Supplément à l'Histoire de l'Infamie de J. L. Borges

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Deuxième épisode du Supplément

Le texte complet du Supplément à l'Histoire de l'Infamie pourra être téléchargé au format pdf après la parution du troisième et dernier épisode.

Duchamp

 

PREMIER ÉPISODE

Les inconscients croient que l’ère victorienne et le comme-il-faut pudibond de la bourgeoisie des années 1930 sont aujourd’hui « tout à fait dépassés ». Ils ont tort. Si nombre d’Européens et d’Américains du Nord parlent de sexe presque aussi librement que les Romains de l’Empire, ils ne veulent pas savoir que leur vessie trouve son exutoire dans les parties du corps qu’on n’appelle plus honteuses. L’exultante célébration et l’exhibition des vulves et pénis n’est hélas que partielle et partiale. Si la « bassesse » victorienne du sexe est devenue, dirait Bossuet, une « glorieuse bassesse », la bassesse urinaire n’en finit pas d’être une navrante bassesse, une honte, et pour tout dire, une bassesse basse. L’amour fait de nous des dieux, la pisse des animaux. Les gens comme-il-faut vont sans peur du qu’en dira-t-on assister à un coït sur scène, à des éjaculations ; ils trouveraient peu ragoûtant (à raison me semble-t-il) d’aller voir pisser des acteurs et des actrices dits pornos. La crainte qu’ils auraient d’être accusés de vice, de perversion et d’infantilisme serait entièrement justifiée par notre société.
Saint Augustin écrivait sans gêne et pour nous rabaisser : « Nous naissons entre fèces et urine. » Mais l’excrémentiel est encore un tabou. C’est Thanatos versus Éros, c’est une des misères de l’incarnation. Vulve et pénis sont de vivants oxymorons, vie et mort, plaisir et obligation, désir et besoin.
On peut vivre sans baiser ; on meurt de ne pouvoir pisser.
Or ce fatal besoin offre à la méchanceté des hommes, à leur jubilation d’humilier, à leur rapacité, à leur mépris du scrupule, plusieurs façons de s’exercer.
Mais on n’en parle pas : ce n’est pas de bon ton, ça provoque des rires gênés, ou des commentaires du genre : « Il y a quantité de choses plus graves et Nous, les Agences de l’ONU, les ONG, les médias du Père céleste et ceux du Père Ubu veillons à les dénoncer sans crue absence de bon goût. »
Nous autres pataphysiciens décidons de rompre un silence aussi coupable que pusillanime.
Comme il y a beaucoup à dire, nous recourrons une fois de plus à la forme du feuilleton, qui est commode et agréable. Il est intitulé (toutes modifications réservées)

Du besoin de vider sa vessie employé comme moyen de discrimination

1.- raciale
2.- sexiste et socio-financières
3.- ferroviaire

mémoire en trois épisodes mensuels enrichi dès le deuxième d’une réflexion sur le scrupule et, dès le troisième, sur la littérature

Chapitre I : Juste retour des Noirs à la forêt natale

Parcourant à deux reprises le Deep South étasunien, j’ai constaté que pourattirer l’automobiliste en mal d’essence, conduisant une énorme Petgaz toujours assoiffée, les stations-service proclament en lettres gigantesques qu’elles offrent gratuitement des clean toilets ou, variantes plus dignes de leur distinction, des clean restrooms.
Le seul fait de signaler qu’un débit d’essence a des toilettes, et d’assurer qu’elles sont propres, en dit long sur l’hygiène des Blancs du Sud profond, qui par ailleurs se pincent le nez si quelque circonstance les fait apercevoir un nègre – pardon : une « personne de couleur », un « Africain-américain ».
De station-service en station-service, le sentiment que quelque chose clochait côté toilettes me causait un malaise. Je finis par comprendre pourquoi : je n’avais jamais aperçu ne fût-ce que l’ombre d’un Afro-Américain dans ces lieux absolument clean. Et pourtant eux aussi faisaient remplir la panse de leur Pet-gaz… À croire que si leur réservoir d’essence – appelée aux USA gas – était souvent vide, leur réservoir d’urine ne l’était jamais.
Innocent comme ne peut l’être qu’un enfant norvégien écrivant au Père Noël, j’ai un jour demandé au type qui encaissait les frais d’essence, de sandwiches et de Pepsi-Cola où se trouvaient les toilettes pour les « clients de couleur » : réaction immédiate, le géant se lève, appuie ses mains de mon côté du comptoir et me hurle : «Ôtez votre nez d’ici, Môssieur le Frenchy, occupez-vous de vos oignons. Vu ? » Le regard accompagnant ces paroles, plus les deux cent cinquante livres du locuteur touchant presque mon front de son menton me font quitter ces lieux avec un semblant de digne lenteur, et sans piper mot. Je regagnai ma carapace à roues complètement sonné par cet accès de fureur et sa violence inattendue.
La même scène se répéta trois ou quatre fois avec peu de variantes, mais un jour l’épilogue changea ; deux cents mètres après le garage, le conducteur d’une voiture arrêtée me fit signe de le rejoindre. M’assurant qu’il était seul, hors de son Pet-gas, l’air avenant et de petite taille, je surmonte la peur qu’il soit chargé, comme il est de coutume dans le Sud profond, de flanquer à ce petit con de Frenchy, trop curieux et seul une raclée propre à lui faire adopter les exquises manières des lieux où le vent emporte le temps. Je pousse la politesse, ou l’imprudence, jusqu’à sortir de mon bunker ambulant.
- Votre Chevrolet a une plaque californienne, commença-t-il d’un ton aimable et cultivé ; et vous avez l’accent français, et c’est votre premier contact avec le Sud profond, je ne me trompe pas ?
Je fais signe que non. Il reprend : - Excusez-moi de vous arrêter ainsi, mais je vous ai entendu à la station-service, et c’était trop… vraiment trop délicat de vous parler devant le gorille velu et les autres clients.
Le Singe velu étant une pièce d’O’Neill, j’en induis très soulagé que mon interlocuteur doit être, primo lettré, deuxio progressiste, troizio et en bonne logique, ennemi du racisme.
Il n’a pas l’air du tout à l’aise, ni disposé à entamer une bavette sur la pluie et le beau temps, comme je l’espérais. Regardant autour de nous, il pointe un doigt sur l’autre côté de l’autoroute.
« Qu’est-ce que vous voyez, cent mètres après ces hautes herbes jaunes ?
- Un petit bois. » J’ajoute, me mettant à douter des intentions de mon cicérone, presque à les redouter : « Il n’a rien de spécial…
- Oh ! si, juste un détail peu apparent : c’est ça, les clean restrooms pour clients de couleur de tout sexe et de tout âge, de nuit comme de jour et par tous les temps. »
Je suis tellement abasourdi et figé sur place, les yeux fixés sur ces lieux absolument incongrus, qu’il est déjà dans sa voiture, et me lançant : « Bienvenue dans le Sud, le Pays des vrais Chrétiens, Monsieur le Français ! Ne soyez plus naïf, si vous voulez survivre ! Ici, on ne vous tire que dans le dos… C’est écrit dans Mark Twain. »

Conseils d’un Noir à un autre venant d’arriver à la Nouvelle-Orléans
« Ah ! Seigneur, Seigneur… si vous continuez à traîner dans cette ville vous finirez par prier [dans une église] seulement pour trouver un endroit où pisser. Ce n’est pas facile, c’est moi qui vous le dis. Il y a bien certaines boutiques dans les parages, mais on est pratiquement obligé d’acheter quelque chose avant de pouvoir se servir de leur cabinet. Il y en a dans les bistrots, les gares, les terminus d’autobus – et autres endroits de ce genre. À vous de les repérer. Et il n’y en a pas tant que ça à notre disposition. Il vaut mieux ne pas s’éloigner de l’endroit où l’on habite, si l’on ne veut pas traverser toute la ville à pied pour en trouver un. »
Extrait de Dans la peau d’un Noir, de John H. Griffin, traduit de l’anglais par Marguerite de Gramont, éd. Folio. Ce n’est pas une fiction, mais le témoignage d’un journaliste américain blanc qui fit subir à sa peau des traitements chimiques afin de passer pour un Noir.

FIN DE L’ÉPISODE

 

Philippe Renaud

 

Crédit :
Fontaine (Urinoir), 1917-1964, Musée national d'Art moderne (Centre Pompidou), Paris