Journal d’un curé de campagne
Le curé de campagne penché sur son journal écrit à trois mains, la sienne, celle de Bernanos et celle de Bresson, le jeune curé d’Ambricourt qui nourrit eucharistiquement son cancer de l’estomac d’un peu de pain trempé dans du vin. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Ironie ? Laisser pourrir – tout est grâce ? Qu’il n’y a pas à céder sur la lettre de sa passion, fût-elle lettre morte ?
Car les yeux sans visage et la mauvaise odeur qui s’en exhale disent la vérité où Dieu n’est même plus une question, tout au plus un nom sous lequel on met tout ce qui manque à la vie.
Bien qu’on sache depuis – quand ? que rien ne manque à la vie, d’emblée finie, pleine jusqu’à la gueule comme un wagon plombé.
C’est pourquoi on ne sait qui ou quoi s’est mis à creuser au mitan de soi, là où l’image du manque a dressé son cadre, avec un trépan à prières, de belles phrases excavatrices et chaque soir du bref séjour, le brouet noir acide, gorgée après cuillère, la soutane raide de souillures enfoncée comme un coin entre le cerveau et le bulbe rachidien. Il s’agissait (il s’agit toujours) de faire – un trou.
Mouchette
Il n’y a que la douleur. Elle est immonde. Et ne mène à rien.
Mouchette l’a toujours su. Dès que sur son cartilage de gosse eut pesé la blouse grise du travail et, entre, battu le sexe, la précocité de sa chaleur de forge, la tristesse cadencée de cette autre besogne.
Et malgré cela, sur ce fond haletant de fabrique, suprême pitrerie, l’insistance d’une candeur, la transparence d’un regard de petite bête, la dernière pluie d’un visage presque sans traits.
Contradiction qui ne désarmera jamais sa tension. Moins loi – la logique ou la sagesse supérieure qui apaiseraient sont absentes – que brutalité sourde et immobile d’un fait.
Sa propre mort prématurée y obéira. Un suicide par noyade comme un jeu. Mais tout jeu est une imitation de la vie servile, et peut-être même sa première élaboration. Enveloppée dans la robe de fête d’une autre. Mais il n’est d’effets solennels qui ne soient un linceul. Sur les ronds dans l’eau de sa sépulture, enfin s’élève le Magnificat de Monteverdi. Mais la spiritualité de la musique est sans contrechamp humain.
Pickpocket
A la fin, derrière les barreaux de la prison, Michel (Martin Lassalle, la voussure et le regard absent de Henri Fonda) flottant dans le costume d’un autre et comme s’adressant à la monochromie des images plutôt qu’à Jeanne, dit : « Ô, pour parvenir jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre. »
C’est qu’entre le crime et la vertu se sera glissé l’alternative d’un jeu. Non pas le jeu fait de lallation du jardin d’enfants, mais celui du regard couplé à la main. La main qui vole, sous le regard qui la préfère, complice en forfait. Scènes de la gare ferroviaire. De pure jouissance, indécidablement physique ou spirituelle. La main d’os fin, de filets nerveux, tendus moins de peau tendre que de volatile blancheur. La main se faufilant, comme on écarte un rideau, à travers les étoffes, les sacs, les corps, l’argent, l’air, le bruit, la saleté. Non dans un exercice d’autonomie ou de réappropriation sociale (bien que cela y soit à travers la présence furtive de Pierre Etaix, qui met sur leur vol à la tire le signe libertaire du burlesque). Mais dans sa vie fictionnelle, sa vie parallèle, occulte et occultée par son instrumentalisation au bout d’un bras. La main, telle qu’en elle-même le cadre cinématographique, et le cloître sécularisé qu’il compose, la change : une ligne de fuite.
Lancelot du lac
Sous les cuirasses sonnantes et trébuchantes des chevaliers d’Artus, il n’y a pas d’intestins brûlés par les laxatifs au court de cent ans de diarrhée, pourtant, ici et là, tout se passe comme si pareillement le corps ne se refroidissait pas assez vite et qu’il fallût en faire toujours plus dans le moins.
Ces golems de limaille de fer qu’anime un tour d’écrou et qui mettent dans la plus fermée des bouches la saveur métallique du sang, brinquebalent et cliquettent comme les squelettes dressés de Jason et les Argonautes, grincent comme de vieilles machines ayant perdu toute valeur intermédiaire, sonnent d’un son qui serait sourd, qui serait la cristallisation sonore du froid opposée à la musique, ou le bruit de la porte qu’Emily Dickinson, un jour, ferma sur son âme écrite.
Ils tuent sans un battement de cœur, qu’ils tiennent à l’abri sous les couvercles de lessiveuse de leurs ferraillantes armures, ne ferraillant pour rien, pour rien moins qu’un amour courtois ou autres âneries, sinon pour montrer de la pointe de l’épée une ombre chinoise dans la lumière, un oiseau qui se silhouette dans la mort quand elle n’est encore que du ciel bleu.
Au hasard Balthazar
Un bourricot qui exècre, il faut aller chez Bresson pour le voir, et par le moins méprisable des anthropomorphismes. Quand le braiment d’un âne qu’on maltraite laisse entendre non la plainte d’un Christ, mais une exécration anonyme et rythmée, comparable au nihilisme de la métrique, au battement froid du sonnet qui quatorze fois vide toute chose d’elle-même, quatorze fois l’anéantit. Un dégoût cadré dans l’œil légèrement exorbité de l’âne Balthazar, sa saillie presque anormale hors de l’orbite grise, comme si la chose humaine dans sa totalité, et jusqu’au vent qui l’encercle, littéralement lui sortait des yeux.
Jacques Sicard