Je me fais l’effet d’un pur produit de ma culture hyper hygiéniste, de mon pays aseptisé. Comme ces paysages miniatures des boutiques de souvenirs qui se couvrent de neige quand on les agite, la ville dont je viens doit avoir été mise sous cloche dans du liquide vaisselle et pour peu qu’on la secoue, elle se remplirait de bulles de savon et de poudre à lessive Le Chat Machine en suspension. Elle est significativement située dans une cuvette, généreusement douchée par des pluies régulières que drainent le lac et le Rhône. Genève est une ville de jets d’eau et de fontaines, écrivait Kundera, c’est aussi une ville de lessiveuses. On y lave son linge sale seul ou en famille, mais on ne l’étend surtout pas à la fenêtre, ça fait méditerranéen. On a nettoyé les squats, on lessive les tags. On lave, en fait, jusqu’à l’argent, qui bien qu’il n’ait pas d’odeur, est souvent sale, quand il arrive de l’étranger. Il ne serait guère étonnant qu’on voie un jour se former, sur les tourbillons du fleuve, des îlots de mousse détergente, le long de la promenade des Lavandières, descendant du quartier des banques qui bordent la rade, institutions du lave-plus-blanc, aux façades immaculées, spécialisées dans l’art de cacher la merde au chat.
En fait, je croyais être beaucoup plus détaché des conceptions suisses de l’hygiène et du confort. Je ne pensais pas être aussi minaudier, aussi aristocat. J’avais habité dans des squats plutôt crados, avec des punks à chien-chiens et des rastas à dread-locks, tout un petit monde marginal qui assimilait les conceptions bourgeoises de propriété et de propreté pour mieux les rejeter en bloc. Mon intérêt pour des modes de vie alternatifs éclipsait facilement mes répugnances, j’imaginais pouvoir m’habituer à tout. La maison de Charlotte offre un cadre idéal pour la vie communautaire, les colocataires sont charmants, chaleureux, charitables. Ils forment une vraie famille d’élection, pas du tout sectaire, au contraire, ils sont très accueillants. Mais il y a des choses auxquelles je n’arrive pas à me faire, comme la présence des animaux et leur rapport avec eux.
Je suis assis sur le banc carrelé de la véranda, en train d’écrire. L’Amiral, qui s’apprête à nourrir Magnolia, tient une théorie sur l’alimentation canine et explique qu’il est mauvais pour les chiens de manger en se penchant sur une gamelle posée à même le sol, que leur repas doit leur être présenté à leur hauteur, ce pourquoi il leur sert généralement leur pitance sur le banc où je me trouve assis. Je propose de me lever et joins le geste à la parole, pour dissimuler l’inconfort où je suis d’imaginer la gamelle débordante à l’endroit même où j’étais installé. Mais de gamelle point, l’Amiral se contente de verser des croquettes sur les catelles du siège et je reste estomaqué lorsque la chienne vient les bâfrer en bavassant sur le banc, assiette que personne ne songera à nettoyer.
Je ne sais pas si je vais supporter ça longtemps. Ce n’est pas tant que l’autre soit sale en soi, mais c’est que son hygiène est autre, justement, et que chez lui, je ne retrouve pas la mienne propre. Propre. Ce qui nous est propre est propre, par définition. Est étranger ce qui ne nous est pas propre. Donc, ce qui nous est étranger est sale. Chez l’autre, je suis paralysé d’appréhensions et mon comportement devient parfaitement absurde. Les poils qui tapissent ses sols velus viennent adhérer à mes chaussettes noires si, déchaussé, j’ai l’inadvertance de poser le pied par terre. Bien, les chaussettes, ça se lave, dira-t-on. Oui, mais si je dois ensuite remettre mes chaussures, cette crasse poilue se retrouvera sur ma semelle intérieure, mêlée à la sueur des pieds, et j’aurai beau ensuite changer de chaussettes tous les jours, elles se saliront dans mes propres chaussures. Aussi, pour ne pas souiller mes chaussettes, je me contorsionne en équilibre sur une jambe quand je veux mettre mon pantalon propre. Le soir, je m’ingénie à ne sortir de mes souliers que pour rentrer directement dans mon lit. L’opération s’inverse le matin. Mais j’ai beau faire, mes chaussettes et mes chaussures sont progressivement colonisées par le poil. Ce matin, le fils de Candida s’amusait à mettre un des chatons dans mes chaussures de rechange. Il faut dire que les autres ne se posent pas ce problème, ils marchent pieds nus, tout simplement, ce qui sur le revêtement pileux du plancher ne doit pas être si désagréable, les poils leur collent à la plante des pieds, formant des chaussons duveteux qui s’épaississent jusqu’à se détacher en minous… non, en minons avant de se former derechef.
Quand Cyntio ne marche pas pieds nus, il chausse sans chaussettes des baskets dont le ressort pneumatique, situé au talon, ne lui sert à rien puisqu’il marche penché vers l’avant, sur la pointe des pieds. Les jambes sont arquées par une extrême souplesse de la jointure du genou, si bien qu’on les dirait articulées à l’envers. Les bras atrophiés ne pouvant lui servir de balancier, c’est un dandinement de tout le corps qui l’aide à s’équilibrer quand il marche. Il avance sur les orteils, à grandes enjambées amples et chaloupées, avec de petits mouvements saccadés des bras, lesquels ressemblent alors aux ailes rognées d’un échassier de zoo. Je ne peux pas m’empêcher d’identifier mon corps au sien, de ressentir sa démarche dans mes membres, quand le vois traverser la cuisine et entrer dans la véranda pour nous convier à partager son pétard de cannabis. Comme il lui est plutôt difficile de s’asseoir et de se relever, il reste volontiers là, debout, appuyé contre le mur. Il en profite pour se gratter contre le support idéal que lui offrent le chambranle et les charnières de la porte, aux endroits qu’il ne peut pas atteindre avec les ongles des orteils. C’est là une opération qu’il effectue à tout moment et à tout endroit pour soulager les démangeaisons que lui occasionnent les puces qu’il partage généreusement, comme tout le reste, avec les animaux de la maisonnée. Nous les partageons aussi, bien malgré nous. Je m’y attendais un peu, au coup des puces. L’insistance de Charlotte pour que je lui amène de Suisse ce fameux brumisateur qui éloigne à la fois les moustiques, les tiques et les puces me l’avait quand même mise à l’oreille. Elle fait des réactions allergiques importantes aux piqûres de puces. Elle m’a raconté que l’été dernier, elle avait passé quelques jours seule à la maison. Les colocataires étaient tous partis sur la côte, emmenant les animaux avec eux. Seul mammifère à sang chaud dans la maison, elle avait dû subir la férocité de toutes les puces que les chiens n’avaient pas emmenées dans leur pelage en vacances à la plage. Au point qu’elle avait dû se déshabiller entièrement pour monter se réfugier sur la terrasse. C’est là qu’elle avait constaté qu’elle commençait à enfler de partout. Rhabillée à la hâte, elle était descendue en courant dans la rue où, par chance, elle avait trouvé rapidement un taxi. En la voyant, le type avait foncé à l’hôpital. On lui avait fait une injection d’adrénaline en urgence. Avant mon départ de Suisse, un ami médecin m’avait proposé d’emporter une ampoule d’adrénaline et une seringue, en prévention des chocs anaphylactiques. J’ai pensé que ça compléterait la commande d’anti-moustique.
Je me suis arrêté d’écrire un moment pour prendre l’air sur le balcon, voir si l’allergie se calme. Des habits sont étendus sur des cordes à linge contre la rambarde. La lessive n’a pas eu raison du poil animal dont les tissus semblent tissés tant il y en a. Je me demande si le poil de chat lavé à la machine reste allergène. Quand je retourne m’asseoir dans la véranda, je feuillette un peu le cahier et je décide de diviser le texte en chapitres. J’ai noirci beaucoup de pages, aujourd’hui. Hier aussi. Quand j’y pense, je suis peu sociable. Passer des heures penché comme ça sur un cahier à renifler, me moucher, éternuer. Les autres doivent me prendre pour un sacré charlot. Ca suffit, Charlotte va bientôt rentrer, je vais voir ce qu’ils font.
Les chats font les pitres
Cyntio a fait ses achats du mois, une livre d’herbe à chat et des feuilles à rouler de piètre qualité. Autant dire que c’est la fête. Pour effriter le cannabis qui se présente sous la forme d’une brique compressée, il demande qu’on lui branche le mixer de la cuisine. Il y place une portion de la brique qu’il broie sans autre forme de procès, concassant branches, graines, feuilles et fleurs. Nous sommes beaucoup plus délicats, nous, les européens. Il faut dire que notre herbe à chat à nous est d’une tout autre qualité. Nous ne fumons que les fleurs, après avoir détaché soigneusement les feuilles et laissé de côté les graines et les tiges, chipotage de richard. Dogan a rempli sa boîte de chanvre broyé et je lui fais remarquer qu’il laisse dans le récipient du mixer une fine poussière cristalline qui colle au plastique à cause de l’électricité statique, le meilleur, en somme, la résine, le hachisch. Je suggère qu’on la mélange à du beurre pour faire un gâteau style chocolhach, histoire de s’ouvrir quelques chacras. L’idée séduit, mais on manque d’ingrédients, le chocolat amené de Suisse a déjà été intégralement englouti. On décide finalement d’utiliser la poudre psychotrope pour confectionner un crumble. C’est Charlotte qui chapeaute l’opération. Beurre au hach, farine et sucre, le tout effrité sur un plat de pommes cuites avec de la cannelle et puis des raisins secs, pour faire strudel.
Pendant ce temps, on a mis la table, préparé une ratatouille, Candida a sorti un gigot d’agneau du four. La souris est partagée équitablement entre les convives de la tablée. C’est un régal, à s’en lécher les babines, mais il faut manger peu. Pour que notre dessert fasse pleinement son effet, la digestion ne doit pas être trop chargée. On le dégustera assis au coin du feu, sur les canapés qu’occupent habituellement Tula et Magnolia. Inutile de préciser pourquoi j’ai préféré une chaise pour prendre mes aises. Nous nous servons chacun une bonne portion du gâteau, avec un verre du tchaï qu’a préparé Candida. Le crumble est un peu amer, un peu sablonneux sous la dent, comme de la chapelure, les restes de feuilles effritées font comme de la chamotte dans la pâte. Ca prendra plus d’une heure pour monter. L’Amiral a mis de la musique. D’abord Shakira, pour rire, puis Charlie García, El rock del gato, avant d’enchaîner sur un disque de chacarera. La discussion est animée. De mon côté, j’ouvre mon cahier pour raconter la confection de notre gâteau chamanique.
L’air s’est rafraîchi, dehors. Chacun cherche la chaleur de la cheminée. Il pleut un peu. Un crachin très fin, mais sur le toit de tôle ondulée du patio, ça fait un sacré raffut. On croirait qu’il pleut des chats et des chiens, je dis. Un temps de chien, confirme Cyntio. À ne pas mettre un chat dehors, corrige Charlotte. Nous éclatons tous de rire. Il semblerait que les substances du gâteau commencent à nous chatouiller les neurones. Je propose un jeu. Relever un maximum de proverbes impliquant les mots chat ou chien, je les traduirai dans mon cahier, en simultané, pour les cataloguer. Charlotte a une moue dubitative, puis elle dit, la mine chafouine, qu’il y a chat enfermé. Rires. Elle veut dire qu’il y a anguille sous roche. Le jeu est lancé. Cyntio se vante qu’en matière de proverbes, il fait office de chien savant. Même les chats toussent, se moque Charlotte. L’Amiral siffle, admiratif, à bon chat bon rat. Cyntio fronce le sourcil et lui dit sur un ton faussement fâché que s’il se range du côté des chats, ça va le mettre dans une humeur de chien. Jette-moi du pain et appelle-moi ton chien, fait l’Amiral dans une révérence. Charlotte affirme que même toute seule, elle se défend comme un chat ventre en l’air. Il n’en fallait pas plus pour qu’un challenge s’engage. Ces deux-là sont comme le chien et le chat, soupire Candida. Cyntio regarde Charlotte et la menace de lui lâcher les chiens. Je vais te jeter le chat à la barbe, elle riposte. Chien qui aboie ne mord pas, il grogne. Et chat ganté n’attrape pas de rats. La rage ne finit qu’une fois le chien mort. Il faut se méfier du chat qui dort. De l’eau, je dis, c’est pas pour chercher trois pattes au chat, mais je crois qu’on dit de l’eau qui dort. Charlotte rebondit sur l’eau et sort le fameux chat échaudé fuit l’eau froide. Cyntio peine à trouver. Autant chercher le chat dans le champ de pois chiches, lâche Charlotte. Faut pas gonfler le chien. Là, tu me donnes du chat pour du lièvre. Cyntio sèche. Le chat t’a mangé la langue ? Il se rend : Chapeau ! c’est toi qui as mené le chat à l’eau. Rires et charivari. Pendant qu’ils jouent à inventer des proverbes sans queue ni tête, genre chat qui dort n’amasse pas d’or, ou quand le chat mousse les souris gloussent, j’écris une charade pour Charlotte. Mon premier est un animal à poils, mon second sert à enfiler, mon troisième est un thé en chinois et mon tout est une danse. Ce n’est pas la chaconne. Elle donne sa langue au chat. Le cha-cha-cha. Hahaha. ATCHA.
J’ai expliqué qu’en français, gato se dit chat. Comme ils n’arrivent pas à prononcer la chuintante, je leur fait répéter un chasseur sachant chasser. Crises de rires. Ma main note automatiquement chaque mot. Une écriture affreusement griffonnée se grave dans l’épaisseur de la feuille que griffe le crayon gris. Cha s’écrit tout seul. Le gâteau devait être hachement chargé en hach. Charlotte me fait chavoir que je chochote. J’ai la bouche achechée, la chalive pâteuse. Mon espagnol se transforme en un chacré charabia. Cha donne quelque chose comme cha, elle me charrie, cha la fait marrer. Elle me demande quel jour on est. Chamedi. Haha, c’est Shabbat. Arrête de me chaquiner. De te taquiner, elle ricane ? De me chicaner. Les colocataires ont commencé à danser sur le gato interprété au charangoque passe la chaîne stéréo. J’essaie de me relire. Le cahier est noirci d’une écriture chaturée de chatures… de ratures et de mots hachurés. J’ai écrit comme un chat. Ma traduction n’est pas très assurée. Le style est peu châtié. De la bouillie pour les chats. Suis chalement amossé. J’ai la mâchoire anesthésiée, la senchation que ma langue a enflé, le filet d’air que ch’achpire ch’amenuise. Tout tourne, chavire. Catalepsie
Jérôme Tonetti