Pour me rendre en Uruguay, j’ai choisi de prendre la Cacciola, un bateau qui part de Tigre et permet d’apprécier le paysage fluvial, avant la traversée du Río de la Plata. Je viens de passer dix jours en Argentine où je vais vivre une année ou peut-être davantage, comme mon amie Charlotte, qui a décidé de quitter la Suisse pour s’installer à Montevideo. À Tigre, j’embarque sur un catamaran Deltacat. Nous nous sommes connus à l’Uni. Entre deux cours d’espagnol, nous discutions souvent de nos projets de voyage en Amérique Latine. Lente navigation de cabotage entre les îles et les épaves rouillées des chalutiers dans les couleurs oxydées du couchant. Nous nous étions promis de nous voir, une fois là-bas. Encore une heure de traversée dans la nuit étoilée, sur les eaux chatoyantes du fleuve argenté. Je vais passer quelques jours chez elle. Je débarque à Carmelo. Plus que trois heures d’autocar jusqu’à la gare routière de Montevideo. Je suis impatient de la retrouver, je n’ai presque pas de nouvelles, depuis qu’elle vit en Uruguay. Elle m’a dit qu’elle travaillait beaucoup, que nous nous verrions plutôt le soir. Ca me laissera le temps d’écrire. J’arrête ici, les cahots du bus et le manque de lumière rendent le texte illisible.
À l’arrivée, elle m’attend. Charlotte. Tout sourire et bras ouverts, cheveux châtain attachés, de la joie plein ses yeux verts. Nous fumons à l’extérieur, en attendant un taxi, riant du plaisir de nous voir. Je lui raconte pour l’amuser mon séjour à Buenos Aires, dans l’appartement de notre copine Agata, avec Sisí, petite chatte sans expérience portant pour la première fois. L’animal refuse catégoriquement de comprendre que je suis plutôt moins câlin qu’elle et s’obstine à me grimper dessus, déposant sur mes habits toujours noirs le duvet allergène de son poil gris et blanc. Charlotte a un sourire embêté. Elle m’explique que chez elle une chatte a mis bas quatre petits chatons et que cette portée a élu domicile dans un coin de sa chambre à coucher, là où je serai logé. Je m’empresse de la rassurer sur mes allergies, ce n’est que de l’éternuement, même pas de l’asthme.
Dans le taxi, elle me prévient encore, devinant mes possibles réticences, de la présence incontournable des chiens et des chats dans la maison qu’elle partage avec un nombre indéfini de colocataires, présence animale dont la propreté du lieu se ressent quelque peu. Je me rappelle qu’en Suisse, un ami qui connaît l’endroit pour y avoir séjourné, m’avait décrit la maison comme un squat genevois en plus sale.
Nous arrivons à l’avenue El cano, devant une bâtisse tout en hauteur, coincée entre deux autres façades typiques des vieux pâtés de maisons qu’on trouve dans les faubourgs de Montevideo. Charlotte déverrouille la porte d’entrée qui donne sur un long escalier. Dès les premières marches l’odeur de sueur de chien me saisit par le nez. Deux clebs dévalent l’escalier en aboyant et viennent nous faire la fête. Distant, en essayant pour ma part de ne pas trop les respirer, je les laisse me renifler l’entrejambe, façon de faire connaissance. Une fois terminées ces présentations odorantes avec les animaux, nous passons aux présentations humaines, dans le langage poli des sons, des noms. Le massif Mastiff du Sud à poil roux porte un joli prénom de fleur qui contraste violemment avec son parfum naturel, mais donne une bonne idée de sa taille, Magnolia. La seconde est une vieille chienne de chasse qui a tourné au vinaigre et qu’on a curieusement baptisée d’un de ces impératifs auxquels le castillan attache le pronom, Matala, que je traduis mentalement par Tue-la.
Nous montons l’escalier en enjambant plusieurs fois les bêtes qui nous tournent autour d’une marche à l’autre en remuant la queue. Nous débouchons sur un grand espace sombre. Seule un peu de lumière bleue cathodique s’échappe d’une pièce à travers une porte vitrée. En y entrant, je suis d’abord frappé par la quantité d’ordinateurs branchés et de câbles entremêlés à même le sol. Les colocataires de Charlotte, occupés qui à chatter, qui à regarder un film, s’interrompent pour me saluer chaleureusement d’une franche embrassade assortie d’un baiser, une coutume à laquelle je n’aurais pas l’indélicatesse de vouloir échapper, mais qui me coûte, en tant que Suisse habitué à des contacts corporels plus distants. Si je ne retiens pas tous les noms, je repère tout de suite Cyntio, que je salue en tâchant d’agir naturellement devant l’infirmité qui déforme son corps. On m’en avait prévenu, mais je n’y pensais plus, d’où une certaine surprise, un malaise mal dissimulé, je ne sais pas quoi faire de mes bras en l’embrassant. Chacun retourne à ses activités. Charlotte discute un moment avec Candida, la femme de Cyntio, des achats pour le lendemain. C’est un petit bout de femme ronde et mignonne, avec des traits guaranis. Sa voix haut perchée est d’une infinie douceur. Tout en les écoutant d’une oreille, je reste debout, à regarder une scène de cet excellent film mexicain, Amores perros, celle où l’on voit l’intérieur du squat qu’habite le vieux clochard avec toute une meute de chiens. Cyntio, les deux chiennes, et deux autres colocataires, plus ou moins vautrés sur un matelas mousse éventré, suivent le film avec une attention également concentrée. Moi, je suis bien debout. Je ne m’imagine pas du tout assis sur cette vieille mousse pleine de poils en compagnie des clebs.
Charlotte me mène à sa chambre en m’expliquant que c’est le seul endroit de la maison où les chiens sont interdits de séjour, ce qui lui permet d’y maintenir ses propres standards d’hygiène. La chambre est au bout d’un étroit couloir, encombré par un escalier de fer très raide. L’entrée est farouchement défendue par une habile combinaison de griffes et d’instinct maternel. Nous n’avons pas passé la porte que la gardienne nous feule, jaillissant d’une caisse où rampent quatre chatons. Fière, ou Fiera, la fauve, comme on voudra, s’approche prudemment de moi et flaire le bas de mes pantalons qui doit encore être imprégné de l’odeur de Sisí. Je lui laisse le temps de le faire à son aise, tout en observant la chambre. Par terre, à gauche de la porte, le grand matelas où dort mon amie. Au fond à droite, une mousse sur un châlit bricolé fait face à une table basse et un fauteuil encombré d’habits. Fière, sans cesser pour autant de me surveiller, me permet finalement d’accéder au nid. Situé aux pieds du matelas, il est composé d’un carton et d’une couverture en charpie qui disparaît sous un douillet duvet de poils. Il s’en échappe une odeur dense qui me chatouille immédiatement les narines. Les quat’bébés chats, pelotonnés les uns contre les autres, ont encore les yeux fermés. Ils poussent de petits miaulements qu’on confondrait avec les piaulements d’un poussin. Fière a repris place auprès d’eux et ils cherchent à l’aveugle ses mamelles.
Charlotte amène un plateau avec le rab du repas de ses colocataires. Du ragoût. Nous nous asseyons autour de la table basse pour manger, tout à la joie de passer quelques jours ensemble après des mois sans nous voir. Nous savourons en silence ce moment et nos assiettes. Charlotte me parle ensuite de son travail, elle donne des cours de français et d’anglais à l’école Berlioz. Elle me propose de fumer avec elle un peu d’herbe à chat. L’expression me fait sourire. Tout en roulant un joint, elle me raconte comment elle a aidé Fiera à donner jour aux chatons, en les tirant par la queue pour les sortir. Elle ne fait pas mystère de l’émotion maternelle qu’elle ressent en l’observant avec sa portée. Je rigole, il n’est pas étonnant qu’elle s’identifie à Fière, elle est chatte jusque dans son prénom. Je lui rappelle que son ex l’appelait volontiers « p’tit chat ». Nous nous poilons de rire, l’herbe à chat fait son effet. Il y a déjà un bon moment que nous causons. Elle se lève tôt le lendemain, nous décidons de dormir. Depuis le lit où je me suis roulé en boule, je l’entrevois qui enlève son pantalon et je remarque qu’elle a pas mal de poil aux pattes. Elle enfile un pyjama et se glisse dans son sac de couchage en s’enroulant sur elle-même. Charlotte est une fille très nature. C’est là son charme. Je me suis endormi sur cette chaste pensée.
Réveillé en sursaut par Fière qui a sauté sur mon lit, je n’ai pas réussi à retrouver le sommeil, des picotements au nez m’en empêchent. J’ai sorti mon cahier de voyage de mon sac à dos et j’ai écrit longuement à la lumière de la lampe de chevet. Les yeux me piquent de fatigue et d’irritation allergique. J’éteins.
Jérôme Tonetti