alors ? Pourquoi la regarde-t-il tendrement ? Il a commis quoi ? Pourquoi cette douceur d’agneau ? Pourquoi ces yeux de brebis ? Tu ne sauras jamais ce qui s’est passé, on ne saura pas, rien n’a le poids des certitudes, ça continue comme avant. La vie est labile, fils. Interminable est l’étonnement. Vois-les : ils s’endormiront l’un contre l’autre tout à l’heure. Regarde-toi, observe-les : souviens-toi que tu sors de là.

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10.

Le patrimoine s’épuise, l’air est vicié, il n’y a presque plus d’air déjà. Quoi que tu fasses, où que tu ailles, tu te sens comme à l’intérieur d’une cage, tu vis comme un singe en cage, tu vis une vie de macaque encagé. Dès le lever, tu te traînes d’un point à un autre point, tu connais le circuit par cœur, tu tournes en rond. Une lente capture a endigué les forces de la première démence. Tu te sentais à l’aise, ça prend fin. A présent, dès que tu sors de ton lit, tu obéis à des ordres qu’on n’entend pas, tu te soumets à des maîtres qu’on ne voit pas, tu devines les clôtures de ton périmètre, tu reconnais les clôtures intangibles de ton périmètre, tes colères se dissolvent malgré toi, tu es sage, tu es tranquille, tu te crois malheureux. Mais le temps que ça prend pour bien le comprendre, le temps que ça prend.
Il faudrait que tu dises, malgré tout, avec la plus grande minutie, ce que tu n’as pas connu. Ce qui ne demandait qu’à être, ce qui attendait de prendre son essor et d’exister pleinement hors les murs du domicile, les vies que tu recelais en toi sans qu’elles fussent, fais-les vivre. Souviens-toi du jour où — comme cela prête à rire pourtant — souviens-toi de ce jour où tu n’as pas tiré à l’arc ou au Glock avec ton père, sur des cibles dans la forêt (tu te serais tenu dans son ombre, effrayé par le bruit des balles, des impacts, fixant les éclats de verre sur les rondins bien après les explosions), jours à marquer d’un signet dans les archives de ce qui ne fut pas, souviens-t-en, où tu n’as pas frappé le facteur, un huissier, ses acolytes, pas volé un chien qui traînait en bas de l’immeuble pour l’élever et le chérir comme un frère, qu’est-ce qui te prend de ramener un chien chez nous, pas barbouillé les murs d’urine et de sang, pas explosé la tête, avec un pétard, d’une grenouille, d’un ovipare, pas pris la clé des champs au petit matin pour t’échapper et fuir loin d’eux, non, on était au printemps, les feuillages bruissaient dans le calme et la violence, le soleil promettait, et quelque chose, imperceptiblement, là-bas, t’appelait.
Mais ne fais pas ça, n’y va pas, arrête-toi. Tu n’irais pas bien loin. Et puis il y a des équilibres qu’il ne faut pas rompre, des règles de confinement à respecter. Pas à pas, suis le protocole. Ne déroge pas aux codes du milieu, tu ne dépasseras pas certaines limites. L’avenir est balisé, fils, il est cousu de fil blanc.
Demain il y a école.

Ils t’ont placé entre deux filles. Ils te placent entre deux filles.
Jenny et Jessy te font de l’effet, on dirait de l’essence pour quel moteur tombé en pièces, ça ressemble à une forme d’euphorie on dirait, la machine est relancée sans que tu saches tout à fait comment. Quelle que soit cette magie, elle te fait marcher un peu plus vite sur le chemin qui mène à l’école, elle te fait pousser des cris étranges lorsque tu traverses le préau de l’école, elle te rend original. Jenny et Jessy sont différentes des filles que tu as vues jusqu’alors, ce sont tes camarades, disent-ils, elles sont là pour un certain temps, elles ne devraient pas se perdre dans la nature comme ça, du jour au lendemain, elles n’ont aucune raison de partir à l’improviste, vous apprendrez à vous connaître. Et tu ne vois qu’elles dans ton champ de vision, même dans l’angle mort où elles se tiennent tu les vois, même en regardant droit devant toi tu les sens bouger à tes côtés, elles influent sur toi à distance, elles te dirigent sans intervenir, ne crois pas que tu sois autonome. Il y a, dès les premiers jours, un peu de folie dans ta façon de les regarder, de partager, d’entrer de force dans leur image, de t’approprier leur substance, de voler un peu de leur image (dents blanches, visages doux et hospitaliers, rires sagaces, ondulation des corps dodus : tu pourrais mordre si personne ne voyait). Leur tenir la main il n’en est pas question, mais ont-elles aussi, le soir (tu te poses ces questions en regardant, absent, ton cahier), des sortes de frissons lorsqu’elles ferment les yeux ? Jouent-elles à tout instant à se faire frissonner sans savoir comment ? Prennent-elles soudain un air grave et vaincu dans leurs chambres ou près de la fenêtre, les yeux portés par-delà la cime des arbres ? Voient-elles, comme tu en vois depuis quelque temps, des scènes qu’on ne voit nulle part dans cette vie ?
Du cahier, ton regard dérive vers leurs cous, de cette écriture tremblante et nulle que tu t’appliques à parfaire à longueur de pages noircies par trop de mots (six lignes de bateaux, douze lignes de bijoux, dix-huit lignes de camions), le regard dérive vers leurs poignets, vers leurs lèvres. Et quand tout est plombé dans l’air solennel, quand tout devient irrespirable dans la salle où tonnent maintenant des rappels à l’ordre, des injonctions, quand tout semble s’anéantir dans l’ordre et la mesure, tu respires leur odeur comme si c’était un ciel chargé de foudre, un territoire possible et fulgurant, un autre monde frappé par la foudre. Et tes yeux niais, tu les plonges longuement dans leurs yeux niais. La petite fille blonde assise devant toi, celle qui sourit tout le temps, et l’autre dévergondée maigrichonne qui se colle à toi dehors près des haies, celles qui se roulent dans les bacs à terre aux récréations ou jouent à la corde, aux billes, elles n’existent pas pour toi, leurs silhouettes s’estompent dans les méandres d’une fable qui s’écrit depuis toujours à l’encre de sympathie, on la connaît sur le bout des doigts — cataractes des siècles qui se déversent par hectolitres de mélodrames mollasses et puis qui se noieront dans l’oubli, pas la peine d’en rajouter—, tu les ignores malgré leur douceur, tu les snobes malgré leur docilité, tu les éconduis malgré leur amour peut-être, enfin tu ne leur accordes aucune importance, c’est ainsi.
Le reste aussi est frivolité. La classe est longue et les élèves peu scolaires. Ils te frappent dans le dos et ils te ceinturent, ils te sautent sur le dos en te cognant sur la tête, ils t’empruntent une gomme en t’agrippant par le poignet, ils te lancent des papiers froissés, ils donnent des coups dans les chaises, ça vous fait rire. Une grosse dame sérieuse qui ne t’excite pas se penche souvent sur ton pupitre, et le volume de ce corps est un barrage s’érigeant entre ton désir et toi, tu voudrais que cette masse adulte disparaisse instantanément, s’efface à la seconde même où elle apparaît, se désagrège près du tableau avec sa craie (qu’elle disparaisse près du tableau, derrière l’immense bureau surélevé comme une chaire, ou qu’elle aille dans le couloir pour papoter avec ses semblables), sa place n’est pas là, vous ne voyez pas que vous gênez ? De quel droit tient-elle le crachoir, elle qui ignore tout du problème des palpitations ? De quel droit demande-t-elle qu’on la regarde, elle qui ne connaît rien à la science des regards ? Laissez-nous seuls, Madame, et tans pis si ça dégénère, c’est ce que tu penses, on ne voit pas où est le problème. Qui l’a conviée à cette antique bacchanale, qui sans elle eût respiré le plaisir ? Mais tu n’oses pas remettre la maîtresse à sa place, tu réponds poliment, tu fais tes exercices.
Tout de même, était-ce pour t’assigner ces sortes d’épreuves qu’on t’aura donné la vie ? N’y avait-il pas, à l’origine, une raison plus forte que celle-ci ? une cause impérieuse ? une haute assignation chiffrée ? un grand projet caché ? Rien que cette gestuelle vide de sens ? rien que cette gesticulation insensée ? C’était donc prévu dès le départ ? On nous aurait trompés ? Le soleil ne tient pas sa promesse.

Cesse. On devrait faire le serment de ne pas s’attarder sur certaines choses. Fais-le, ce serment. Dans le cas contraire, on s’ennuiera à se tuer, ne te méprends pas. Et même s’il n’y a que l’ennui que tu puisses dire à l’avenir, dis-le vite et sans cérémonie, prononce les formules, tire-toi de ce mauvais pas. Le toboggan du préau, ne t’y attarde pas. (Y avait-il seulement un toboggan ? et de quelle couleur ?) Ne pense plus aux couloirs, aux néons des salles, aux sonneries, tu te fais du mal. Les coins secrets, les cachettes où l’on rallume des mégots en surveillant les indiscrets dans le passage, les devoirs après les cours, passe-les sous silence. Et les casiers, les vestiaires, les milliers de jours semblables, les milliers de jours qui te voient grandir et te renfrogner, ne passe pas trop de temps là-dessus, de grâce. Au nom de la grâce et de la pitié qu’on se doit, brûle ces étapes. Mets-leur le feu. Tu te consumeras comme tout le monde, en silence à l’abri des regards.

 

Marc Van Dongen