L’eau a coulé dans le sac, effacé le cahier, plusieurs pages sont redevenues blanches, rendez-vous au clocher du soleil, raconte-moi une histoire, fais-moi un compte-rendu de ta visite, visite de Pompeï, visite de l’Acropole, vignobles de Chypre, boutiques de Rhodes, raconte, l’eau a coulé, l’eau a effacé, les blancs, tes jokers, il y avait des trous dans les trottoirs, regarde où tu mets les pieds.
Pierre après pierre, à pied on voit plus de choses, on fait l’expérience de la brise. Une ville sous la cendre, puis un jour tout le monde va au bordel, finie la tristesse, on fait la queue devant les lupanars de l’antiquité, on ne voit rien, rien n’est étrange, sages orangeraies, la chaleur et le répit des lauriers, maisons basses et banales, toits neufs, l’étrange est loin, hors-champ, un mur de pierres sèches coupe la capitale.
La chaleur a tapé et peu d’ombre. On a traversé les larges avenues, pas de limitations, agrippe-toi, l’eau coulait, coulait, effaçait. Les marchands nous hélèrent à l’intérieur du périmètre de sécurité. Les taxis ne nous poursuivirent pas au-delà. Dans le trafic, on avait la paix. On voit plus de choses quand on va à pied dit-on. Les arbres n’ont pas d’ombre. On trébuche sur les gravats.
Impossible de retrouver les mots effacés, impossible même de les inventer, va à la boutique, à la boutiques de mots, achète des mots, achète gravée sur une médaille d’argent la langue disparue de Crète, une direction oubliée, le chiffre obscur d’une clarté, achète les cages empilées de volailles, les comptoirs d’aluminium, un flamand rose, des présentoirs vides, des narghilés, achète les pyramides.
On voit plus de choses quand on va à pied, dit-on. Connaître une ville, connaître ici, les trous dans les trottoirs, la décomposition, les odeurs, l’encens par-dessus tout pour recouvrir, faire oublier, une centaine d’ hommes au café, trois femmes, les plafonds perdus dans les hauteurs. A pied, on voit plus de choses, sol dur, collision des visages, à pied, on rencontre des gens qui travaillent dans cette ville, certains se tiennent derrière des guichets. On fait la queue à la banque, à la caisse, à la consigne. L’eau coule dans mon dos, ce doit être l’air conditionné, non, merde, c’est ma bouteille mal fermée. Le port industriel est tout rose. Le soleil a changé de place.
Les éblouissements sont brefs, les paysages défaits, vus de trop près, les rêves, la vitrine du bijoutier, les flaques bleues sur le quai, les oiseaux peints, la brume lente et splendide, elle s’élève au-dessus des collines et des grues métalliques, tu baisses la voix, racontes ce que tu as vu, la peau des choses, le clinquant, des souvenirs de magasins, les noms des navires paraissent inventés par des enfants : Perla, Princess, Oriental Queen, Blue Star Cruise.
Continue,
rends compte encore de la terrasse ombragée, du thé froid trop dilué par la glace, rappelle le sac oublié, à l’intérieur les pages rincées et la bouteille vide, et puis la plage et la mer emplie de choses vivantes, ta peur des crabes, les deux garçons penchés, puis redressés, ils ramènent du fond des pierres, les têtes s’approchent ou s’éloignent selon un dessein, ils ramènent du fond, voient des formes. Eux percent la peau du monde, ils plongent et ramènent les apparitions.
De si près, ce sont des taches, un ruissellement, une décomposition, le temple est en ruines sur la carte postale, ils parlent une langue qu’on ne comprend pas, l’eau a dilué l’encre des mots. Oublie ce que j’ai dit, regarde où tu mets tes pieds, tes poches sont déchirées, la clé de la chambre est perdue, retour sur le Neptune, il y a des centaines, des milliers de photographies, tu figures sur certaines d’entre elles, celles du jour sont affichées sur de grands panneaux, les plus anciennes sont entassées dans des bacs, on fouille dans ces bacs, on cherche parmi tous ces portraits d’inconnus, on est surpris de reconnaître soudain quelqu’un, on avait perdu espoir avec tous ces visages.
Au stylo, les mots ne se seraient pas effacés.
Marina Salzmann