Allergie chronique

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Allergie chronique
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Au réveil, je suis seul avec Fière et les chatons. Charlotte est déjà partie donner ses cours de langue. Je crois que j’ai rêvé d’elle. Je traîne assez longtemps au lit, pourchassant le songe étrange que j’ai dû avoir mais dont le souvenir m’échappe, l’herbe à chat efface les rêves efficacement.
Je finis par me lever et j’enfile mes chaussures depuis le lit avant d’aller dire bonjour aux chachats. En donnant à chacun une petite caresse du bout du doigt, je le baptise d’un surnom. Le plus minuscule, je l’appelle Mot, en pensant qu’il lui serait facile de passer par le chas d’une aiguille. Souriant de mon mot d’esprit, je décide nommer le second Çacha, un petit chose inconscient de lui-même, qui semble dormir dans un coin de la caisse. Je cherche un nom brésilien pour celui qui est tout noir et je trouve Casa, pour cashasa. Mais comme je réalise que ce sont des chats uruguayens, j’appelle le dernier Artigato en souvenir d’Artigas, le caudillo de l’Indépendance uruguayenne. L’invisible poussière allergène qui s’échappe de la caisse a tôt fait de déclencher un début de réaction, picotement des yeux et du nez. Un cliquetis de griffes sur le carrelage attire mon attention, je tourne la tête à temps pour voir la massive Magnolia pointer son museau par l’entrebâillement de la porte. Il suffit à Fière de la regarder méchamment pour la dissuader d’entrer. La chienne s’en va avec une expression piteuse.

Trousse de toilette dans une main, serviette et habits de rechange sous le bras, je sors de la chambre. La porte d’en face est celle de la salle de bain. Sale, elle porte bien son nom. Je referme la porte derrière moi et je vais fermer la fenêtre, à l’opposé. Elle donne sur l’escalier qu’on emprunte pour descendre au jardin depuis une véranda à laquelle on accède en traversant la cuisine. Le carré de douche est face à la fenêtre. On devine l’emplacement de l’écoulement sous une accumulation de cheveux et de poils. J’en dégage une touffe ruisselante que je vais jeter du bout des doigts dans la corbeille à côté des chiottes. Une forte odeur d’excrément s’échappe de la poubelle où s’accumule le papier toilette emmouscaillé de toute la maisonnée. Révulsé, j’ai soudain beaucoup moins envie de me doucher, mais je me sens sale, après mon voyage, alors je me résigne. Je me déshabille. Le sol est si crasseux que je n’ose y poser mes habits, pourtant sales eux aussi. Je les plie sur une corbeille pleine de linge humide. Je dépose mes habits de rechange et ma serviette sur la chasse d’eau des w.-c. J’allais les laisser dans le tambour de la machine à laver, me figurant que c’était là un endroit propre par définition, mais je me ravise en constatant qu’il est recouvert d’un duvet de poils clairs, propres sans doute, mais poils tout de même. Je me lave comme les chats, juste un peu d’eau là où il faut, puis j’entreprends de me sécher et de me rhabiller, en évitant autant que possible le contact avec le sol.
Je me sens quand même plus propre, quand je regagne la chambre. Je m’installe dans le fauteuil pour écrire un peu, tout en observant les chatons du coin de l’œil. Je dois m’interrompre à chaque instant pour me moucher et je finis par m’arrêter, à cours de mouchoirs et parce que je dois sans cesse chasser Fiera qui grimpe sur mes genoux.

La chambre de Charlotte, c’est le havre des chats et je m’y suis tout de suite senti à mon aise, en dépit des poils et de l’allergie. J’entreprends de visiter le reste de la maison. En empruntant le couloir, on passe tout juste entre l’échelle de fer et un buffet où s’empilent des monceaux de vaisselle. Je laisse la cuisine à ma droite et j’arrive dans le hall où débouche l’escalier de l’entrée. C’est un vaste patio intérieur qui sert de salle à manger, hauts murs blanchis à la chaux, surmontés d’un toit de tôle cloué à la charpente. Une grande table obstrue partiellement la porte vitrée de la chambre qui jouxte la cuisine, celle des enfants de Candida. Dans un panier, un tricot de laine angora est enfilé sur des aiguilles. Sur le dossier d’une chaise, un châle imitation cachemire et une écharpe en faux pashmina. L’autre paroi donne sur les vitres de la chambre de Charlotte, qu’elle a cachées avec des tentures chamarrées. Au mur, sont accrochés un dessin de Charlie Chaplin et un poster du Cha Guevara. Sur un vieux canapé décati, dans le coin cheminée qui occupe l’angle de la pièce, sont couchées Tula et Magnolia. Elles se lèvent et viennent me tourner autour en me reniflant. Je tâche de ne pas trop les toucher, mais elles se frottent contre moi avec insistance et laissent un pelage poussiéreux sur les jambes de mon pantalon propre. Tout un chenil d’objets divers s’entasse dans la pièce : un chapeau à plumeau coiffe la bonbonne de gaz d’un chalumeau, posée sur le châssis d’un petit chariot dont on a démonté la roue pour réparer la chambre à air. Je constate que l’état du mobilier se ressent passablement de l’activité des animaux. Fauteuils crevés, coussins éventrés, déversant leur bourre de mousse et d’étoupe par les déchirures qu’ont laissées les griffes et les crocs. Le bas des portes, les pieds des meubles sont marqués de griffures. Une charentaise mordillée traîne par terre. Le sol est sale. C’est que les babines pendantes des deux clébards dégoulinent d’une bave abondante qui se mêle de place en place aux poils et à la poussière, ce qui finit par former des pelotes humides, pareilles aux régurgitations d’un chat-huant après digestion du rongeur avalé tout rond.
La simple vue du poil me chatouille tout le corps, des muqueuses à la peau, pire que du poil à gratter. Alors, qu’un intérieur puisse être à tel point plein de poils, je trouve ça effrayant. Poils de chien et de chat, mêlés à ceux des humains, à leurs cheveux, en touffes accumulées dans tous les coins. Une pilosité plus ou moins dense parsème les sols et les planchers, par endroits c’est une véritable moquette qui pour être de temps en temps tondue au balais n’en repousserait pas moins naturellement. Ce duvet s’accroche durablement à tout ce qui peut le retenir. J’ai remarqué hier soir qu’il s’en attache tant aux habits des habitants, à leurs barbes et chevelures qu’il semble pousser à même leurs corps. Le poil a tout envahi. Il a colonisé coussins, couvertures et fauteuils, s’est agrippé aux tissus qui tapissent les murs, a grimpé aux rideaux pour parvenir jusqu’au plafond où il reste suspendu dans les toiles d’araignées. La maison est ainsi velue de fond en combles. C’est qu’il suffit d’un courant d’air ou que Magnolia s’ébroue et voilà tout ce pelage qui se change en nuage, s’élève en tourbillons, vole de pièce en pièce et remplit l’atmosphère de ses infimes filaments roux, noirs ou blancs. On en respire à pleins poumons, on en a dans le nez, dans les yeux. Pour exprimer ma répugnance, mon corps parle par l’allergie. ATCHA !
Je suis pris de crises d’éternuements en cascade. Je traverse en vitesse la cuisine et la véranda pour descendre l’étroit escalier qui mène au patio extérieur où je pourrai prendre l’air le temps de calmer la réaction.

Le jardin est un vaste espace emmuré envahi de chardons et d’herbes folles. Je m’assieds sur une vieille chaise. Il faudra que j’aille chez quelqu’apothicaire faire l’achat de sirop pour ma toux et de cachets d’antihistaminique. Je sais que je suis allergique au poil de chat, mais d’habitude, je ne réagis pas aussi fort. On dit qu’il y a des allergènes croisés, c’est peut-être ça. L’allergie signifie l’action de l’autre. C’est une réaction corporelle de défense contre des corps étrangers considérés, à tort, comme hostiles. La réaction a ceci de particulier qu’elle ne respecte pas le principe de proportionnalité, c’est une défense exagérée contre des agents extérieurs inoffensifs, mais dont le système immunitaire a peur. L’allergie est au corps ce que la xénophobie est à la société, inutile et épuisante.
La réaction aiguë commence à passer. Les paupières gonflées et le nez pris, persiste un écoulement glaireux dans le fond de mon larynx qui me laisse un indélogeable chat dans la gorge. C’est alors que je prends ce tic de me racler la muqueuse du palais en reniflant et en toussotant comme un vieux catarrheux, et toutes mes phrases commencent par un vilain petit grognement suivi d’un crachat ravalé.
Je me sens mieux dehors. Le soleil, haut dans le ciel, réchauffe le patio. Je me décide à écrire encore un peu, sors mon cahier de ma poche pour fixer mes impressions de la maison. Je m’y affaire depuis un bon moment quand, mon nez s’étant soudain débouché, je sens une forte odeur de caca. Je regarde alentour, la terre et les mauvaises herbes sont truffées de crottes de chien. On dirait la saison des morilles. Tout le patio distille une puanteur d’excrément moisissant. Charogne de bestioles, les chats, eux, au moins enterrent leur caque. Dégoûté, je remonte vers la maison.

 

Jérôme Tonetti