Ubu, Macbeth, La Tempête et Hamlet

Ubu

« Vous avez mis, debout avec une glaise rare et durable au doigt, un personnage prodigieux et les siens, cela en sobre et sûr sculpteur dramatique. Il entre dans le répertoire de haut goût et me hante. » Ainsi Mallarmé écrivait-il à l’un de ses disciples, Alfred Jarry, peu après l’apparition d’un monstre baptisé Ubu, de son affreuse épouse et de ses sbires les Palotins. C’était en 1896, trois siècles après la première mort sur scène de l’immortel Hamlet ; deux ans après la condamnation de Dreyfus, dont l’un des effets serait de flétrir du nom d’intellectuels ceux qui – comme Jarry – ne croyaient pas à la culpabilité du capitaine juif et le firent savoir par leurs écrits.
Il y a peu de bons livres sur Jarry, voire sur Ubu Roi, seule œuvre dont les « férus de littérature et de théâtre » aient pour la plupart entendu parler. L’auteur lui-même prévoyait qu’il demeurerait inclassable et irréductible, et travailla à sa propre occultation. Loin de flatter le public, il écrivait dans la brochure distribuée aux spectateurs que seuls « quelques intelligents » comprendraient sa pièce ; – dont la première représentation fut plusieurs fois interrompue par des huées dont il est très possible qu’elles aient été ourdies… par Jarry lui-même !
On a dit bien des choses très intéressantes sur Ubu Roi et les autres pièces, ainsi que les textes variés, et de genre, et de ton, et d’écriture formant l’ensemble de la Geste ubuesque — qui n’est qu’une des faces d’une œuvre presque incroyablement diverse, et difficile, jusqu’à l’hermétisme. Cette diversité l’emporte même sur celle de Shakespeare, écrivain que Jarry admirait entre tous, à qui Ubu Roi se réfère explicitement et de plusieurs manières. Cette « intertextualité » est telle que l’on comprend mieux la pièce si l’on garde en mémoire au moins trois œuvres de Shakespeare : Macbeth, La Tempête et Hamlet.
On a établi une comparaison savante et « structurelle » entre l’intrigue de Macbeth et celle d’Ubu Roi, dont les ressemblances sautent aux yeux. Comme Lady Macbeth, Mère Ubu pousse son époux, proche du monarque, à l’assassiner pour prendre la couronne. La sanglante usurpation a lieu ; les nouveaux rois dans les deux pièces massacrent trop de gens pour être supportés, et sont à leur tour militairement vaincus par les héritiers légitimes de l’ancien roi. Mais tandis que la tête coupée de Macbeth est plantée sur une pique, Ubu lâche et fuyard sauve la sienne et vogue gaiement vers la France où il est sûr de devenir le Maître des Finances ; les Phynances étant tout ce qui l’intéresse avec la Physique et la Merdre, il ne regrette pas un instant sa déconfiture.
Comme dans Macbeth, les spectres des nobles victimes de l’usurpateur apparaissent et confient leur vengeance au légitime, jeune, vertueux et vaillant héritier. Fidèle aux habitudes des personnages de Shakespeare, Ubu monologue à voix haute dans son sommeil. Quant aux horribles sorcières, elles cèdent leur rôle à cette « charogne » de Mère Ubu, qui fait croire à son bonhomme épouvanté qu’elle est l’Archange Gabriel.
Tout se passe comme si le texte de Shakespeare offrait à Jarry – et à ses lecteurs — les mots aptes à évoquer moins imparfaitement que d’autres l’innommable ignominie d’Ubu. Ainsi, l’héritier légitime, pour mettre à l’épreuve un autre personnage, s’attribue tous les vices : « Des vertus ! Mais je n’en ai pas. Celles qui conviennent aux rois, la justice, la sincérité, la tempérance, la stabilité, la générosité, la persévérance, la pitié, l’humanité, la patience, le courage, la fermeté, je n’en ai pas une once ; mais j’abonde en penchants criminels à divers titres que je satisfais par tous les moyens. Oui, si j’en avais le pouvoir, je verserais dans l’enfer le doux lait de la concorde, je bouleverserais la paix universelle, je détruirais toute unité sur la terre. »
Après s’être peint comme l’homme le plus intempérant, il dénonce sa prétendue cupidité : « Outre cela, il y a dans ma nature une avarice si insatiable que, si j’étais roi, je retrancherais tous les nobles pour avoir leurs terres ; je voudrais les joyaux de l’un, la maison de l’autre ; et chaque nouvel avoir ne serait pour moi qu’une sauce qui me rendrait plus affamé. Je forgerais d’injustes querelles avec les meilleurs, avec les plus loyaux, et je les détruirais pour avoir leur bien. »
C’est précisément ce que fait Ubu devenu roi de Pologne.
Dans sa feinte autocritique, Malcolm se présente avec raison comme pire que Macbeth, le sanguinaire usurpateur. Et comme Ubu correspond mot pour mot au portrait imaginaire de Malcolm, il est, en réalité, bien pire que Macbeth ; n’ayant, par exemple, pas une once de courage. Et, pire que le reste, aucune conscience, aucun remords, aucun surmoi, ni même de regret, puisque tout lui réussit ; en partie parce qu’il n’a ni mauvaise conscience, ni humanité, ni le moindre scrupule. Miraculeusement exempt de la connaissance du bien et du mal – différant en cela du tout au tout des pires monstres shakespeariens, tel Richard III.
Ubu roi n’est en rien une parodie de Macbeth ; bien plutôt, ce serait Macbeth réécrit par Ubu, et c’est ce que dit l’exergue de la pièce, dédiée à marcel Schwob, qui traduisit Hamlet : « Adonc le Père Ubu hoscha la poire [en anglais shake = secouer, hocher ; pear = poiretête), dont fut depuis nommé par les Anglois Shakespeare, et avez de lui sous ce nom maintes belles tragédies par escript. » Jarry joue sur la querelle concernant l’identité de la personne écrivant sous le « pseudonyme » de Shakespeare, et dit que c’est le Père Ubu ; lequel, dans cette pièce, pourrait être un contemporain de Shakespeare… Jarry écrit que, lors des représentations d’Ubu roi, le public « a été stupéfait à la vue de son double ignoble, qui ne lui avait pas encore été entièrement présenté. » Et de préciser : « Vraiment, il n’y a pas de quoi attendre une pièce drôle, et les masques [des acteurs] expliquent que le comique doit en être tout au plus le comique macabre d’un clown anglais ou d’une danse des morts. […] Et surtout on n’a pas compris […] qu’Ubu ne devait pas dire des "mots d’esprit" comme divers ubucules en réclamaient, mais des phrases stupides avec toute l’autorité du Mufle. » La pièce de Jarry est bien autrement désespérante que Macbeth, ou même Richard III, car celles-ci autorisent l’espoir d’un retour de la justice, de l’humanité et de la paix. Et il n’est pas absurde de rêver que les gens compétents cessent de dépendre d’un système hiérarchique qui les méprise et les insulte.

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Or, c’est de cela qu’il est question dans la première scène de La Tempête, qui sert de modèle à la dernière d’Ubu roi, selon un système d’inversion très strict qu’on retrouve souvent chez Jarry. La scène, dans Shakespeare, est un navire que la tempête menace de faire chavirer. À son bord se trouve entre autres un prince qui a usurpé le trône du duc de Milan. Alors que le capitaine, le maître d’équipage et les marins font sérieusement leur travail, l’usurpateur et l’un de ses suppôts jouent les mouches du coche, gênent leurs efforts et les insultent grossièrement. Chez Jarry, Ubu et sa bande, usurpateurs vaincus par le Tsar, fuient sur un bateau qui essuie lui aussi une tempête. Le capitaine, qui connaît son métier, donne des ordres qu’Ubu comprend tout de travers, et transforme de catastrophique et grotesque façon. Mais, bien entendu, ce monstre d’incapacité s’en sort, et fête le calme revenu en ordonnant à un « sire garçon » d’apporter à tous de quoi boire. Ce détail est intéressant, car dans le reste de la pièce, il n’est jamais question de boisson. Pourquoi n’apparaît-elle qu’à cet endroit précis ? Peut-être parce que le maître d’équipage shakespearien, voyant que tout est perdu, « sort lentement une bouteille », selon une didascalie aujourd’hui discutée.
La joyeuse bande s’est embarquée en Lithuanie, alors partie de la Pologne, et la scène commence au moment où le navire passe de la mer Baltique à celle de la Mer du Nord par le détroit que domine, sur la côte danoise, le château royal de l’usurpateur (encore un !) du trône d’Hamlet. Ubu dit que la France sera bientôt atteinte :

Père Ubu – Eh ! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l’instant sous le château d’Elseneur.
Pile – Je me sens ragaillardi à l’idée de revoir ma chère Espagne.
Cotice – Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.
Père Ubu – Oh ! ça, évidemment ! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.
Mère Ubu – C’est cela ! Ah ! quelle secousse !
Cotice – Ce n’est rien, nous venons de doubler la pointe d’Elseneur.
Pile – Et maintenant notre noble navire s’élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.
Père Ubu – Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.
Mère Ubu – Voilà ce que j’appelle de l’érudition. On dit ce pays fort beau.
Père Ubu – Ah ! messieurs ! si beau qu’il soit il ne vaudra jamais la Pologne. S’il n’y avait pas de Pologne, il n’y aurait pas de Polonais !
FIN de la pièce.

L’effet que font (devrait du moins faire) le nom et la toute-proximité du château d’Elseneur sur nous autres spectateurs ou lecteurs est à l’opposé de l’indifférence d’Ubu et des trois autres. Si j’écris « devraient du moins… », c’est parce que les livres assez nombreux que j’ai lus ne parlent pas de la reprise et transformation de la scène inaugurale de La Tempête, et qu’un seul mentionne qu’Elseneur est nommé dans la dernière scène d’Ubu Roi – et seulement pour dire que Jarry confirme par là la pertinence du rapprochement suggéré par Jarry entre Ubu Roi et… Macbeth (sic) ! On peut s’amuser d’une autre phrase du même critique, intéressant par ailleurs ; il soutient que le choix de la Pologne comme lieu principal du drame n’a aucune importance, car

il ne viendrait à l’esprit de personne de reconstituer l’itinéraire exact du Père Ubu, pas plus que le spectateur de Macbeth n’exige un atlas pour pouvoir situer la ville d’Elseneur !

Mais, cher Critique, vous êtes le seul à écrire que Macbeth se déroule à Elseneur, devenu célébrissime pour être le lieu unique où se passe La tragédie d’Hamlet, prince du Danemark, de William Shakespeare — convient-il peut-être de préciser. Délicieuse illustration de deux ignorances typiquement franco-françaises : de la géographie, et des langues et des littératures extra hexagonales. Jarry, lui, lisait dans le texte, et traduisit des auteurs allemands et anglais.
Il s’était appliqué à comprendre le personnage d’Hamlet ; il lui consacra un article d’une extrême densité, à lire, relire et méditer, intitulé Opinions singulières et curieuses touchant le seigneur Hamlet ; son sous-titre précise que ces opinions ne sont pas les siennes, mais de plusieurs personnes, dont le plus célèbre acteur shakespearien de l’époque.

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Depuis quelques siècles on s’efforce, fasciné par Hamlet, de définir ce personnage. En vain, car il excède toute définition, qui le fixerait ou le délimiterait – selon l’étymologie. Jarry lui-même, qui n’y parvint pas davantage, fait quelque chose de radicalement révolutionnaire : créer un anti-Hamlet, son « double immonde ». Ubu vs Hamlet, Hamlet vs Ubu : c’est désormais ce couple qui fait sens. Coupé d’Hamlet, Ubu aussi est indéfinissable, du propre aveu de son créateur.
Et enfin : le lecteur est en droit de me demander pourquoi j’ai commencé par évoquer l’affaire Dreyfus, et l’adjectif intellectuel alors substantivé pour dénigrer les partisans du capitaine innocent. Or, le premier personnage « intellectuel » qui soit entré sur une scène de théâtre est Hamlet. Ubu, entre autres choses, incarne l’anti-« intellectuel », l’antidreyfusard. En l’année cruciale de 1899, le Père Ubu, dans une courte pièce intitulée L'Île du Diable, condamne à la décollation le capitaine innocent ; et un général de hurler : « Justice est faite ! Le capitaine était bien coupable, puisque le Père Ubu, en son omniscience, l’a décervelé. »

 

Philippe Renaud