Ils doivent venir me chercher avec la voiture, dans une heure. Ils m'ont bien recommandé :
Les plus beaux habits, si possible du clair. Tout le monde sera en clair, c’est la marque de la famille.
Je me suis risquée :
Je ne suis pas de la famille, je suis de passage.
Elmer a ri et m’a donné une grande tape dans le dos.
Tu es de la famille, maintenant.
Puis il est sorti en traînant le pas, pourtant il allait vite.
Je suis toujours surprise par son étonnante vélocité. Jessie lui a emboîté le pas, elle s’est retournée sans refermer la porte avec un sourire d’une étrange douceur.
Du clair, tu te souviendras…
Et elle s’est effacée.
Après, je les ai regardés par la fenêtre. Ils sont montés dans la Chrysler. Ils devaient prendre les enfants et la tante Julia au centre commercial. Ils repasseraient ici et nous irions tous ensemble chez le photographe.
Je regarde ma montre. J’ai le temps de faire quelques bassins dans la piscine privée, même si le gardien n’aime pas les baignades sans surveillance.
Il y a à peine moins d’une année, j’étais en transit à Boston, je devais attendre, ils viendraient me chercher pour un vol intérieur.
Je suis sous la douche, je me débarrasse du chlore, je regrette l’odeur de l’eau du lac. Ici tout semble simplement aseptisé. Le gardien n’a rien vu, rien su. Il n’y aura pas de psychodrame. Je n’arrive pas à m’habituer à cette manière de faire, de tout noter, de tout consigner et d’informer sans punir. J’ai le sentiment de vivre dans une perpétuelle réunion de vivants anonymes qui se pardonnent, s’étreignent, se parrainent et se contrôlent dans le silence consentant de l’Amérique.
Tampa, Floride. À l’extérieur : un quartier. Un enclos que le service de sécurité privé préserve de la turbulence du monde, de la furie de la ville. Dans une rue de ce quartier : la maison d’Elmer, de Jessie et des enfants érigée dans une morosité permanente que trouble parfois la visite de la tante Julia.
Il faut aller la chercher au poste d’entrée. Elle n’habite pas ici, elle n’a pas droit au laissez-passer permanent. Chacune de ses venues est consignée dans le grand bordereau. Nous sommes revenus au temps des principautés.
Il y a à peine moins d’une année, j’étais en transit à Boston et ils étaient venus me chercher avec leur avion privé ; ma première grande surprise en Amérique.
L’installation dans la grande maison s’est faite rapidement, un polaroïd pour le laissez-passer, la présentation du frigidaire et j’ai attendu toute la journée le premier repas, mais celui-ci n’existait pas.
C’est depuis ce jour que j’ai commencé à maigrir.
Je croyais que cela serait comme chez moi, qu’il y aurait un temps où tout le monde se retrouve autour de la table, rit, s’engueule, plaisante et se taquine. Un temps où se partagent les malheurs, les rognes et les amours. Un temps où je voyais vieillir tranquillement mon père avec le grisonnement des tempes, et ma mère avec une fatigue qui descendait du corps pour tomber sur les hanches.
Ici, le repas est permanent et solitaire. Le frigidaire est un territoire ouvert jour et nuit que chacun est libre de parcourir à son envie. Je ne me souviens pas d’avoir mangé une seule fois avec Elmer, Jessie ou les enfants.
Lucia parfois me proposait de partager une tartine au beurre de cacahuètes ; après je la vomissais.
Le téléphone a sonné. Jessie disait de ne pas m’inquiéter pour les habits, ils avaient trouvé ce qu’il me fallait. Un taxi viendrait me prendre à la guérite pour me conduire chez le photographe ; et si je pouvais prendre des donuts pour les enfants. Elle me répéta qu’elle était heureuse que j’aie accepté de figurer sur la photographie de Noël, elle était toute excitée et sa voix colporta plus d’aigus que d’habitude. Je fus soulagée qu’elle raccroche.
Je me suis regardée dans la glace d’un miroir, de profil, en étirant mes habits pour mieux dessiner ma poitrine. J’avais encore maigri. Au début avec la perte des premiers kilos, mes seins avaient paru plus gros, mais maintenant, ils semblaient de maigres collines sur une terre aride ; des petites tomates.
Je n’avais plus de larmes.
Elmer m’avait expliqué la tradition de la photo de Noël dans leur famille et Jessie, pour confirmer, avait apporté un album dans lequel s’étirait sur plus de cinquante pages : des visages heureux, des rennes, des pères Noël et des sapins.
Cette année, je serai sur la photo.
Je n’ai jamais pu leur expliquer mon malaise, mon mal-être face cet univers que je ne comprenais pas. Je ne leur en voulais pas, ils s’étaient toujours montrés très gentils, mais l’Amérique, ce n’était pas pour moi.
En février je serai dans l’avion, en route pour l’Europe. Quand il s’élèvera sous la poussée de ses réacteurs, que je serai tassée dans mon fauteuil incliné vers la voûte du ciel, alors Tampa sera derrière moi.
Maintenant, il faut que je me dépêche, le taxi attend.
Le studio est grand avec un mur bleu. Elmer, Jessie, les enfants et tante Lucia sont déjà prêts ; ils sont assis devant.
Je m’approche avec les donuts ; un homme s’interpose :
– Je m’appelle William, je vais faire la photo. On utilise ce mur bleu comme ça après, vous pourrez mettre le fond que voulez : la Tour Eiffel, l’Alaska ou le Colisée.
Il fait des gestes amples et tout le monde les suit comme on observe les mouvements d’un prestidigitateur. Imperceptiblement, il m’a poussée vers une cabine où je peux me changer et passer les habits que Jessie a apportés.
– Je vous laisse avec Collen, mon assistante.
J’entre.
Il y a suffisamment de place pour trois ou quatre personnes. Une femme noire, Collen, m’attend. Elle est directive et sans sourire. Elle fait son job.
À l’évidence, les habits que l’on m’a choisis n’ont pas la bonne taille. Ils sont largement trop grands. Collen s’absente et revient avec des plaques de mousse et un sac rempli de bourre. Elle en garnit l’intérieur des vêtements qui pendent sur moi comme on emplirait la peau morte d’un animal à empailler. Je me laisse faire sous sa main experte et bientôt je suis prête.
Elle me fait tourner devant le miroir, satisfaite d’elle-même et me prend par la main, pour me conduire au milieu de la famille. Ils me mangent des yeux, Elmer est embué :
– Marvelous, marvelous…
Jessie reste sans voix. Ils sont voraces de bonheur. Ils me reconnaissent comme l’une des leurs.
De Noël à Tampa, il me reste une photographie, la seule de ma vie où je suis grosse.
Yves Robert