Charlotte est rentrée vers les sept heures. Elle s’est inquiétée de me trouver les yeux chassieux, les paupières gonflées et le nez rouge à force de me moucher. Je la rassure : ce n’est pas grave, juste désagréable. Ce soir, c’est nous qui cuisinons. Au menu, de la raclette que j’ai amenée de Suisse, avec d’autres victuailles. Nous commençons par nous taper l’apéro des cuistots en dégustant un verre de Chasselas, tranquillement installés dans la véranda. C’est une pièce où je reste volontiers, dans la mesure où l’allergie s’y fait moins sentir, peut-être parce qu’elle est bien aérée. Elle est entièrement vitrée, attenante à la cuisine et on peut y fumer du tabac. La charte communautaire interdit en effet de fumer autre chose que de l’herbe à chat dans tout le reste de la maison, mise à part la chambre de Charlotte. Une table entre deux bancs fixes carrelés occupe la plus grande partie de l’espace. On peut s’y asseoir à cinq ou six. D’un côté, une porte s’ouvre sur le balcon où donne aussi la chambre des enfants de Candida. De l’autre, au sommet de l’escalier qui descend au jardin, un espace où se trouvent les écuelles des chiennes ainsi qu’un grand seau d’eau sous un robinet où elles se penchent pour boire. La pièce serait parfaitement agréable sans l’incessant va et vient de Magnolia, sa gamelle dans la gueule, cherchant nourriture et affection. Nous passons à la cuisine où nous attend un minimum de travail préalable avant de pouvoir préparer le repas. Tula mâchouille sur le carrelage quelque détritus qu’elle a sorti de la poubelle. Charlotte se fâche et fait dégager les chiennes. Elle soupire, elles sont insupportables en ce moment, inquiètes d’être en chaleurs, elles se chamaillent sans cesse. Elles errent d’une pièce à l’autre, nous les avons tout le temps dans les pattes. La cuisine est vraiment trop exiguë pour nous quat’. Même cette grande maison est un espace beaucoup trop restreint pour un mastodonte comme Magnolia, mais personne ne les sort promener, à cause des chiens des rues qui se rueraient sur elles, inconvénient de la saison du rut.
Pendant qu’elle ramasse les saletés qui jonchent le sol à cause de la poubelle à demi renversée par Tula, je me charge de la vaisselle. Parmi les monceaux d’ustensiles sales qui s’empilent dans l’évier, les habitants piochent ce dont ils ont besoin, une assiette, une fourchette, qu’ils rincent à peine avant utilisation. Moi, toqué comme un chaton laveur, il faut que je nettoie généreusement tout ustensile de cuisine dont je veux me servir. Le chamex, à tel point déchiqueté par les chiens qu’il n’absorbe plus aucun savon, baigne dans une eau de vaisselle marécageuse, au fond d’une casserole poisseuse de graisse à demi figée où il faut plonger le bras jusqu’au coude pour l’aller chercher à tâtons entre les reliefs de repas qui y stagnent. J’essaie de faire tout cela le plus naturellement possible, masquant ma moue dégoûtée.
Les patates sont dans l’eau bouillante, les cornichons dans un bol et sur une assiette de la charcuterie locale qu’ils appellent charqui, nous nous passerons du saucisson entamé à l’apéro que Fiera, profitant du chahut des chiennes, vient de chaparder en se catapultant sur la table avant de filer en catimini se cacher dans un coin. Nous en sommes à nous demander comment faire fondre le fromage quand nous trouvons trois petites poêles format œuf au plat, idéales pour chauffer une tranche de raclette. Ca fonctionne assez bien, mais les raclettes on tendance à flamber, à cause de l’huile du fromage qui saute sur le gaz.
J’appréhende un peu. Est-ce que les colocataires vont aimer ? Je me demande aussi comment Cyntio s’y prend pour manger. On passe à table. Les habitants apprécient, Cyntio aussi, même si il a du mal avec les fils de fromage. Il mange avec sa bouche, comme tout le monde, mais sans les mains, en courbant l’échine sur son plat, il attrape les aliments solides avec sa langue et ses lèvres et lape les aliments liquides. Il a développé une belle adresse. Même si des reliefs de repas restent parfois pris dans sa barbe, il mange bien plus proprement que nous ne saurions le faire s’il nous prenait de l’imiter.
Mais lorsqu’il mange, il n’est pas rare qu’il donne aux chiennes des morceaux de son repas et c’est avec sa bouche qu’il les leur tend, en un baiser alimentaire où la bave se mêle à la nourriture. Cela ne le gêne aucunement, quand il cajole Magnolia, en la bêtifiant d’une voix de fausset, il lui fait volontiers des mimis sur la truffe, le museau et les babines. Voilà ce qui me dérange dans le fait de partager ses joints. Les chiennes fourrent leur museau dans la poubelle de la cuisine dès qu’on tourne le dos. Elles se reniflent volontiers le cul parmi, comportement propre à l’espèce canine. C’est sans compter que ces animaux sont d’impénitents coprophages et que Magnolia et Tula vont mâchouiller le papier hygiénique usagé de la poubelle des toilettes dès qu’elles en trouvent l’occasion. Cette dégoûtante promiscuité des colocataires avec les deux chiennes, par le biais de l’usage commun des verres, des couverts et des fumigènes verts d’herbe à chat, établit un cycle de la bave et de la merde où je suis assez peu aise d’être inclus. Cela me gêne déjà de partager la nourriture avec les animaux domestiques, je ne veux rien avoir à faire avec leurs excréments.
Le repas terminé, Candida propose un film, Los Perros y la Ciudad. Comme je l’ai déjà vu et que je ne me vois pas avachi sur le matelas mousse avec les clébards, je décline. Nous nous installons, Charlotte et moi, dans la véranda. Nous buvons jusqu’à l’ivresse de ce vin chilien qu’on appelle Gato Negro. La nuit, tous les chats sont gris, et après deux bouteilles, nous sommes gris défoncés, couleur des confidences. Je lui avoue que je me demande parfois pourquoi je suis parti. Qu’est-ce que je cherche ? Qu’est-ce que je fuis ? Bouvier dirait qu’on sait bien ce qu’on fuit, mais pas ce qu’on cherche. On dit souvent qu’on se cherche. Moi je pense qu’on se trouve et surtout qu’on retrouve partout ce que, de soi, on essayait de fuir. Elle acquiesce, c’était difficile de quitter son pays, sa famille et ses amis, même pour une fille aussi indépendante qu’elle. Mais ça l’est encore plus de retrouver une famille d’amis ailleurs. Être étranger, c’est autant venir de l’extérieur qu’être à l’extérieur. Rester en dehors alors qu’on voudrait rentrer, être à l’intérieur, en faire partie, appartenir de nouveau à un ici. Elle a eu bien de la chance d’atterrir dans cette maison. Ses amis d’ici sont sa seconde famille. Sans leur soutien, elle n’aurait pas pu rester. Il lui semblait impensable de rentrer, de s’avouer qu’elle ne s’en était pas sortie seule, mais elle en avait parfois envie. Charlotte est fière mais elle le cache.
C’est avec une sorte d’heureux chagrin nostalgique que nous évoquons ensuite notre vie en Suisse. La conversation dérive sur ce fond culturel commun que ne manque jamais d’être l’univers télévisuel. Tout y passe, Chacun cherche son chat, Chat Noir Chat Blanc, les films de Chabrol, l’effet de la chatte à Sharon Stone sur les bas instincts de Michael Doglaisse, jusqu’aux cabotinages d’Alain Chabat quand il incarne ce personnage métamorphosé en chien. Nous nous entendons à demi-mot et un titre, une esquisse de scène suffisent à déclencher les rires. Nous en arrivons inévitablement aux dessins animés de notre enfance, Felix le chat, Pif et Hercule, le genre cartoon américain, Tom et Jerry, Titi et Grosminet où l’on rit des malheurs du chat chasseur de souris ou de canaris, les mangas japonais de notre prime adolescence, sexy, violents et immoraux comme Catseyes ou les programmes complètement décalés, absurdes comme Télé-chat, que je confonds dans un lapsus avec télé-achat, déclenchant un fou rire. Mes éclats de rire sont entrecoupés de quintes de toux et d’éternuements, les rires repartent de plus belle, j’en perds le souffle. Quand Charlotte va se coucher, je reste là longtemps pour écrire en fumant encore un peu d’herbe à chat. La maison est silencieuse, on n’entend que le va et vient des chiennes, frôlements et tricot des griffes sur le carrelage. J’ai à nouveau le nez qui coule et les yeux me démangent. Le sommeil me gagne. Au lit.
Jérôme Tonetti