Voilà l’idée d’une pierre, l’idée de rester sur l’idée de cette pierre, de s’immobiliser, de refuser l’idée d’un homme que l’on voit apparaître dès qu’on ferme les yeux, un homme en béret basque et imperméable beige, de refuser l’idée de cet homme en bloc, de ne pas se demander qui il nous rappelle, puisqu’il nous rappelle quelqu’un, mais de retourner à la pierre, une pierre simple, granit, assez grosse, la forme un peu d’un oeuf, mais l’oeuf est rugueux, il n’y a rien qui soit en devenir dans la pierre, aucune promesse dans la pierre, elle n’est que sa propre substance, granuleuse au toucher, identique à l’intérieur comme à l’extérieur, évoquant peu, ni vraiment oeuf, ni vraiment montagne pour les fourmis, elle suffit, elle est suffisante, elle ne change pas, pas par elle-même.
Elle fit partie autrefois d’une roche plus grande, d’un morceau compact de montagne, puis se détacha, son poids l’entraînant.
Je reste autour de la pierre, je tourne autour d’elle, très lentement, je la garde comme point fixe, centre d’un cercle que je trace en marchant, sans la quitter des yeux, cette pierre qui est comme toutes les pierres a pourtant été posée là pour être distinguée, elle est le centre d’une histoire que les gens racontent aux enfants, elle est devenue un personnage, l’histoire explique pourquoi là-haut le sommet de la montagne fait une arête brusque, elle explique aussi que le diable est mort par la main d’un enfant, elle certifie que l’on est heureux et protégé dans cette contrée, la pierre est là, on la voit, on vient la voir de tout le pays, elle a frappé le diable à la tête, maintenant on peut vivre sans peur.
Je serais venue spécialement pour la voir.
J’ai fini de faire son tour, alors je vais m’asseoir sur la pierre, tourne sur moi-même assise sur la pierre, je vois ce qu’elle verrait si elle avait des yeux, le bout de route qu’elle verrait, les maisons modernes et banales qu’elle verrait, voilà le monde quand le diable est mort, je vois les arbres qu’elle verrait, aurait vu, elle, grandir, ils grandiraient et elle resterait semblable, elle ne changerait pas ou si peu, éternellement neuve et propre, c’est cela le granit, je reste là quelques heures, pour savoir quand le soleil la touchera à cette saison, si la pierre chauffera légèrement sous les rayons minces qui tombent en s’évasant du stratus, je reste pour savoir une infime partie de ce qui concerne cette pierre, comment l’ombre la prend, comme l’eau la mouille puis ruisselle, puis s’infiltre dans le sol sur lequel la pierre est posée, je reste pour voir tout ce qui concerne la pierre et cette pierre seulement, et qui n’est pas une loi générale, je veux voir ce qui est unique et difficilement quantifiable, ce qui est impossible à mesurer pour l’appliquer à d’autres pierres, l’immense variété des phénomènes que subit la pierre.
Voilà comment j’appréhenderai cette pierre, dont la renommée est parvenue jusqu’à moi, le jour où je me déciderai à faire le voyage.
Marina Salzmann