Prologue
Elle m’avait demandé de passer prendre les affaires qu’il restait de lui au poste de police.
Ce qu’il restait de lui.
Elle avait lâché cette phrase avec trop de dédain pour que je puisse la croire vraiment sincère.
Ce qu’il restait de lui.
Un sac, des habits pliés avec soin et un carnet rouge.
Elle, elle n’avait pas l’envie de le faire.
Le planton a sorti un casier en bois, l’a posé sur le comptoir et j’ai dû signer un bordereau après avoir montré ma carte d’identité.
J’ai retiré de cette boite une paire de chaussures de marche, des chaussettes sales, une culotte à l’ancienne avec encore des boutons à la braguette, un pantalon sans ceinture, mais avec une cordelette, un t-shirt, un pull portant des traces de sang, une veste rembourrée et imperméable, un foulard, une casquette sans publicité et son sac à dos avec à l’intérieur, le carnet rouge.
Celui-ci était recouvert de son écriture à chaque page. Un fatras de prise de notes avec des dates et des lieux, sans ordre chronologique.
C’était un système propre à lui, comme s’il avait pris soin de laisser des espaces pour les remplir après, ajouter des commentaires ou évoquer une rencontre dont il ne pouvait pas parler immédiatement.
Finalement, ces espaces s’étaient trouvés occupés par d’autres événements et d’autres dates.
De ses lignes émanait de la folie ou de l'extrême lucidité.
Ce qu’il restait de lui ; les fragments d‘une destruction du monde.
Je me suis pris au jeu de reconstituer son voyage, d’assembler les pièces éparpillées de la mosaïque.
Je pensais pouvoir comprendre, peut-être expliquer.
Cela serait une manière de la consoler.
J’étais bien présomptueux.
Tu dois te préparer à mourir
Carnet rouge - la date est illisible - ici
- Tu dois te préparer à mourir.
Je regarde par la fenêtre.
Un médecin, même si c’est un ami, ne devrait pas dire ces choses en te tutoyant.
Je regarde par la fenêtre, il est temps de partir.
La gare de triage
Les rails dessinent des arcs de cercle qui s’entrecoupent.
Il a mal. Il ne sait plus quelles affaires s’entassent au fond de son sac. La douleur ruine sa mémoire et sa vue se trouble. Ce qu’il craint le plus, c’est de ne plus pouvoir écrire sur son carnet rouge. Il marche et le ciel est dans cette étrange absence de lumière et absence d’obscurité qui détermine le temps infini séparant la nuit du jour.
Nous sommes déjà en octobre et le froid est une gangrène qui remonte le long de ses jambes. Il tremble un peu. Ses lèvres, deux feuilles bleuies, sont humides. Dessus, sa respiration dépose une buée ; une rosée matinale.
Il ne sait pas pourquoi, mais quand il pense à lui, il s’imagine être une fougère. Il a toujours aimé les fougères.
Plus loin, entre les rails, un feu rouge arrête l’horizon exactement à cet endroit ; ce qui est derrière n’existe pas.
Le mirador vitré d’un poste de contrôle abandonné domine la gare de triage ; échassier métallique ; vestige d’une gloire industrielle dépassée. À ses pieds, sur le côté des voies, un brasier jette des étincelles dans le vent et trois formes, des hommes recouverts de sacs de plastique disparates, sont étendues à même le sol dans le rayonnement de la chaleur. Lentement, ils ont bougé et on distingue le blanc de leurs yeux, le clignotement rapide des paupières et la légère vapeur qui se dégage de leurs corps. Ils ont senti sa présence et ont tourné leurs regards dans sa direction avec une imperceptible inquiétude.
L’un, d’un geste a saisi une pierre du ballast et la tient serrée dans sa main, les doigts contractés.
L’Homme qui dort ressent maintenant le froid jusque dans la profondeur de son ossature. La lueur du feu est un point d’attraction dont il ne peut se détourner. Il rentre les épaules, se courbe et se fait plus petit qu’il n’est réellement, prend un aspect de faiblesse et efface par cette attitude la menace qu’il représente ; un inconnu émergeant de l’ombre. Les deux autres se redressent. L’homme étendu relâche sa pierre et lui tourne le dos sans plus se préoccuper de rien. Les deux autres, curieux, restent fixés sur son approche.
Quand il arrive à la frontière indécise du cercle de lumière, prudemment, il s’arrête comme sur le pas d’une porte en attendant l’invitation du maître de la maison.
Rien ne se passe, puis il y a le bruit d’un train qui s’enfuit au loin et qui meurt dans une tranquillité péniblement retrouvée. Le feu craque, ronchonne et crachote ; il ressemble à un malheureux accablé par la respiration crépitante de la pneumonie.
Les trois formes restent sans rien dire. Lui, il devine qu’il ne peut pas espérer franchir cette ligne invisible le confinant dans le froid sans leur assentiment. Il se fait encore plus petit, plus fragile.
Welcome.
La voix a sonné, douce-amère, comme celle d’un propriétaire qui offre ce qui ne lui appartient pas, comme celle d’un aubergiste qui accueille désolé ses clients, tout en sachant les draps de ses lits mités et sales.
Welcome.
Répète la voix avec un peu plus de douceur.
L’Homme qui dort peut enfin faire ce dernier pas qui le séparait de la chaleur et il s’assoit auprès du feu.
Maintenant, en séchant, ses habits se tendent et durcissent. Personne ne dit encore rien et peut-être qu’ils ne se diront rien avant de se séparer. Ainsi sont parfois les voyageurs, des statues de cuir, muettes et rigides.
Carnet rouge - 17 octobre - Gare de triage, quelque part…
J’ai vu les rois mages dans leur grande misère, les mains vides et les poches trouées. J’ai vu les rois mages à la lueur des incendies du monde.
J’ai vu le général du vent rire de ma crédulité, le dormeur insouciant sommeiller sous la cendre de son indifférence et le fumeur idiot attendre vainement la fin du froid comme on attend la fin de l’hiver.
Toute la nuit, j’ai souffert à cause de cette douleur à la poitrine ; du tiraillement du ventre et des organes. Heureusement, je n’endure plus trop les errances de l’âme, du moins plus autant que ces derniers jours et ma pensée se fixe la plupart du temps sur ce qui m’est extérieur ; peu à peu je deviens quantité corporelle négligeable, si ce n’est cette lancinante souffrance que m’apporte chaque souffle, chaque pas, chaque geste maladroitement égaré.
Si cela continue à se faire de plus en plus violent, je devrai bientôt trouver une pharmacie, entrer dans une ville ou un village, affronter le regard des hommes sédentaires, le regard de ceux qui ne comprennent rien au vent et à sa force.
Je ne veux pas inspirer de la pitié.
Je pourrais me jeter d’un pont, laisser mon corps s’engloutir dans une rivière froide et accueillante.
Oser ce geste ?
J’ai vu les rois mages. Ils n’avaient qu’un feu, et une place sur une pierre, le dos opposé à la gifle glacée de la bise.
Les rois mages parlent anglais, mais je les sais venir de plus loin encore.
L’un des hommes s’étire et s’extrait de la somnolence. C’est certainement le plus affable. Il offre une cigarette à L’Homme qui dort.
Quand il parle, les R roulent sur son anglais avec de la régularité. Cela crisse un peu, mais surtout sa voix instille une impression de confort.
Where do you come from?
L’Homme qui dort ne sait plus répondre à cette question.
Se rappelle-t-il seulement d’où il vient, ce qu’il était avant la route, et la couleur des yeux de sa femme ?
Where do you come from?
Insiste l’autre.
Your name?
Me, is Amid. Amid, you see?
My name is Amid… and you?
Do you speak english?
L’Homme qui dort esquisse une vague grimace en forme d’excuse, mais il sait que le silence ne sera qu’un refuge précaire. En définitive, il devra libérer la parole dans le mensonge ou la réalité, prendre part à la conversation et accepter de dévoiler certaines choses de lui ; fausses ou réelles. C’est inéluctable.
Il lâche quelque chose comme une sentence.
I have no name.
I am just man walking over the wind.
Le roi mage rit crescendo.
Me too, me too, me too…
Et le roi mage sort de sa poche un objet qui semble d’abord n’être qu’un agenda, mais se révèle être un passeport provisoire.
Me too, I am walking over the wind, with my two friends, like a eagle or a magic frog.
D’un geste, il désigne l’un, celui qui tourne le dos.
Shele, a postman in my country.
Important job.
Puis, celui qui est assis, recroquevillé sur lui-même, avec une cigarette serrée entre ses lèvres, les muscles du visage tendu par le froid dans un étrange sourire frisant l’idiotie.
Kari, he come from my village.
Il se tape sur la poitrine avec une fierté feinte.
And me, I am a general, very famous general.
Il se laisse le temps de goûter à l’incrédulité visible de L’Homme qui dort, puis poursuit pompeusement.
General of the wind or… general of the frogs.
Alors, il laisse éclater un rire sonore et heureux.
Son ami Shele se contracte sur lui-même et ricane doucement avec des gloussements de poule.
L’Homme qui dort relâche sa tension, sa méfiance, sa peur.
Il n’est pas le marcheur par-dessus le vent, il n’est qu’un homme perdu dans la bourrasque. Il ne voit pas le monde par-dessus les nuages et la vue de ce qu’il distingue est à peine éloignée deux cents petits mètres. Au-delà, les choses sont imperceptibles, effacées.
Il n’est pas un aigle, pense-t-il. Peut-être une grenouille ?
Carnet rouge. - même date - même lieu
J’ai envie de vomir. Je n’en suis pas très sûr. J’ai eu un haut-le-coeur. Je ne supporte plus les cigarettes.
Le roi poule rit de moi, de mes soubresauts et de cette respiration qui ne veut pas revenir.
Enfin, un souffle brise le givre et la paralysie de mes poumons, me ramène à la vie. Je nous devine, lui les yeux rougis à trop rire de mon désarroi, moi, le visage contracté, défiguré par l’effort.
Le roi général, dans une langue incompréhensible engueule le roi poule, mais celui-ci se recroqueville sans cesser de ricaner.
De mon côté, je me calme.
Le roi général me tend un objet rectangulaire tiré de la poche de son anorak et je le prends d’abord pour un agenda fripé.
Mais, ce sont ses papiers d’identité ; les papiers du roi général ; lettres de créance ; passeport d’errance.
Ils ont été établis par une agence des Nations unies. Ils témoignent de son passage sur la terre, de sa taille et de la couleur de ses yeux.
Je suis toujours étonné de constater le pragmatisme des fonctionnaires de l’émigration et leur terre-à-terre froidement administratif. Selon eux, un homme n’existe que par le report de son identité sur cent cinquante centimètres carrés à l’aide d’encre, d’une photographie et de la marque circulaire d’un tampon officiel.
Pour eux, un homme nu, vivant, de chair et de cris, de pleurs et de rires, n’est rien si pas une ligne ne l’atteste.
Et dans ce cas, tout roi général qu’il est, il ne sera que de la viande vivante.
- Where do you come from?
Sur la photographie, il sourit tristement devant le fond uniforme d’un photomaton ou d’une toile de tente. Il répète.
- Where do you come from?
- Your name ?
Il n’a pas tout écrit dans le carnet. Il a laissé des espaces avec l’espérance de les combler quand la clarté ; ou une clarté serait revenue.
Il s’interroge sur l’identité, ne sachant déjà plus la réalité de la sienne et il se trouble devant ce migrant qui revendique la reconnaissance de son existence, alors que lui déploie le reste de son énergie défaillante à la fuir.
L’Homme qui dort a pris les chemins de traverse, là où personne ne songerait à venir s’enquérir de sa vie.
Mais ce voyageur, aussi sale, aussi pauvre, aussi perdu que lui, demande à le connaître, demande la terre de ses origines et le nom laissé en héritage par ses ancêtres.
Son nom ?
Il aurait dû s’en souvenir plus vite. Il avait déjà trouvé une échappatoire à cette question imposée. À ce nom porté dans le passé et maintenant renié.
Je suis l’Homme qui dort, voilà la seule chose facile à dire, rapidement et sans hésitation.
L’Homme qui dort.
Mais là, il s’était fourvoyé dans une histoire de marcheur par-dessus le vent. Quelle erreur.
This is an official paper for Refugees. I am a refugee and the others also.
Afghanistan…
Amid insiste.
I'm someone important in my country.
I am an important man.
Here I am a poor man like a vagabond.
I crossed the earth. Tomorrow I start again if necessary. Twice, three times, a thousand times.
You understand me ?Carnet rouge. - même date - même lieu
J’ai toujours aimé les fougères.
Il entend l’anglais de plus en plus mal.
Certaines sonorités lui échappent et par instant il lui semble écouter plus une musique qu’une langue.
C’était une possibilité ; le déplacement d’une métastase vers son cerveau entraînant des troubles cognitifs et l’altération de la réalité.
I understand… you speak like music.
A music made with the wind.
Il ment, sauf pour la musique et le vent. Il ne comprend pas une parole, mais cela n’est pas très important pour lui.
La vie des rois mages aux poches trouées, il la connaît par coeur. Elle est inscrite dans l’histoire de l’humanité depuis le début des temps, depuis que l’homme, contre sa volonté, a dû entreprendre des périples, a dû échapper à la misère, ou à la colère des puissants.
Il se souvient des images de la débâcle, du vol lâche des stukas et des visages inquiets tournés vers le ciel.
Il sait la dissolution des Arméniens dans l’effacement de l’histoire, des Kurdes dans le rejet de leur culture, de la fuite d’hommes traqués par une religion de ténèbres dans L’Europe d’avant «la lumière», et de la désespérance des peuples de l’autre monde contraint à demeurer dans l’espace étriqué de la réserve. Il sait Gaza trop petit pour y vivre vraiment. Il sait le rythme du train sur les rails avec sa mélopée qui soupirait : Juden, Juden… Juden, Juden…
Tous les malheurs des rois mages sont inscrits avec une l’encre indélébile et invisible sur ces cent cinquante centimètres carrés de passeports provisoires et laissent malgré tout une trace aussi durable que le tatouage d’un numéro sur le poignet décharné d’une âme abandonnée à la nuit polonaise.
Il est vrai que le document est parfois salvateur et permet de franchir certaines frontières, mais trop souvent ce papier marque d'opprobre son possesseur, le catégorise dans une frange de maudits et le rejette au ban d’un rivage inaccessible.
Alors, le migrant se noie dans l’eau calme et bleutée de notre indifférence ; au large de l’Italie.
L’Homme qui dort est démuni.
Il sait ne rien pouvoir à changer les choses et regrette par-dessus tout sa cécité consentie.
L’impuissance est une paralysie qui s’insinue comme un poison, qui dérègle l’esprit et le corps. L’impuissance a pour premier symptôme le fléchissement des chairs et l’inscription de la maladie au plus profond des organes.
Sur le côté de la voie ferrée, L’Homme qui dort erre dans les méandres de ses pensées. Il est seul et les autres le dévisagent sans un mot.
Ont-ils déjà pressenti que la solitude n’est pas une question géographique, mais d’abord un choix ?
La nuit s’effondre. Les trois hommes ont soudain dressé l’oreille. La tension est perceptible. Ils regardent au-delà du feu rouge, dans la direction du monde qui n’existe pas encore. Ils échangent quelques mots brefs ; des mots avec de l’urgence dans l’intonation et celui qui se nomme Shele, écrase le feu à coups de pieds en faisant s’envoler des étincelles piquantes et une fumée âcre.
Le roi général secoue L’Homme qui dort par les épaules et le sort de sa torpeur.
Get up, quickly, get up!
Le scintillement de plusieurs gyrophares bleus commence à se percevoir dans l’air chargé d’humidité, puis c’est le ronflement des moteurs qui devient clairement distinct.
Le roi général insiste à mi-voix.
Follow me!
Quickly!
L’Homme qui dort a une autre idée en tête et il devine que cette fuite n’est pas pour lui. Il ne bouge pas.
Les rois mages disparaissent dans les buissons rapidement sans un regard en arrière.
Les véhicules se sont arrêtés derrière une haie et un mur en parpaing couvert de graffitis. Les portières claquent comme des coups de fouet sonnant à l’encolure du cheval paradant au centre de l’arène.
Il croit percevoir l’odeur de la sciure ; le battement régulier de la grosse caisse. Ses neurones s’entrechoquent. C’est ce souvenir saugrenu qui émerge de son cerveau sans qu’il puisse en contrôler l’apparition.
Il se reprend et fait quelques mètres, presque titubant , sur le ballast vers un endroit qu’il a remarqué auparavant.
Il y a des cris et les hommes en uniformes se rapprochent ; des chiens aboient ; des communications radio grincent et vrillent ses oreilles. La musique de parade s’est effacée devant le fracas et l’ordre.
Rien ne serait plus simple que de se jeter à l’abri des futaies. Pourtant, il ne peut s’enfuir que là-bas, à cette seule place où le vert est légèrement différent. Il se presse et trébuche. Il sent la meute sur ses talons.
Épilogue
Enfin, il arrive là où il s’était fixé de parvenir.
Personne ne l’a remarqué, il est devenu invisible, immatériel.
Au dernier moment, il s’enfonce dans les hautes fougères.
Yves Robert