Le Ludion

 


Ceci est le commencement d’un monologue. Il n’est pas encore achevé. Il sommeille entre deux eaux, entre deux espaces de temps, entre l’impulsion du départ et le périple à accomplir. Ceci est l'ébauche d’un théâtre avant même que l’action ait remplacé le verbe. C’est un balbutiement.
...
La lumière dévoile le vide, la possibilité d’un voyage.
Un messager, botté et sale, couvert de la poussière des chemins entre sur la scène.
C'est un taureau ; l'arène est éblouissante.
Il hésite, tourne sur lui-même.
Il se sait presque entré dans la lutte et fait tout ce qu'il peut pour en retarder le commencement.
Dans ses mains, il tient un étrange instrument, une petite boite de cuir, comme une boite de marine contenant sa boussole ou son compas. Il la regarde, hésite, la regarde à nouveau, puis la range dans sa poche. Il s'adresse à nous, sans nous regarder.

Vous ne m'attendiez pas si vite ?
Il pose un sac et quelques affaires sur le sol.
La route était longue, mais j'ai trouvé quelques traverses, des raccourcis.
Il ressort la boite de sa poche, la regarde et la range à nouveau.
Je suis le messager.
Vous ne m'attendiez pas si tôt...
Un vent s'est levé, il m’a poussé.
Il met la main sur sa poche, un instant puis la retire.
Je suis le messager !
Dehors, un cheval hennit.
Je viens de loin, de plus loin que vous ne puissiez l'imaginer.
Avec espoir et entrain.
D'abord une soupe chaude et un verre de vin, l'âtre rougeoyant, pour mes pieds fatigués, mes pantalons mouillés.
Une soupe chaude, du moins du vin ?
La route était longue et j'ai dû partir plus tôt, mes enfants n'avaient pas encore grandi, ma femme craignait de me voir aller.
Comme une confidence, avec un peu de jouerie.
Plus vieille, elle en serait soulagée de ce voyage.
Un peu de tranquillité ou un amant plus jeune, en garantie pour le temps de mon périple.
Avec une légère émotion.
Mais là, elle a pleuré, et moi aussi je ne voulais pas partir si tôt.
Un baiser…
Je vous l'ai dit, un vent s'est levé. Il m'a poussé.
Et j'ai même peur qu'il ne balaye le toit de ma maison, n'abatte les murs, profite de mon absence pour me voler ma femme, et mes enfants.
Inquiet.
Les emporter, fétus de paille.
Il efface l'inquiétude d'un geste de la main.
Un vent s'est levé, un vent noir, un vent de peste.
En supplication.
Je suis le messager, une soupe chaude, du moins du vin, quelque chose pour me réconforter.
Avec une colère légère, de la surprise, de la déception.
Je ne vais pas rester debout à me laisser voir par vos regards effarés, à me donner en spectacle avec mes pantalons mouillés, mon visage taché et ma main qui tremble comme si j'avais peur de vous parler.
Il s’arrête et lâche comme une excuse.
Mais c'est du froid que je tremble.
Il devient songeur.
Un vent s'est levé, une bise noire.
Elle m’a pris au-delà du corps, jusqu'au tréfonds des os, elle s'est insinuée, j'avais le regard tourné, elle s'est insinuée et j'ai frissonné une première fois, et, quand j'ai voulu prendre la couverture, il était trop tard !
Le froid était là.
Il était déjà trop tard.
La voix plus ferme.
Je suis un messager.
Quand l'ordre m'est donné, je dois prendre mon cheval, la longue veste de cuir, le chapeau ample, pour le soleil et pour la pluie, la sacoche, et je dois m'en aller.
Avec la tendresse d'un souvenir.
Le jour avant, avec ma femme, en réglant mon pas sur le sien nous avons traversé la forêt jusqu'à la clairière.
Il y a du sourire dans le timbre de sa voix.
Nos enfants étaient des grenouilles, des petites grenouilles qui sautaient  sous nos pas. Débusqués, ils bondissaient vers d'autres fourrés. J'attendais la clairière, nous devions nous embrasser.
Je n'en dirai pas plus.
À lui-même.
C'est comme si nous avions su, pour le vent et pour le message.
En rupture, fâché, revendicateur.
Personne ne me donnera de soupe ?
Ou même que du vin !
Même aigre !
Comme personne ne répond, il revient sur la nostalgie de son souvenir.
Je réglais mon pas sur celui de ma femme, ma femme réglait son pas sur le mien et nous allions par deux jusqu'à la clairière avec la petite source.
Comme une confidence.
Pour se désaltérer après.
Il raconte avec la douceur d'un conteur.
Les enfants nous avaient laissés, ils savaient. Cela paraîtra indécent, mais j'ai toujours aimé tenir la robe de ma femme entre mes mains et sentir son odeur, alors que nue, elle m'attend.
C'est après, en revenant rassasiés, propres et frais d'un bain dans la source.
C'est après que nous avons vu devant la maison, le cheval préparé, le chapeau ample, la veste de cuir et la sacoche.
Plus mystérieux en tirant un étui de sa poche.
Il y avait aussi cette étrange petite boule de pierre dans son étui de cuir.
Un temps.
Muni d'un couvercle et d'une lanière.
Il semble inquiet.
Quelqu'un, une ombre, ou une rafale de ce maudit vent l'avait crochée à la pomme de ma selle. Je ne savais pas alors à quoi cela servait. Je l’ai découvert plus tard.
Il tient l’étui devant lui posé sur le plat de sa paume ouverte.
C’était si petit que cela tenait dans ma poche, dans le creux de ma paume.
Il remet prestement l’étui dans sa poche.
Je ne savais pas, en ce temps-là, qui avait donné l'ordre. Mais l'ordre était là. Nous n'avons vu personne et même la poussière du chemin ne retombait pas d'entre les cailloux, pas la moindre trace d'un passage.
Le vent s'est levé et les branches battaient les carreaux ; des griffes de sauterelles égratignant le verre.
Avec un peu de révolte contenue.
J'ai désobéi, j'ai manqué au devoir des messagers. J'ai retardé d'une nuit mon départ.
Comme une excuse, légère, mais sincère.
Je voulais encore jouir de la vue de mes proches. Ils me croyaient le nez dans la soupe, mais c'est leurs silhouettes que je buvais.
Avec un peu de colère, peut-être plus contre lui-même que contre tout autre.
Qui donc allumera un feu pour réchauffer le messager ?
Le silence est long, il n'y a pas de réponse, alors il reprend.
J'avais laissé ma femme sur le pas de la porte, elle était droite et frissonnante, une statue de marbre. J'ai pensé à Sodome et Gomorrhe, à cette femme pétrifiée. Elle n'a pas de nom, je crois. C'est juste la femme de Lot. Un regard en arrière, un doute et la voilà statue de sel.
Plus triste que révolté.
Quel étrange Dieu, celui qui toujours pousse l'homme en avant en pétrifiant la femme. Il s'est fabriqué une servante éternelle.
Voilà ce que je pense.
Brusquement.
Je ne vous raconterai pas plus. Les adieux m'appartiennent.
Comme répondant à une interrogation.
Le nom de ma femme ?
C'est un beau nom, c'est le nom d'une catin.
Il murmure.
Aurélia !
C'est du satin sous le doigt.
Il semble troublé, un frisson d'inquiétude.
Maintenant, ce soir, devant vous, je crains qu'elle ne soit perdue pour moi.
Il s'arrête indécis, comme butant sur un souvenir ou sur le pas d'une porte que l'on ne veut franchir.
J’ai pris la route qui mène au bac sur la rivière.
Le passeur m'attendait. J'étais seul. Le traversier semblait fragile et les poutres du pont laissaient deviner l'eau sombre d'entre les jointures. Le mécanisme de traction était couvert de rouille et ne paraissait pas en état de fonctionner.
J'ai eu peur, j'ai embarqué.
J'ai eu peur qu'il fût Charon, qu'il ne me mène à l'île des morts.
Mais je le connaissais ce passeur, bien que jamais nous ne nous sommes parlé.
Ni avant, ni après.
Je le connaissais oui. C'était un visage carré qui m'était familier. Ce n'était pas Charon.
Soudain songeur.
Peut-être le diable, qui sait ?
Il reprend, un conteur, un narrateur.
Il tournait la manivelle de la machine et nous nous sommes éloignés de la rive.
J’ai regardé la boule de pierre, je l’ai tiré de ma poche, la tenant au creux de ma paume...
Un temps.
Au creux de ma paume...
Il y a le bruit d’un vent qui se lève.
Il y avait un trait sur le dessus.
Je n’étais pas sûr qu’elle eut un dessus, cette pierre.
Elle était libre et tournait comme une bille dans son écrin.
Avec un sourire.
Un œuf dans son nid.
Amusé.
Je jouai un instant à la faire tournoyer et toujours l’encoche revenait sur le haut comme une bulle remonte à la surface, et, ensuite, la marque aiguillait vers l'aval, vers l’Orient.
C’était une sorte de boussole, mais qui ne montrait pas le Nord.
C’était une boussole sans être une boussole.
Le souffle du vent s’apaise. Il y a soudainement de la méfiance dans sa voix.
Quand le passeur a coupé les amarres, je n'en fus pas étonné. Nous étions au milieu des flots et il a coupé ce qui nous liait d'un côté comme de l'autre. Il y a eu un tangage violent et j'ai dû retenir mon cheval, le rassurer et nous avons dérivé en suivant le cours de l'eau.
Comme si ce souvenir l'étonnait lui-même.
Cela devait être prévu. Il avait des provisions pour deux. Cela devait être prévu, mais il n'en a rien dit. Il a juste partagé les repas.
C’est une curiosité que je ne m’explique pas.
Un temps où il semble réfléchir, puis il reprend.
Comme nous laissions aller le bac sans rien contrôler. Sans attendre rien que la venue probable d'un estuaire. Comme nous laissions aller le bac sur le cours de la rivière et qu'il n'y avait rien à faire, j'ai ouvert la sacoche.
Je n'ai trouvé que des papiers, des feuilles blanches et une écritoire.
Un encrier et du sable.
J'étais un messager, alors en ce temps, sans message et sans destinataire.
Un messager dépouillé, un messager perdu, un messager trompé.
Il s'arrête un instant, défait le haut de son manteau, met la main à la poche.
Ce qui était étonnant, c'est que la rivière fasse des coudes, revienne sur elle-même, zigzag en méandres, toujours la bille de pierre indiquait l’aval.
Souvent pour tromper l'ennui, je le vérifiais.
Cette boule était ensorcelée, il n'y a pas à douter.
Sur un ton de reproche, sans s'adresser à qui que ce soit.
Vous êtes de pauvre hospitalité, pas même un petit feu, pas même une soupe, pas même du vin aigre.
La colère monte légèrement, enflée de fierté.
Mais je suis le messager et quand bien même je devrais boire du sable, je porterai la voix.
Il se calme et redevient un narrateur.
Nous avons dérivé durant des jours ternes et des nuits silencieuses.
Une rivière hors des hommes, une rivière hors du monde.
Nous avons dérivé, le temps de voir le ciel et ses cartes basculer d'un quart. Jusqu'à l'estuaire où j'ai débarqué, laissant le passeur et le bac affronter les vagues et l'océan.
Nous étions à peine à une encablure du bord et j’ai sauté entraînant mon cheval.
Devant l’immensité, j’ai eu peur, une impulsion.
J'ai débarqué, délaissant le passeur aux éléments.
D'abord, je n'ai pas regardé en arrière tant je craignais de le voir lui et son esquif submergé par une déferlante.
Il hésite.
Mais… après un temps, quand même, je me suis retourné, et là, la mer était vide, furieusement vide.
Songeur.
Qui sait, le diable ?
Un temps ; narrateur.
J'ai suivi les dunes. Les mouettes volaient au-dessus de moi. Le cheval peinait et les maigres plantes étaient coupantes, ne le nourrissaient pas et il se blessait vainement en tentant de les manger.
Le sel, une croûte grise sur les feuilles, alors, il écumait.
Nous avancions péniblement et c'est là.
À l'instant des premiers découragements que j'ai aperçus l'enfant et son fusil.
Le cheval plus que moi l'a étonné.
Je crois que c'est pour cela qu'il nous a épargnés.
Ma pierre m’indiquait un chemin passant auprès de cet enfant. Je la remisé dans ma poche en faisant claquer l’étui. Je suis resté immobile le temps d’un nuage défilant devant le soleil, puis je me suis remis en route.
J’observais le petit en avançant.
Je le regardais d'en bas, le regard en dessous, dans l'ombre du chapeau et je l’ai dépassé sans qu'il ait bougé. J’ai gravi la dune où il s'était planté. L'enfant restait immobile et c'est seulement quand il a été sur mon côté, comme on écarte lentement un rideau, je suis tombé sur le charnier.
Dehors, un cheval hennit.
Mon cheval s'est cabré en silence.
Sa voix devient blanche, sans plus.
J'ai vu de tous mes sens.
L’odeur et le goût qui vient avec.
La vue et l’imagination de la musique.
Il murmure comme pour lui-même.
À cet instant, je me serais préféré borgne et sourd.
De sa voix blanche.
Ils venaient d'être tués, on les devinait encore chaud et les mouches arrivaient à peine.
On entendait déjà la mélopée des corps qui se vident, des muscles qui se relâchent et des organes qui se délitent.
Il écoute le silence, il y a comme un bruit d’insectes.
Une centaine, peut-être plus, du nourrisson au vieillard, des corps entremêlés.
Un temps très long, un regard interminable sur les spectateurs.
Sur le dessus, une jeune fille éventrée et souillée de semence.
Un temps.
Elle avait un sourire torturé qui dévoilait des dents voraces de vie, blanches de jeunesse, gueule béante et dressée vers un ciel vide ; comme une imprécation. Une morsure désespérée à ce Dieu infiniment silencieux à l'instant figé de ce qu’avait dû être l’apogée de son horreur, son éventration et sa mort.
Un temps.
Un oeil fermé, un oeil ouvert.
Un silence.
Le bleu de son oeil ouvert reflétait l'immensité du ciel.
Cela me sembla être un gouffre infini.
Un temps.
Une tromperie.
Mes tripes se retournèrent, je détournai les yeux, mais ceux-ci butèrent sur l'enfant, comme le pêne d'une mauvaise clef qui ne peut faire jouer une vieille serrure. Je remarquai ce que je n'avais pas encore vu...
Un silence.
La baïonnette au bout du canon et les pans de sa chemise, couverts de sang ; la souillure sur le pantalon. Un petit sexe flasque dépassant de la braguette, rougeaud, exténué...
Il me souriait, comme souvent les aveugles le font sans nous voir, par pure gentillesse ou par pur mépris.
Il me souriait...
Songeur.
Qui sait... Le diable ?
Avec un peu plus de tranquillité.
Ce soir-là, à l’abri d'un feu sur la plage, j'ai rempli la première page vide. C'est presque malgré moi que la plume courrait sur la rame, bondissait, entre l'encrier et le papier. Les mots sortaient de ma tête sans que j'y pense.
L'émotion grandissait.
Un nuage de pluie grimpant dans le ciel de l'été.
Soudain, le voilà triste.
Si vous regardez de près, vous y verrez la trace de mes larmes.
Tout est dans la sacoche.
Je ne la reprendrai pas !
Très en colère !
Non de dieu !
Personne n'a donc de soupe ?
Le bruit d’une vague qui retombe sur le sable.
Je n'ai pas dormi. Je cherchais inutilement à comprendre le sourire de cet enfant... la morsure vaine de la jeune fille. Je n'ai pas dormi et j'ai été si près de la folie que parfois il me prend de curieux tremblement.
Une confidence.
Je pleure sans raison.
Se reprenant.
Mais je suis un messager et je ne me suis pas attardé.
Bien avant que l'aube n’éclaircisse l'obscurité, j'avais sellé mon cheval.
À grands coups de pieds rageurs, j'ai étouffé le feu et j'ai dépassé dans la nuit le charnier que je ne voulais plus entrevoir, plus sentir, plus entendre...
Presque avec un peu de peur.
Au loin, mais si proche en fait, il m’a semblé distinguer l'éclat de deux étincelles immobiles, non pas de ces étincelles de feu, de celles qui raniment la vie, mais les étincelles qui sont comme des portes sur le vide.
Le regard éteint du guépard.
En haut de la dune.
Là où devaient se trouver l'enfant et le fusil.
Il se tait, le temps d'un souvenir passant, puis il reprend, sans peur aucune.
Shaitan, qui sait ?

Yves Robert