Je porte un homme sur mon dos. En permanence. Je ne sais pas qui en a décidé ainsi. D’aussi loin qu’il me souvienne, l’homme est juché sur mes épaules. Cela ne m’étonne donc pas particulièrement. Les autres vont tous seuls dans la vie, ne promenant que leur propre corps. Mais ils n’ont pas l’air étonnés de me voir avec l’homme, marchant ainsi sous son poids. Peut-être est-ce par politesse ou par gêne, comme on évite de trop regarder les handicapés.
C’est moi qui décide de tout, bien sûr, puisque ce sont mes jambes qui nous portent. Nous nous dirigeons tous les matins à mon travail, c’est harassant. Lui ne fait rien, il est toujours là, assis, il lit. Il ne parle jamais, mais il cite des passages de romans, d’articles de modes, des définitions de dictionnaire, des injonctions de recettes de cuisine. Il ne fait que citer, du moins c’est ce que je suppose, car cela n’a jamais aucun à propos. Je ne sais pas où il trouve tous ces livres, ce n’est pas moi qui lui en donne, et je ne vois jamais aucune main se tendre vers lui. Il prononce ses phrases sur un ton tellement précieux qu’on les croirait imprimées dans une police spécialement tarabiscotée. Il faut l’entendre dire « gris anthracite, et quelle qualité de cuir », avec son petit ton hyper-corrigé, alors que galopant douloureusement vers l’abri-bus, je le tuerais bien.
Parfois il a une crise existentielle, il se tortille pour protester, lui aussi, contre sa condition, même s’il vit comme un pacha. Il fait des contorsions et cela m’endolorit les épaules et la nuque. Alors je m’adresse à lui avec rudesse, je ne lui parle d’ailleurs qu’en ces occasions-là, pour défendre ma peau. Il m’arrive à ces moments de le frapper, violemment, vers l’arrière à l’aveuglette, avec mes poings, ou avec la règle métallique que je range dans le grand tiroir de mon bureau.
Heureusement, mon entreprise m’a attribué une chaise spéciale. Pour travailler à mon ordinateur, je suis assez bien installée : l’assise est haute afin que je n’aie pas à trop plier les genoux pour m’asseoir, car avec tout ce poids mes articulations sont très abîmées. Le dossier monte jusqu’à la hauteur de ma nuque et un socle y est fixé, cela fait à l’homme une sorte de siège. Nous formons un bien curieux totem sur le fond d’étagères chargées de classeurs fédéraux.
J’aimerais beaucoup disposer d’une chaise semblable à la maison pour avoir un peu de répit le soir devant la télévision. Mes désirs sont d’ailleurs tous de ce genre-là. Des désirs d’esclave ou de malade. Je ne vise qu’à un peu de soulagement.
J’ai très rarement l’occasion de me voir en entier, c’est-à-dire nous, les deux étages que l’homme et moi, nous formons, car notre silhouette déborde largement le cadre des miroirs. Je passe donc de temps en temps sans plaisir, mais avec curiosité, devant la banque. Ses vitres nous délivrent un reflet à la fois pitoyable et grotesque, qu’atténue cependant charitablement la nuance fumée du verre. Je ne connais donc pas précisément les traits du visage de l’homme, ni sa physionomie, juste son front et ses yeux, que je vois à l’envers quand il se penche.
Ce que cet homme fait là sur mon dos, je l’ignore. Il est plus grand et plus lourd que moi. Il paraît beaucoup plus jeune, ce qui me fait penser que nous ne sommes pas nés ensemble, greffés ainsi dès l’origine. C’est parfaitement illogique, mais il m’est impossible de me souvenir du moment où il est apparu. De surcroît, il me semble injuste qu’une telle tâche me soit échue à moi, une vieille femme, porter un être plus jeune et plus vigoureux, alors que ce devrait être l’inverse. L’ai-je ramassé en bas âge et mourant de faim au bord d’une route de l’exil pour le porter, comme saint Christophe l’a fait du Christ ? Cela n’est pas impossible, et il me semble vaguement me souvenir d’un visage émacié où coulaient ses larmes et la pluie, un petit visage simiesque tout boueux. Mais je suis si vieille, j’ai tellement vécu et aussi tellement rêvé, que je n’arrive plus tout à fait à faire la part du réel et de l’illusion.
Quoi qu’il en soit, un horrible miracle nous a soudés l’un à l’autre, et l’enfant a grandi pendant que je me courbais peu à peu sous son poids et les ans.
Maintes fois, j’ai essayé de me défaire de lui, de l’arracher à moi par toutes sortes de contorsions. J’ai flotté des heures dans des bains d’huile et de savon noir pour que sa prise se dessoude. Je me suis roulée par terre, sur des terrains accidentés, ou hérissés de gravats, en espérant que quelque chose de lui se détache ou se rompe. Mais c’est l’an dernier, que ne tenant plus à la vie, je nous ai précipités tous deux du haut d’un très grand sapin, où je nous avais au préalable patiemment hissés. J’ai sauté depuis la cime, dans un fracas de branches mortes qui se brisaient. Nous sommes arrivés pourtant indemnes, à peine écorchés, à croire qu’un mauvais ange le protège.
Alors j’ai osé plus. J’ai sauté dans de profonds précipices rocheux, de plus en plus profonds, de plus en plus rocheux. Nous nous en sommes tirés à chaque fois sans rien de cassé. J’ai commencé à y prendre goût. L’homme trouvait cela amusant. Il jubilait, il citait comme un fou, souvent dans des langues étrangères, das ist gar nicht schlecht, pero tenho muita saudade. Quant à moi, j’étais heureuse pendant l’instant d’infini que chaque chute me procurait. Délivrée de la pesanteur, je croyais voler. Et ma technique d’atterrissage se perfectionnait : je tenais prêtes et souples mes articulations, je criais « là » à l’approche du sol, pour que l’ange hypothétique, que j’imaginais désormais clairement, perché sur les épaules de l’homme qui était perché sur mes épaules, déploie ses ailes et soulève mon fardeau une fraction de seconde, avant de le laisser reprendre son poids sur moi, progressivement, doucement, sans accuser l’impact.
De jour en jour, nous gagnons en notoriété. D’abord le journal local, puis la presse nationale, enfin le guinness des records. J’ai ma deuxième chaise spéciale, des sponsors. Des performances sont programmées régulièrement. Nous nous élançons depuis toutes sortes d’avions et d’hélicoptères. Nous nous jetons dans le vide de tous les pays, pour toutes sortes de cause. Pour la paix lorsqu’ils sont en guerre, pour la prospérité, quand ils sont misérables. Nous avons sauté pour une marque de linoléum, pour un dentifrice, pour la bande annonce d’une super-production hollywoodienne, pour le président noir et démocrate des Etats-unis, mais contre la peine de mort, pour la sauvegarde de la nature et la libération des otages, pour la diminution du trafic nautique dans la Méditerranée, pour un commerce équitable, contre la délocalisation, pour des élections non truquées en Tunisie, en Irak, pour la fin des exportations d’armes.
Puis peu à peu, les causes se sont clairsemées. On nous avait beaucoup vus à la télé. Mais ça nous manquait, la sensation de la chute, c’était comme une drogue, alors nous nous sommes mis à orchestrer des sauts pour des causes anciennes et perdues, diminution du temps de travail, centres-villes aux habitants, accès gratuit aux études, aux transports publics, aux soins médicaux. Le plus beau jour, ça a été quand nous nous sommes élancés pour le Chili, celui de Salvador Allende. On a fait comme s’il venait d’être élu, c’était une énorme liesse populaire. Je vous montrerai les photos.
Marina Salzmann