Trapéziste

 

 

C’est peut-être parce que vous êtes restée longtemps sans rien faire. Vous avez eu des rêves, des rêves qui duraient. Vous aviez tous les rêves possibles, beaucoup des rêves qu’on peut. Vous rêviez d’être couturière, Vous imaginiez l’atelier, l’ordre qu’il y aurait, la machine, les étoffes, ranger les boutons par couleur dans des boîtes transparentes. Ce rêve a duré. Il durait en même temps que d’autres rêves. Vous rêviez d’être actrice, avocate, danseuse. Vous rêviez d’être pianiste, épicière, trapéziste. Trapéziste, vous en avez rêvé longtemps, vous n’avez pas remarqué quand c’est devenu impossible. Ce rêve s’est fané, il est resté fané sur vous, jusqu’à ce qu’il vous fût devenu égal de ne pouvoir plus être trapéziste, de ne pouvoir plus voler et tourbillonner dans les airs sous le ciel rouge du chapiteau, pour incarner à votre tour la souplesse et la grâce qui vous avait été révélées un jour d’enfance, au cirque. Ce rêve s’est fané, trapéziste, il est tombé alors qu’il était déjà mort, trapéziste, mort, et mangé par de nouveaux rêves comme…

… comme font les morts qui nourrissent les vers, qui nourrissent les oiseaux, qui tombent morts dans les lacs, qui nourrissent les poissons, qui nourrissent les pêcheurs et les gens des cuisines et des restaurants, puis ces gens meurent, et tout recommence, et ces morts nourrissent les vers qui nourrissent les écureuils, les merles et les hiboux, qui nourrissent les marcassins, les lièvres et les daims, qui nourrissent les chasseurs, leurs épouses et les clients, puis ces gens meurent et tout, tout recommence, et les morts nourrissent les vers, qui nourrissent les insectes ailés, les insectes poilus et bleus, qui nourrissent la terre qui nourrit les fleurs du champ voisin et les blés, qui nourrissent le petit paysan et ses vaches et les villageois et les gens de la ville d’à côté, et tous meurent, et ainsi tout recommence. Trapéziste, rêve. Mort.

D’autres rêves ont eu le même sort. D’autres rêves ainsi. Plus ou moins, complètement. Morts.
Le rêve d’apprivoiser des singes et de les habiller en enfants mourut, et fut nourri le rêve d’apprivoiser des lézards, qui, lui, nourrit le rêve du Soleil, qui, lui, nourrit le rêve de la Danse du soir, qui, lui, nourrit le rêve du Brésil, qui, lui, nourrit le rêve de la Musique, qui, lui, nourrit le rêve de la Jamaïque qui lui nourrit le rêve de Voyager, qui, lui, nourrit le rêve du Voilier, qui, lui, nourrit le rêve des Sirènes, qui, lui, jamais ne nourrit le rêve de la Présidente Directrice Générale.

C’est peut-être parce que vous étiez restées longtemps sans rien faire qu’ils étaient restés ainsi, collés à vous. Sans eux et ne faisant rien, sans eux, vous n’auriez pas existé.

 

Marina Salzmann