La nuit, c’est autre chose

 

 

Il faut courir, il faut courir aussi vite que tu le peux.

L’homme s’est retourné sur l’enfant. Il s’est baissé pour se mettre à l’exacte hauteur de ses yeux, pour capter précisément son regard et lui transmettre un peu de sa force. Il répète.

Il faut courir, sans regarder sur les côtés, sans t’arrêter, sans crier. Tu rentreras la tête dans les épaules. Tu seras courbé, et chaque pas sera comme si tu plongeais dans l’eau d’un lac, jusqu’au fond. Comme si tu étais un cormoran.
L’enfant ne comprend pas, il est au bord des larmes, il a une boule dans la gorge, un cœur qui bat la chamade. Toute cette histoire de courir, il ne la comprend pas. Il est dans le vide. Le temps s'effondre. Il voit au travers de l’homme, par-delà son corps ; il distingue la poussière d’une cour de ferme avec un chien noir enroulé sur lui-même et retenu par une chaîne rouillée ; des fils de plastique rouge qui s’étirent d’un bâtiment à l’autre avec de la lessive qui sèche ; et sa mère en jupe sombre avec des bottes de caoutchouc. Elle sort de l’écurie, tenant le cheval maigre par la bride.
Elle s’arrête, observe en direction des collines où l’air vibre bizarrement, se stabilise et semble de nouveau naturel. Elle cligne des yeux, éblouie, et comme rien ne bouge plus, elle s’approche de l’enfant.
Alors, il y a un son indéfinissable. Elle s’arrête à nouveau et regarde encore vers les collines. Une nuée de tourterelles s’envolent d’entre les arbres de la haie. Elles font un cercle au-dessus des toits et s’enfuient vers les terres labourées. La femme reprend sa route et promène négligemment sa main dans les cheveux de l’enfant ; de son enfant. Elle est arrivée à côté de lui en apportant l’odeur du cheval. Elle a passé presque sans s’arrêter et maintenant elle disparaît derrière le mur d’avant les champs.
L’enfant la guette un court instant, vérifie qu’elle ne revient pas en arrière et s’élance vers le petit hangar du tracteur. Il ouvre la porte à deux battants, difficilement, car celle-ci est lourde pour sa petite taille. Il doit pousser de toute sa force, plantant ses jambes courtes dans la poussière grise du sol. Il fait très attention que la porte ne grince pas. Quand c’est ouvert en plein, il se précipite vers le portail de la cour, vérifie encore que sa mère s’est envolée, hors de sa vue, disparue après la bosse dans le champ, juste avant la rivière et le ravin. Quand il en est sûr, il retourne au hangar.
L’intérieur est obscur.
La place du vieux tracteur est vide. Son père est parti tôt ce matin avec un tonnelet pour chercher de l’eau à la source dans les collines.
L’enfant a caché au fond de sa poche deux cartouches oubliées sur le buffet de la cuisine. Maintenant il s’approche du fusil de chasse suspendu au mur trop haut pour lui. Alors, il trouve un tabouret de bois qu’il appuie près de l’établi, grimpe dessus et attrape l’arme. Il redescend avec précaution tenant le fusil d’une seule main. Il se fige et écoute. Il n’y a pas un bruit, à part le bruissement des insectes et le froissement, le frippement de la lessive sous la brise. Il écoute et quand il est parfaitement assuré de sa solitude, il sort du hangar et se dirige vers le chien noir.
Il s’assied à deux ou trois mètres de lui, en tailleur ; le fusil sur les jambes. Il contemple le chien avec une attention particulière, une tristesse légère, mais sincère. Il contemple le chien qu’il va tuer pour lui voler ses dents.
L’idée lui est venue un soir d’hiver où il avait perdu enfin une dent qui ne voulait pas tomber. La bouche pleine de sang, il avait montré fièrement entre ses doigts le petit bout d’émail blanc traînant encore le filet de peau attaché à sa racine. Son père, sans un mot, mais avec un geste large et grave avait tiré de son porte-monnaie une pièce d’argent et la lui avait tendue.

Pour chaque dent, une pièce, jusqu’à ce que tu sois grand.

Un peu plus tard, c’est en jouant avec le chien à : main dans la gueule du crocodile, un jeu passionnant et risqué, puisqu’il s’agit de placer sa main dans la gueule d’un monstre sans se la faire dévorer, qu’il avait remarqué à quel point les dents de l’animal étaient semblables aux siennes. L’idée lui était venue comme ça, d’un coup, sans arrière-pensée. Le chien ferait sa fortune.
Il a enfilé les deux cartouches et refermé avec soin le canon en faisant bien claquer le mécanisme.
Dans un film d’indiens, le chasseur, avant de la tuer, parle à sa proie et la remercie, lui exprime ses regrets et sa tristesse. L’enfant était sur les genoux de son père, dans un cinéma de la ville, il avait vu cela, il fait la même chose.

Je suis désolé, le chien. Ton esprit ira sur le vent et je l’entendrai. Je saurai que c’est toi. Je ne te veux pas de mal. Je ne veux que tes dents. Voyage avec l’aigle et glisse sur l’eau comme le cormoran.

Il ajuste le fusil contre son épaule et vise calmement. Le chien se redresse, regarde l’enfant, inquiet. Il gronde légèrement. Le coup de feu retendit, se réverbère entre les murs de la cour et s’éteint dans le gouffre du ciel.
L’enfant, que le recul de l’arme a projeté en arrière, est évanoui. Le canon a heurté son visage et il saigne abondamment par l’arcade. L’arme gît à quelques pas de là.
Le chien n’a plus de tête.
Pendant que l’enfant dort du sommeil étrange de l’inconscience, la vallée paisible se tortille dans la souffrance et la haine, elle entraîne ses habitants, ses arbres, ses rivières, ses collines, ses champs de labours à peine entamés, ses fermes esseulées vers l’hébétude du premier jour de la guerre, celui que l’on n’a pas vu venir.
Plus tard, entre chien et loup, un homme est sorti des bois. Il a traversé la rivière. Il a contourné le ravin. Il a soigneusement évité le charnier où sont entassés sans le savoir, à quelques mètres l’un de l’autre, les cadavres du père et de la mère de l’enfant, entassés parmi d’autres.
L’homme s’est arrêté dans la cour de la ferme à côté du chien sans tête. Il a bien cru que les soldats avaient aussi rôdé par là, qu’il n’y avait plus rien à sauver, mais l’enfant a bougé, alors il l’a emporté à la ville avec lui. C’était il y a trois mois.
Le siège avait commencé dès les premiers jours et les combats étaient acharnés pour la possession d’une barre d’immeuble entre le stade olympique et les grandes avenues. Mais, la ligne de front ne bougeait pas et on s’habitua à la guerre comme à une difficulté de plus dans la vie citadine.
L’enfant était resté avec l’homme. Ils se parlaient peu et parfois se donnaient la main, comme un père, comme un fils, même s’ils savaient bien que rien ne les reliait par le sang.
L’homme le considérait avec gentillesse, le serrait dans ses bras et lui essuyait le nez, les larmes, lui passait la main dans les cheveux et lui jouait, avec un petit harmonica, des airs joyeux, des airs de fête.
L’homme, par la présence de l’enfant, s’était remis à croire en la vie, à croire possible l’effondrement de la haine, le recul de l’horreur et la venue d’un temps où les fils ne meurent pas avant les pères.
Il lui montra dans les ruines du vieux musée incendié, les restes d’une fresque annonçant le printemps. Il lui présenta une femme, un peu ronde, qui lui colla un baiser collant sur la joue avec une odeur de citronnelle et une odeur de savon. Une femme un peu ronde comme sa maman.
Il en oublia : le chien noir, la ferme, le fusil et le tracteur. Il en oublia même la guerre. Il oublia tout.
Maintenant, l’enfant revient dans le monde présent, quitte le passé. Il ne comprend pas pourquoi il faut courir entre les parpaings de béton, courir vite et rejoindre le char posté au coin de la rue.
L’homme accroupi face à lui, explique, rassure.
Il faut courir, l’un après l’autre, au travers de l’espace vide vers ces soldats aux casques bleus.
L’enfant se lance, l’homme attendant son tour, de derrière, l’encourage.

Il faut courir, il faut courir aussi vite que tu le peux.

Il y a un claquement sec, un tir de sniper. L’enfant plonge dans le lac comme un cormoran noir pour ne plus réapparaître. Il est mort sur le trottoir, avec une flaque de sang qui s’élargit sous lui.
L’homme, d’abord a crispé ses mains, il a eu ensuite un petit cri, comme un gémissement et il a laissé retomber sa tête vers l’abîme.
L’homme sait maintenant ce que sont les ténèbres, les vraies ténèbres ; la nuit, c’est autre chose…

 

Yves Robert