Le faire l’amour
Carnet rouge - juillet - Béthune
Le ciel de la nuit est de la couleur du cuivre, cela annonce quelques malheurs. Un bourreau sur une barque traverse la rivière en appuyant sa gaffe contre la fange du lit. À ses pieds, une longue épée emballée dans une toile écrue repose sur le fond calfaté. Sur la berge, à genoux, les mains liées, une femme attend son heure. Quatre témoins, de l’autre rive, luttent avec leur conscience.
Je suis à nouveau devant une rivière que je crois être proche de Béthune. Les éphémères s’accouplent au-dessus de l’eau et les fantômes des romans rejouent leurs rôles par cette nuit de pleine lune.
Comment peut-on croire possible de mettre à mort celle que l’on a aimée ?
Par le goût de la justice ?
Par l’étreinte de la jalousie ?
Je suis à nouveau devant une rivière que je crois être celle de Béthune.
La femme que j’aime, je lui ai tranché la tête.
Je l’ai fait simplement.
Et maintenant, à ce corps décapité, je suis incapable de mettre un visage. Je suis parti et l’effaçant de mon esprit comme on tire un trait de plume pour reléguer dans l’oubli un mot de trop dans une phrase.
Était-elle vraiment un mot de trop sur la phrase finissante de ma vie ?
Je suis entré à mi-cuisse dans l’eau et je promène mes mains pour en effleurer la surface, toucher de la paume la nappe tiède couleur d’huile qui se déroule lentement et espérer être rafraîchi dans cette canicule vespérale.
Je déambule entre les flots et mes pensées.
J’avais rencontré la femme au visage maintenant oublié d’une manière assez banale. Tellement banale que je ne me souviens plus du contexte, mais uniquement des sensations.
Un froid qui vous prend, et l’on ne sait pourquoi d’abord aux pieds, et qui remonte outrageusement le long de tout le corps. J’avais eu un frisson et tout de suite, une chaleur entre les jambes. J’étais devenu aérien, mais à l'équilibre incertain.
J’étais victime d’une attraction dont je ne pouvais comprendre les mécanismes et dont seulement je constatais les effets dévastateurs sur ce corps pataud ne sachant plus comment se tenir, sur ces mots qui s’emberlificotaient vainement entre eux et sur cet esprit qui s’enfuyant, ne laissait que de la bêtise en pâture.
Je ne crois pas qu’elle fut belle, ni simplement jolie.
Je garde un détail en tête comme réel, même s’il me fut impossible de le confirmer plus tard. Alors qu’elle se déshabillait, j’entrevis brièvement ses seins et ses tétons me semblaient être des marguerites, des boutons finement ourlés d'une dentelure soyeuse et arrondie. Je garde encore l’image de ces deux fleurs épanouies dans les plis de mes souvenirs, alors même que je la sais être de chair comme toutes les autres femmes du monde.
La beauté n‘est pas un état, elle se fabrique et se nourrit d’imaginaire.
La beauté porte le nom transcendant d’âme.
Ce n’était pas les seins de la femme au visage perdu que je voyais, c’était l’âme de ses seins.
Je sais qu’une peau est faite de sang, de cellules, de graisse et de carmin. Je sais, ayant assisté à une mammectomie, l’odeur sucrée de cochon brûlé qui flotte quand le scalpel électrique tranche les tissus. Je sais, ayant déterré les morts des charniers, la masse flétrie et pourrie qui se détache du torse et tombe en morceaux gélatineux.
Malgré cela, malgré tout ce que j’ai vu, et toute l’horreur de la destruction des choses, je sais encore plus qu’ils resteront à jamais un miracle fleurissant sur la prairie, deux boutons de marguerite.
Il y a eu les étreintes. Des premières je ne garde aucun souvenir, juste peut-être la moiteur et la maladresse de l’apprentissage. De cette période, le plus étonnant c’est que l’on se croit vivant. On découvre un monde nouveau et cela gonfle nos âmes d’une importance d’immortels.
La belle affaire…
Je crois aux vertus de l’artisan, celui qui chaque jour renouvelé répète le geste jusqu’à en percevoir le sens caché.
Il en est des mystères comme des vertiges.
Dans un bras inerte de la rivière de Béthune, un gisement de fer rouille en permanence et colore l’eau d’une teinte écarlate. Le bras du bourreau.
Les légendes racontent que le sang des suppliciés suinte de la terre et pollue à cet endroit, une source cristalline nommée : l’innocence.
Dans le roman, ils étaient quatre sur la rive à perdre la leur. Ce qu’ils faisaient, ils le croyaient juste et ils étaient sûrs de rendre justice. Le ciel de cuivre aurait dû attirer leur attention et les prévenir comme un présage dont il faut se méfier. Ils ont laissé le bourreau persévérer dans ses oeuvres et ni les larmes, ni les suppliques de Milady n’ont adouci leurs coeurs de juges.
Peut-être se sont-ils crus un instant responsables et sages en accomplissant leur devoir ?
Ils n’ont été que des hommes qui ont condamné à la mort un être vivant, geste inhumain quelle que fût l’abjection de cet être.
De cette nuit, sous ce signe du cuivre, ils ont porté la culpabilité comme un cancer, cette maladie lente que je sais ronger d’abord l’âme avant le corps.
Je suis dans le bras du bourreau, avec de l’eau maintenant jusqu’aux aisselles. L’odeur de fer est puissante.
Le fantôme de son innocence est devant moi, immergé avec de l’eau jusqu’à cette partie du corps où s’infléchissent les courbes des reins avant la naissance du dos, un espace de peau presque plat avec vers le bas, les prémisses de Sodome.
Pourquoi laisse-t-elle sa main aller de manière à ce que je puisse l’attraper ?
Elle a toujours su les choses avant moi. Alors que je les découvrais, elle, elle les savait déjà.
Un instinct de femme ?
La réflexion semble machiste, mais je sais que cela ne s’explique pas, pourtant souvent, son intuition me devançait et me prenait de court.
Nous étions insouciants et vagues. Nous avions une absence d’allure qui nous en donnait une, et c’est heureux que nous parcourions des chemins de traverse conformes au non-conformisme.
Elle m’avait entraîné sur un manège avec des chevaux de bois, un tournis de musique à presque vomir.
Milady sur la berge, s’est tue.
Avait-elle recommandé son âme à Dieu ?
Entend-on le sifflement de la lame traversant l’air et a-t-on le temps de sentir le froid du métal sur son cou ?
Le corps dans un soubresaut reste sur place alors que la tête se détache, puis il s’effondre sur lui-même et se relâche, ne pouvant plus rien retenir. La robe blanche se souille de partout.
Les quatre n’ont pas détourné leurs regards et ont gravé jusqu’au plus profond de leurs esprits l’image sale de la mort.
Le bourreau d’un coup de pied a fait basculer la masse inerte sur le sol dans une toile de sac. Il la refermera plus tard, quand il aura récupéré la tête, en la cousant avec un fil solide.
Le tout sera enfermé dans une terre qui n’est pas consacrée. Cela sera pour la suppliciée la garantie de la continuation de l’enfer.
Les quatre, parce qu’ils étaient des hommes, n’ont laissé paraître que leur coeur de pierre.
Elle m’avait demandé d’attendre la fin du tour et nous étions là à faire les imbéciles sur les chevaux de bois dans les lumières multicolores et le brouhaha essoufflé de l’orgue mécanique.
Une drôle de manière de m’annoncer que je serais père.
La stupéfaction passée, j’ai essayé de me rappeler l’instant de la conception, le vertige des gestes et je ne trouvai que d’anodines cabrioles lors d’une soirée ordinaire. Nu devant le frigidaire, après, j’avais bu une bière. Elle sous la douche faisait sa toilette. La radio débitait du jazz en tranche et par la fenêtre le bruit de la circulation étirait son souffle rêche sur la ville.
Je ne sais pourquoi, mais je m’étais imaginé que concevoir un enfant devait se faire dans un moment magique et inoubliable, un espace où chaque geste serait incisif, chaque pensée inaltérable et chaque caresse d’une douceur céleste.
Il n’en avait rien été, qu’une fougue animale et rapide.
Quelle étrange croyance place la pureté dans l'innocence, quelle étrange manière de vivre le monde que de croire que ce qui est pur ne peut provenir que du pur.
Peut-être est-ce là des habitudes d’aristocrate ?
Mais je sais que l’or se cache sous la boue.
La tête, quand elle tombe, voit-elle encore la bascule du ciel dans la trajectoire courbe qu’elle emprunte ?
J’espère que dans le temps très court de la chute, les yeux avant de se fermer à jamais arrachent encore à l'univers la trace du firmament.
Milady est en deux parties rassemblées dans un même sac. Ses yeux sont fermés et du sang séché colle ses cheveux à ce qu’il reste de sa nuque. Le bourreau finit sa couture et clôt, comme on aimerait qu’une affaire le soit, la vie de Milady dans un sac écru.
Les quatre mousquetaires, sur l’autre rive où ils demeurent, ressentent une chape descendre lentement sur leurs épaules et presser la conscience, d’abord petitement, puis d’une pression ferme et constante. Cela n’est ni douloureux, ni violent, c’est juste oppressant et cela rend le souffle court et le ventre chargé.
Certains jours au printemps s’envolent des cerisiers les pétales blancs des fleurs nouvelles. Un tapis de flocons végétal recouvre le sol comme le ferait une neige incertaine de l’entre saisons.
Dans le désert du Nevada, un pilote chevronné sûr de la justesse de ses actes contrôle le vol d’un faux bourdon au-dessus de l’Afghanistan.
Le drone Raptor, silencieux et pervers quadrille le ciel à la recherche d'improbables Milady en burqa. Le soldat, sur ces terres indiennes depuis longtemps annexées, depuis cette base d’acier climatisée, s’apprête à rendre une justice céleste contre des combattants issus de l'âge de la pierre, des ombres un peu floues qui courent en noir et blanc sur son écran rectangulaire sans pouvoir échapper à la cible cruciforme et électronique qui les marque.
Par une petite pression sur le bouton du joystick, le Raptor est libéré de la charge de son missile. Par une pression de l’index d’un homme vivant dans le désert du Nevada, une nation civilisée s’offre un terroriste à distance et peut refermer sa conscience comme le soldat, à la fin de sa mission, a éteint son écran de contrôle.
Mais ce qu’ils ne savent pas, le soldat et la nation civilisée, et comme les mousquetaires ne le savaient pas avant d’en subir les conséquences dans l’outrage du temps et de la mémoire, c’est que les écrans ne s’éteignent jamais vraiment.
Je suis resté effrayé devant l’image de télévision, devant ce ralenti indécent qui détaillait les actes de cette mission.
Fendant la rivière, la femme oubliée est parvenue au milieu du bras mort. J’espère, quand elle se tournera vers moi, apercevoir le bout de ses tétons et cueillir en guise de miracle, ses deux marguerites évanescentes.
Maintenant, elle s’est glissé dans l’eau jusqu’aux épaules et semble s’être dissoute au milieu du carmin. Elle a disparu et la supposition de sa beauté florale restera un mystère.
Je lui avais proposé de baiser, une manière très bête de lui faire part de mon désir animal et de mes envies salaces. Devant sa moue triste, je m’étais ravisé et j’avais proposé en chuchotant de plutôt faire l’amour.
C’est de ce jour, que date mon compagnonnage amoureux, l’apprentissage des caresses et la conscience de mes échecs devant l’insatisfaction de son corps de marbre conservant la fraîcheur de la pierre.
Ici, l’échange ne se fait pas à distance. Si le coup est mal porté, le corps de l’autre ne frémit pas et se languit vainement. Pas d’écran de contrôle et pas de voix numériques qui égrainent les directions et les distances des cibles, juste de l’instinct et de l’expérience qui dans des gestes recommencés à chaque fois tentent de tracer les contours d’une cathédrale.
Il ne s’agit même plus de faire l’amour, mais de construire quelque chose de différent et de lumineux.
De découvrir dans la rencontre des corps, le petit rien qui se révélera plus important que la jouissance.
Le faire l’amour…
Quelquefois, j’ai cru le trouver, le comprendre, mais je ne sais toujours pas l’expliquer et il s’échappe et se disperse dans une neige de pétale, dans la perfection d’une colline de cerisiers en floraisons, dans le silence et l’oubli.
Je passerai sur l’autre rive de la rivière de Béthune, pour autant qu’il y ait une rivière à Béthune, en laissant l’ombre de cette femme sur la rive que je quitte.
Parfois il me semble être ce bourreau sur la barque calfatée, parfois un des quatre sur la berge, parfois un soldat du Nevada, mais toujours un homme qui se noie.
Je passerai le temps qu’il me reste, à fuir le monde, et à oublier ce que j’ai pu aimer.
Peut-être faut-il tout oublier pour savoir tout perdre ?
Yves Robert