Allergie chronique

trois

 

Allergie chronique
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Mon allergie continue, moins aiguë, mais constante. Je suis dans le hall en train de me moucher quand Cyntio appelle depuis la pièce d’à côté, celle des ordinateurs et de la télé. Je me prends un peu les pieds dans les câbles qui s’emmêlent sur le parquet. Je ne le vois pas tout de suite parce qu’il est assis derrière les trois moniteurs de son ordinateur, penché sur le clavier. Je suis surpris quand il se relève d’un bond. Sa haute stature est encore accentuée par sa difformité que complète la maigreur. Il est torse nu. Il n’a presque pas d’épaules. Les bras sont atrophiés, recourbés et décharnés par une paralysie partielle. La peau forme une membrane entre l’aisselle et le coude. Lorsqu’il veut se servir des bras hypotoniques, pour déplacer un objet ou le tirer à lui, le maintenir contre le torse ou son visage, il lui faut faire des moulinets compliqués pour les jeter vers le haut en balançant tout le corps. Les mains sont étrangement petites, les doigts minces et courts ont les ongles rongés et me rappellent les bras de l’axolotl de Cortázar. Comme les doigts ne sont pas préhensibles, c’est surtout de sa bouche qu’il se sert pour avoir sur la matière ce pouvoir de manipulation que donnent aux humains leurs mains.
Il me salue et me demande de lui brancher, derrière l’ordinateur, un câble qu’il tient entre ses dents. Tandis que je cherche la prise, il ramasse un autre câble avec les doigts de pied, le porte à sa bouche et le connecte ainsi à une prise du clavier. Cyntio est informaticien, passionné des puces électroniques. C’est une profession bien adaptée à son handicap. Je l’observe un instant taper sur le clavier avec sa langue, remuer la souris avec sa bouche et son menton. Sa dextérité est surprenante. Je vais le laisser pour continuer ma reconnaissance de la maison quand il se redresse et me demande si je suis enrhumé. Je lui dis que je suis juste un peu allergique au poil de chat. En fait, le seul allergologue que j’ai vu dans ma vie, c’était pour échapper à l’armée, m’a expliqué que l’allergène n’est pas le poil lui-même, mais une protéine contenue dans la salive des chats, qui est présente dans leur fourrure puisqu’ils se lèchent abondamment pour se laver, les chats sont des animaux propres. Lui, il n’aime pas les chats. Des animaux nuisibles. Nocturnes et nyctalopes. Il s’en méfie. Cette lueur mauvaise au fond de leurs yeux. Ils sont traîtres et silencieux. Fourbes. Faux. Infidèles. Pas comme les chiens. Les poils de chien ne me donnent pas d’allergie, je remarque. Il me demande de lui passer sa petite boîte de cannabis effrité. Je lui explique que l’allergologue en question m’a aussi affirmé que j’étais allergique au hachisch et au chanvre, ce qui m’a fort contrarié, sans toutefois me dissuader d’en fumer régulièrement. Là-bas, on fume aussi du hach et moi je préfère, le hach est moins allergène que l’herbe à chat dont la fumée poussiéreuse m’irrite le nez et me rougit les yeux.
Cyntio me plaisante là-dessus. Il a l’humour un rien cynique, des expressions cabotines. Des cheveux bouclés longs, sel et poivre, en bataille. Une barbe abondante, où les reflets roux l’emportent encore sur les poils blancs, lui mange une bonne partie du visage, en ressortent deux yeux noirs et ronds sous des sourcils broussailleux, le nez, un peu épaté, aurait quelque chose des gènes africains qui subsistent en Uruguay. Entre la barbe et la moustache, qui font disparaître les lèvres, apparaissent des dents jaunies ; les incisives, ébréchées par l’usage qu’il en a, font ressortir les canines.
C’est avec ses lèvres et sa langue qu’il roule l’herbe à chat dans une feuille de papier à cigarette en s’appuyant sur la table. Une fois l’artefact préparé, il le pose en équilibre sur le rebord du bureau, ouvre avec sa bouche une boîte d’allumettes, en sort une avec ses dents qu’il frotte pour allumer le joint avant de la souffler en la recrachant. J’ai un mouvement de dégoût en prenant ensuite son pétard informe et baveux quand il me le tend du bout des lèvres en allongeant le cou. Il me confirme que l’Uruguay est un pays assez tolérant en matière de consommation de cannabis. Il n’est pas rare de voir qu’on en fume dans la rue de manière tout à fait décomplexée. Mais la culture privée est sévèrement prohibée et l’on vous met en cage pour une simple petite plante dans le jardin. Dommage pour les colocataires, je hasarde, ils feraient bien des économies en ensemençant leur vaste patio. Magnolia et Tula, en y chiant régulièrement, n’engraissent que le chiendent, mais il y aurait de quoi faire une belle plantation d’herbe à cat bio, à l’engrais naturel. Le patio, le fond, comme il l’appelle, peut être vu par les voisins qui n’attendent qu’une occasion pour se débarrasser de toute la maisonnée, chiens, chats et humains. Par contre, ils vont y faire un potager, prochainement, et un asado, une bonne grillade au charbon. La vache d’ici est meilleure que la charolaise, mais je m’imagine assez mal manger dans le patio, l’odeur de caca de chien…
Le téléphone sonne. Pour décrocher, il ventouse le combiné avec sa bouche afin de le porter à la main qu’il a amenée contre sa joue en la soutenant avec l’autre dans un de ces moulinets dont il a le secret. La main et le combiné calés entre l’épaule et l’oreille, il répond. Il me fait signe de prendre. C’est pour moi. Charlotte qui dit qu’elle rentre pour le souper. L’herbe à chat a plutôt calmé mon allergie. On termine le joint en causant de la Suisse. Il a de drôles de questions, je traduis littéralement, il me demande si il y a là-bas des gens errants, des gens des rues et si les gens policiers les embarquent en fourgon.

Je le laisse finalement travailler pour monter sur la terrasse que n’ai pas encore vue. Il y va rarement, lui, à cause de l’escalier, trop raide, mais c’est un endroit agréable.
À mi-course de l’échelle de fer s’ouvre un espace entre deux étages qui devait servir avant de débarras. L’un des colocataires en a fait sa tanière et y a accumulé tout un tas d’objets plus ou moins rafistolés avec du fil de fer. C’est si bas de plafond qu’il doit s’y tenir courbé en deux. Il s’assied sur un fauteuil dont il a ôté les pieds. Son matelas est par terre, dans une armoire. Et le voilà justement qui descend de la terrasse, une pince dans une main, une figurine de fil de fer barbelé dans l’autre. L’Amiral. Des yeux bleus mer, un sourire enfantin derrière une moustache d’artiste qui lui va à ravir. Menton rasé rentrant. Cheveux noirs et blancs, coupés ras sur les côtés, plus longs sur le dessus de façon à former une crête rastapunk qu’on ne voit pas souvent, étant donné qu’il porte la plupart du temps une toque d’aviateur avec des écouteurs de casque intégrés, pour ne pas s’entendre quand il joue du violon, il me raconte en branchant la radio sur une fréquence opéra. Il me demande si je sais que le son du violon est produit par le raclement de cheveux de cheval sur des boyaux de chat. Il parle par codes, l’Amiral, c’est aussi rapide que du morse mais je comprends qu’il bricole et fignole ces sculptures de fil de fer bariolé à partir des barrières barbelées des jardins de la ville où sont enfermés des chiens. Tout une militance, ces figurines humanoïdes robotisées qui marquent la fin de l’animal dans l’humain. Autant dire la fin de l’humain. Il est aussi ravagé qu’amical, l’Amiral.
Je monte sur la terrasse. Elle couvre une large surface de la maison et offre une belle vue sur le quartier. Le soleil tape.
Je m’accommode pour écrire dans un coin ombragé par le feuillage des charmes de la rue. Il fait suffisamment bon pour être en bras de chemise. Je suis plongé dans mon texte depuis un long moment quand un reflet chatoyant sur mon avant-bras attire mon regard. Machinalement, je m’époussette du revers de la main, un début de tic que j’ai pris, avec le poil qui colle à mes habits. Pendant un instant, je regarde mes bras et je crois ne pas les reconnaître. Comme s’ils ne faisaient plus partie de mon corps. Ils ne me semblaient pas aussi poilus, poilus comme ceux d’un autre homme.

 

Jérôme Tonetti