Le voyageur aux cartes

 

 

Comme souvent, je montais à Lausanne dans un train qui, après m’avoir mené à Neuchâtel, poursuivrait sa course vers Zurich. J’avais pris de l’avance, car les wagons de seconde classe sont bourrés en fin d’après-midi. Mais d’autres avaient eu la même idée ; faute de trouver un compartiment vide, j’aperçus quand même un siège libre où je serais dans le sens de la marche.
Celui d’en face était occupé par un homme âgé mais de solide apparence ; ce qui m’a d’abord frappé, c’est la taille de ses lunettes, qui montaient plus haut que les sourcils. Il me rendit mon salut très aimablement, avec quelque chose d’appliqué, dû peut-être à un fort accent allemand. Il avait sur les genoux une sacoche dont il sortit une carte de géographie. Comme j’ai pour les cartes une sorte de passion, j’en ai été tout excité. C’était la feuille Lausanne de la Carte nationale à l’échelle d’un cinquante millième, que je connais bien. Après l’avoir dépliée avec beaucoup de soin, il la regardait, paraissait l’étudier, et son index y faisait des dessins. Avant que le train s’ébranle, j’imaginais que ce monsieur au visage réfléchi était venu de Suisse allemande faire une excursion dans la région lausannoise et s’en retraçait les détails pour les graver dans son esprit.
J’ai commencé à m’étonner alors que le train roulait depuis plusieurs minutes : mon vis-à-vis continuait à fixer la carte ; à travers ses grandes lunettes, je voyais ses pupilles concentrées sur un point qui se déplaçait lentement avec un de ses doigts.
Je regardais le paysage, mais sans conviction. Malgré mon désir d’être poli, je jetais des coups d’œil à ce curieux voyageur, qui, lui, ne levait pas les yeux. – Voyons, me disais-je, si c’est un randonneur, comme je l’ai raisonnablement supposé, il aime les paysages… Alors, pourquoi ne s’intéresse-t-il pas à celui qu’on voit en ce moment, et qui est très beau ?
J’étais, je te l’avoue, un peu vexé; j’avais le sentiment « qu’il y avait quelque chose à comprendre » et que je n’y comprenais rien. Mais j’ai eu le sentiment réconfortant pour mon ego que tout rentrait dans l’ordre, c'est-à-dire dans le mien, parce que le monsieur pliait (enfin !) la feuille et la remettait … eh bien non, il la posait à côté de lui d’une main délicate et promenait l’autre dans la sacoche. Et il en extrayait une autre feuille de la Carte nationale, intitulée La Sarraz.
Alors, j’ai cru comprendre tout autre chose qu’auparavant, et les suppositions que j’avais pourtant bien échafaudées étaient anéanties par cette nouvelle chose, logique, mais peu croyable.
Je t’explique : connaissant les cartes qui couvrent cette région, j’ai réalisé que le train allait sortir, si je peux dire, de la feuille Lausanne et entrer dans la feuille La Sarraz. Il était donc « logique » de changer de feuille, penses-tu ? D’accord, mais alors… Alors ce monsieur voyagerait pour le seul plaisir de suivre sur une carte le déplacement du train où il se trouvait ? Et puis, s’il ne regarde pas le paysage, comment fait-il pour changer de feuille à la demi-minute et au kilomètre près ?
L’hypothèse du randonneur rentrant en Suisse allemande, déjà vacillante, s’est définitivement cassé le nez sur des chaussures toutes proches des miennes : c’étaient des souliers de ville, et pas du tout poussiéreux.
Je me suis rappelé que la feuille La Sarraz n’allait pas plus loin, si l’on peut dire, que le prochain arrêt, qui serait Yverdon. Si ma nouvelle hypothèse était la bonne, mon vis-à-vis replierait bientôt cette feuille et tirerait de sa diabolique sacoche une troisième, dont j’avais oublié le nom ; chaque feuille ne couvre, dans l’axe nord-sud où nous roulions, que 23 kilomètres. Cette échelle est bonne pour un marcheur, mais pas pour un automobiliste, encore moins pour le passager d’un train à grande vitesse…Néanmoins, comme tu dis, ou plutôt pourrais le dire, il ne fallait pas négliger la possibilité que notre cartomane descende à Yverdon, insoucieux de toute mes hypothèses.
Mais c’est encore autre chose qui est arrivé : quelques minutes avant l’arrêt, le haut-parleur avertit dans deux langues les voyageurs que la partie du train où ils se trouvaient resterait à Yverdon pour des raisons regrettables et techniques ; qu’il leur faudrait donc descendre et gagner l’autre rame du convoi.
J’enfilai mon coupe-vent ; je me suis levé et j’ai dit Gute Reise au monsieur, qui me dit au revoir avec application. Il n’avait donc pas entendu le haut-parleur. Je lui dis en français, puis dans un allemand bégayant, qu’il fallait changer de wagon. Il se leva, endossa un par-dessus élégant et cossu ; se coiffa d’une toque de fourrure si haute et rigide qu’on aurait dit un haut-de-forme. Il avait, pour commencer, replié et rangé la carte La Sarraz, sans oublier celle qu’il avait auparavant, posée à côté de lui, comme je crois te l’avoir dit.
Je me suis soudain senti très mal à l’aise, et je n’ai compris pourquoi qu’en réalisant que les trois quarts des occupants de ce wagon restaient assis. Mon compagnon, lui, était debout, tout droit mais nullement raide, me dominant de la toque et ne disant rien. J’étais horriblement gêné ; je me sentais comme nu dans un mauvais rêve – c’est à raison que tu le penses peut-être, ce serait une hypothèse plus juste que les miennes. Comme il fallait sortir de l’espèce de paralysie qui m’avait saisi, j’ai demandé à un voisin s’il fallait sortir du wagon. Sans quitter son journal des yeux, il m’a répondu que non, en un mot et un seul.
Bredouillant je m’excusai en allemand auprès du monsieur et lui avouai mon erreur. Je dus le répéter en haussant la voix, et son visage prit une expression signifiant, je suppose, qu’il m’excusait volontiers. Après avoir retiré sa toque et son beau manteau, il a passé aux choses sérieuses : extraction et déploiement de la feuille Val de Travers qui, je le voyais, allait suffire jusqu’à Neuchâtel, et même un peu plus loin.
Dix minutes plus tard, deux employés des Chemins de Fer sont entrés à l’autre bout du wagon ; l’un posait à chaque voyageur une question, l’autre manipulait un ordinateur de poche. Ils arrivèrent à ma hauteur sans que mon vis-à-vis les ait vus. L’un me demanda quel était mon trajet ; il disait que cela permettrait de faire des statistiques qui elles-mêmes permettraient de satisfaire encore mieux la clientèle de notre compagnie nationale.
Puis il s’adressa à l’homme absorbé dans sa carte, qui ne réagit pas, comme tu l’auras je suppose deviné. Je dis à l’employé que ce monsieur ne comprenait pas le français, et qu’il était un peu sourd. À la suite de quoi les deux enquêteurs hurlèrent ensemble quelque chose, et le destinataire de cette apostrophe tressaillit, comme effrayé. J’ai eu l’impression que ces décibels avaient arraché son regard de la carte en lui causant autant de souffrance que s’il en était décollé, ou déraciné, je ne sais trop. Privés du support de la carte, ses yeux, derrière les vastes verres, paraissaient affolés ; et ses paupières qui battaient me faisaient penser à un oiseau que j’ai vu un jour entrer dans une chambre et se cogner à toutes les fenêtres.
L’un des employés lui posa une question que j’ai à peine entendue, tant j’étais, à mon tour, absorbé par l’image de ces regards-oiseaux. Je relevai le mien, de regard, vers l’interpellé ; après s’être, semble-t-il, profondément interrogé, il articula méticuleusement:
« Qua-tre-vingt-un.
- Non…enfin… je veux dire, bredouillais-je en allemand, ce n’est pas cela ; ce monsieur demande où vous avez pris le train et où vous allez.
- Ha, ha, ja…De son bras gauche il faisait un cercle. Luzern, Lugano… Lausanne…Zürich… »
Avant qu’il achève, éclipse des employés. On est sérieux, on ne perd pas son temps. Mon compagnon me sourit et s’enveloppa dans son étude cartographique sans parler davantage.
Il était donc en train, pardonne le jeu de mot involontaire, de faire un voyage circulaire de plusieurs centaines de kilomètres. En soi, la chose n’a rien de singulier : des retraités détenteurs d’un abonnement général aiment passer une journée à parcourir des paysages variés. Mais Lui, que parcourait-il ? Les dessins et les noms de la carte correspondant à la course du train ? Et puis, je te le demande rhétoriquement faute de le Lui avoir demandé réellement : combien de feuilles de la carte fallait-il emporter pour couvrir une telle distance ? Une vingtaine, ai-je calculé. Et, encore une fois, pourquoi choisir une si petite échelle, si détaillée qu’une chapelle ne peut s’y confondre avec une église ? Est-ce que la sacoche pouvait contenir vingt feuilles ? Je ne me souviens pas assez de sa taille pour répondre.
On était à la mi-novembre ; le crépuscule s’achevait, je m’apprêtais à quitter le train, qui s’approchait de Neuchâtel. Le voyageur continuerait-il à lire des cartes jusqu’à Zürich, quand la nuit serait tout à fait tombée ?

Voici presque une année que j’ai voyagé en face de l’homme aux cartes, presque une année que je voulais le raconter et que je ne le faisais pas. Sans vouloir jouer au romantique torturé, je crois pouvoir te dire que je m’y sentais comme obligé et que je regimbais. Je savais d’avance que mon récit aurait quelque chose de contraint, parce qu’écrit sous une sorte de contrainte. Maintenant que le travail est fait, je ne me sens pas du tout allégé, je n’éprouve pas le soulagement d’avoir posé un sac pesant sur mes épaules.
As-tu remarqué, dans ce récit embarrassé, une espèce de déséquilibre ? Il vient, je crois, de ce que je n’ai pas réussi à choisir un temps verbal et à m’y tenir ; il y a un brouillage entre le passé simple et le passé composé. Ils se contrarient, me font penser à des vaguelettes s’épuisant les unes contre les autres. Comme si un pavé était tombé dans un puits : les ondes vont du centre jusqu’aux parois qui, elles, les renvoient à leur origine. Il me semble que le puits, c’est mon crâne ; c’est du centre aux parois de cette boîte obscure que se croisent les échos persistants de la chute d’un mot : « Quatre-vingt-un ».
Baudelaire se dit capable d’inventer la légende d’une vieille femme ou d’un « vieux homme » dont il regarde les allées et venues, ou contemple l’immobilité. Peut-être que l’homme aux cartes avait passé sa jeunesse en Allemagne. Quand les employés des CFF l’ont littéralement arraché à sa carte, il s’est senti désorienté de la tête aux pieds, il a perdu le nord, parce que ses points cardinaux n’étaient plus les nôtres, ceux du territoire neuchâtelois, mais ceux de la carte nationale. Au moment de  reprendre pied, il s’est trompé de réel, et s’est cru interpellé par des fonctionnaires du Troisième Reich.
Y crois-tu un instant ? Je n’en sais fichtre rien, toi aussi es une énigme. Et que dis-tu de moi, moi qui entends les voix de haut-parleurs qui ne parlent que pour moi ?
Accorde-moi tout de même une vertu: celle d’avoir obéi, sans trop me faire prier, à une devise que j’ignorais jusqu’ici : Chose vue, Chose due.

 

Philippe Renaud