Comité restreint

 

 

Ici personne n’a son nom. En ce lieu où nous nous réunissons, nous laissons nos noms à l’entrée avec nos manteaux. Sans nom, nos jambes traversent le seuil et les espaces parquetés jusqu’à la pièce du fond. Nos yeux voient la lumière s’agrandir. Nous prenons tous le même nom, par exemple le nom de Rose. Hommes ou femmes, nous portons le nom de Rose. Tout ce qui est dit l’est par Rose. Tout ce qui est écrit. Nous sommes une morte éveillée, ou une fille à naître qui profite de la lumière abondante qui entre par la fenêtre malgré le petit saule sauvage qui pousse sur le balcon. Nous écoutons la manière de parler actuelle. Nous observons la forme des tasses sur la table et nous croquons le sucre en morceaux. Nous sommes la même qui se sert du thé et elle boit, parle, respire par toutes nos bouches, comme si c’était une vraie bouche, et une seule. Nous avons inventé d’être Rose. Nous sommes Rose qui parle de Rose, de ce qui intéresse Rose. Qui peut-être la juge, ou la rejette. Aussi habitués que nous soyons à la contrition, à la modestie, par cette éducation qui nous a été semblablement infligée, il n’est pas facile d’être critiqués aussi sévèrement par nous-mêmes, et de manière parfois bien surprenante. Mais au moins nous avons un nom, un nom qui ne nous va pas très bien, mais qui est mieux que rien. Nous devons nous mettre d’accord, acquiescer à ce nom. Il est vrai que nous devrions avoir un âge, un seul, et un plat favori. Nous devrions unifier nos dégoûts et phobies et définir un style. Identifier nos maladies. Déterminer la date et l’heure de notre mort. N’avoir qu’une seule attitude face aux confettis de ciel découpés devant nous par le petit saule. C’est malheureusement impossible. Nous ne pouvons faire ce pas décisif par lequel nous renoncerions totalement à ce qui subsiste en nous de nous-même, parce qu’en ce cas nous ne pourrions plus être Rose. Nous conserverons donc aussi bien l’horreur des araignées que le plaisir que nous avons à les laisser parcourir nos membres de leurs pattes de géantes. Nous aurons un nombre incalculable d’allergies. Nos musiques se recouvriront jusqu’à la cacophonie et représenteront l’ensemble de la production actuelle, plus celle des siècles passés. Nous sommes vieux et jeunes à la fois et notre candeur n’a d’égale que notre ruse.

 

Marina Salzmann