Supplément à l'Histoire de l'Infamie de J. L. Borges

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Premier épisode du Supplément

Le texte complet du Supplément à l'Histoire de l'Infamie pourra être téléchargé au format pdf après la parution du troisième et dernier épisode.

 

Deuxième épisode
Discrimination machiste et snobino-économique

À peu d’années près, Freud et Proust soutenaient que moins on a de scrupules, plus on vit heureux. C’est donc une question grave, et je me dois d’ajouter ne fût-ce qu’une petite pierre non à l’édifice, mais au coupablement minuscule édicule des recherches sur un sujet pourtant capital.
Les chercheurs scrupuleux ont, ou plutôt avaient coutume de commencer leurs articles par un recours à l’étymologie ; non sans raison, puisque,…étymologiquement, étymologie signifie « science qui fait connaître le vrai sens des mots ». Le français scrupule vient en droite ligne du latin scrupulus ; lequel signifie, au propre, petite pierre, au figuré embarras, difficulté, souci, scrupule. Je n’ai pas trouvé d’explication convaincante sur les raisons qui font d’un petit caillou (pointu disent les uns) un scrupule moral. Les plus célèbres étymologistes du XXe siècle, MM. Bloch et von Wartburg (ce dernier Soleurois) s’en tirent par ce qui semble une pirouette : « petit caillou… d’où inquiétude de la conscience sur un point minutieux, par comparaison plaisante avec un petit caillou qui gêne le pied. » Se non è vero, è ben trovato… Et même, très bien, vu que cette petite pierre douloureuse ouvre des cheminements inattendus et pleins de sens. Car scrupulus a un synonyme : calculus, littéralement « petite pierre », qui cause la « maladie de la pierre », terme remplacé depuis belle lurette par « calculs des voies urinaires ou de la vessie ». Nous voici au carrefour où se rencontrent le scrupule, la vessie et ses maux. De plus, l’idée de petite taille ne se trouve pas seulement à propos de scrupulus = caillou, mais dans une autre de ses acceptions : une petite pièce de monnaie. Vers quoi l’association d’une vessie douloureuse et d’une petite pièce de monnaie vous fait-elle hâter le pas, qui ne vous offrira de soulager votre vessie que si vous glissez dans une fente ad hoc le numéraire en question ?
- Vous voulez dire une vespasienne, dont l’idée et la réalisation reviennent à l’empereur Vespasien, qui gouverna dix ans l’Empire au 1er siècle de notre ère ! Qui fit édifier sans scrupule des pissoirs payants, les fameuses vespasiennes !
- Pas du tout.
- Comment ? Mais enfin, tout le monde sait…
- Tout le monde ne sait pas que c’est une légende. Ce qu’a écrit Suétone, source latine à ce sujet, est bien moins pittoresque. Dans une biographie à raison des plus élogieuses, il narre ce qui suit : « Comme son fils Titus lui reprochait d’avoir eu l’idée d’imposer même les urines, il lui mit sous le nez la première somme que lui rapporta cet impôt, en lui demandant : 's’il était choqué par l’odeur', et Titus lui répondant négativement, il reprit : 'C’est pourtant le produit de l’urine'. »
Comme Suétone, les historiens d’aujourd’hui voient en cet empereur l’un des meilleurs, des plus honnêtes et des plus avisés – et Jupiter sait combien rares ils furent. Il créa de nouveaux impôts qui étaient légitimes, parce qu’ils réparaient des oublis. Le commerce en (très) gros de l’urine avait une incontestable raison d’être : employée en grandes quantités, elle était le seul liquide capable de traiter les cuirs, d’assouplir et dégraisser les draps, les étoffes, de les fouler, disent les gens de métier.
Il m’importe de relever que dans la Rome impériale, où l’on parlait très ouvertement de commerce sexuel, toucher au commerce de l’urine choquait un Titus, qui avait été un fameux débauché avant de monter sur le trône ; et même Suétone, qui avait dressé sans broncher la liste des « manies » sadiques, sexuelles, assassines d’autres empereurs. À propos de l’impôt sur le commerce juteux des foulons, il parle d’un « gain honteux » de Vespasien. Et de fait, c’est la seule chose indigne qu’il lui reproche.
Tout ce qu’il rapporte du bon usage que faisait Vespasien du produit des impôts, de son souci d’améliorer la vie des pauvres, de sa bonté, de son « humanité » n’efface pas la tache urinaire. En revanche et comme de bien entendu, le biographe ne trouve pas excessif que l’empereur ait donné une somme quasi incroyable à une dame dont il avait exaucé le désir irrépressible de coucher avec lui.
Vespasien est le type même de l’homme à scrupules : Te saluto scrupulosus imperator, ave et vale !
Mais il ne dota pas Rome d’urinoirs. Et pendant dix-huit siècles, les Européens n’éprouvèrent pas de gêne à se soulager dans la première embrasure trouvée dans la rue. Quant aux dames, qui ne portaient rien sous leurs jupes, j’imagine qu’elles s’y prenaient comme, dans les années 1940, les Valaisannes du Val d’Hérens : elles s’arrêtaient dans le chemin, écartaient les jambes comme pour y prendre racine, et de dessous leurs jupes de drap épais et raide s’écoulait un jaune ruisseau – qui avait au passage assoupli le drap qu’elles-mêmes avaient filé, tissé et cousu en un long lé noir.
On lit dans Wikipédia : « […] en 1671 à Berlin, les excréments s’accumulaient à un tel point devant une église qu’une loi fut votée obligeant les paysans visitant la ville à en embarquer une partie avec eux en repartant. Paris n’était guère mieux, où les habitants déféquaient directement dans les rues, tandis qu’à Versailles les courtisans faisaient leurs besoins derrière les portes, sur les balcons ou dans les jardins, sans s’en cacher. Les pratiques variaient entre les pays : La Rochefoucauld se dit ainsi choqué par les mœurs anglaises, notamment par les pots de chambre près de la table que les gens utilisaient même pendant le repas, à la vue de tous. »

Mais au XIXe siècle sévirent les hygiénistes ; au dire de mon cher Huysmans ils furent les vrais maîtres et directeurs de conscience de l’Europe. Et presque 500 édicules furent construits à Paris. Les méchantes langues les surnommèrent « édicules Rambuteau », M. de Rambuteau étant le préfet responsable de cet « enlaidissement » de la plus belle ville du monde. Non sans habileté, il s’empressa de les baptiser « vespasiennes » - et gagna la partie.
Fin de l’âge d’or, et début d’une nouvelle discrimination, qui dura jusqu’aux dernières décennies du siècle suivant : les vespasiennes n’abritaient que des urinoirs, c’étaient des « tasses », comme les nommaient M. de Charlus, et Jean Genet dans Le Journal du voleur. Par rapport aux femmes, les mâles hétérosexuels jouissaient d’une discrimination simple, et les homosexuels d’un double privilège.
C’est pour de telles inventions que le siècle de Louis-Philippe et des Messieurs Ubu et Cie fut appelé le Siècle du Progrès.

Cependant, la lecture de Proust, qui volontiers parle des « pissotières », où s’attarde Charlus, nous apprend à deux reprises que, vers 1900, les vessies etles intestins, masculins et féminins pouvaient, moyennant finance, se soulager dans « un petit pavillon ancien grillagé de vert », à l’entrée de la rue Gabriel, aux Champs-Élysées. Un jour que la grand-mère du héros-narrateur, prise d’un malaise, s’y attardait, le petit-fils et un gardien du parc (qui n’éprouvait d’autre besoin naturel que de ne rien faire) écoutaient le bavardage de la maîtresse de ce lieu « absolument lieu », qui accréditait la rumeur voulant qu’elle soit une marquise, une vraie. « Eh puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le monde dans ce que j’appelle mes salons. Est-ce que ça n’a pas l’air d’un salon, avec mes fleurs ? Comme j’ai des clients très aimables, toujours l’un ou l’autre veut m’apporter une petite branche de beau lilas, de jasmins, ou des roses, ma fleur préférée.
L’idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame, en ne lui apportant jamais ni lilas, ni belles roses, me fit rougir […]
À ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver [les besoins que l’on devine]. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la « marquise », car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement :
- Il n’y a rien de libre, Madame.
- Est-ce ce sera long ? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.
- Ah ! Madame, je vous conseille d’aller ailleurs, car, comme vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n’ai qu’un cabinet, les autres sont en réparation… ça a une tête de mauvais payeur, dit la « marquise ». Ce n’est pas le genre d’ici […] »
Quoique situé aux Champs-Élysées, ce chalet de nécessité joliment grillagé de vert n’est pas un paradis pour les personnes qui donnent à une fausse marquise la joie d’exercer une « férocité de snob » et de manifester une absence complète de scrupules ; ce qui, au jugement de Proust, est la racine du sadisme. Il existe en tout un chacun, lit-on ailleurs dans La Recherche, cette indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté. »
Ce n’est pas le cas de la « marquise », qui est tout sauf indifférente qu’elle cause volontairement.
Mais c’est le cas d’une Cie de transports ferroviaires, comme le montrera notre dernier épisode.

FIN DE L'ÉPISODE

 

Philippe Renaud