En septembre 1995, j’ai campé un mois en Provence. C’étaient les premières vacances que je prenais depuis la mort d’Odette, ma femme, en avril 1993. Chaque jour je relisais des pages de Freud sur les rêves. L’obscurité venue, je rêvassais dans la lumière de ma lampe à gaz, ne me couchais que vers 2 heures, et dormais jusqu’à midi.
Un soir, à propos de rien, je me mis à rêver aux autobiographies et aux journaux intimes que j’avais lus. Je m’étonnais du peu de place que la plupart des auteurs y consacraient à leurs rêves, alors que le récit de leur vie diurne envahissait des pages et des pages. Une idée me vint alors : l’autobiographe, ou le diariste, ne pourrait-il pas procéder au rebours des habitudes et raconter sa vie, un peu de sa vie, en partant du récit de ses rêves ?
Il ne faudrait pas, me disais-je, se borner à raconter ses rêves ; il ne s’agirait pas davantage d’avoir, sans être psychanalyste, la sotte prétention de les analyser, voire d’en découvrir, comme Freud, la signification. Mais tout rêveur parvient, s’il en prend le temps, à déceler quelles pensées, quels événements, proches ou lointains, remontent à la lumière quand il se raconte tel ou tel de ses rêves. Des moments de sa vie qu’il croyait engloutis refont surface, ils en hameçonnent d’autres, qui, à leur tour, prennent dans leurs filets d’autres souvenirs encore – et peut-être sans fin.
Le principal intérêt d’une telle entreprise, pensais-je avec un enthousiasme immodéré, c’est que le diariste travaillant ainsi serait obligé de parler de sa vie dans un ordre tout à fait imprévu ; et il raconterait des aspects de son existence qu’il aurait soit oubliés, soit jugés inintéressants dans un récit composé selon la norme dominante, où il ne saurait comment les relier ; cette norme, qui exige des liens logiques élémentaires entre les diverses parties de l’ensemble, n’existe pas dans les rêves.
L’idée m’excitant, je la mis en pratique, avec pour seule consigne d’occuper mes soirées à noter le ou les rêve-s de la nuit précédente, et ce, pendant une semaine. Deux choses m’ont surpris ; d’abord, consigner les images et les idées qui littéralement m’assiégeaient prenait un temps épouvantable ; elles étaient aussi assoiffées de mon encre que les ombres des défunts du sang d’Ulysse, qui les avaient libérées sans imaginer ce qui l’attendait ; ensuite, tous ces rêves étaient si « convenables » que je n’avais nul besoin d’en euphémiser des épisodes moralement incorrects ; tout se passait comme si mon préconscient, ravi de mon projet et désireux de m’aider, faisait de son propre chef ce travail et collaborait malicieusement avec mon calviniste surmoi.
C’est en 2003 que j’ai transcrit et mis en forme les pages noircies à la lumière du camping-gaz huit ans plus tôt dans un cahier quadrillé à spirale acheté dans un bourg voisin. L’ensemble, intitulé Quotidien nocturne, présente le récit et le commentaire de cinq rêves. Je n’en propose qu’un seul ici.
Rêve de la nuit du 6 au 7 septembre (Le Rêve des animaux)
Récit et commentaire écrits à partir de 22 heures 15, le 7 septembre.
Récit.- Je suis chez moi, seul, dans une très grande ferme de belle facture, en pleine savane ; paysage tout plat, très plaisant à mes yeux.
J’ai décidé de laisser s’ébattre un moment tous mes animaux : ils sont pour l’instant chacun dans son box ; les box sont juxtaposés le long d’une façade qui doit avoir plusieurs dizaines de mètres.
Tous quittent au même moment leur box et filent parallèlement les uns aux autres, comme si, dans une course, chacun avait sa propre piste. Ils sont une bonne quinzaine. Il n’y a qu’un animal par espèce, et chacun court sans dévier de son couloir. Je suis enchanté par le spectacle, et j’admire surtout ma favorite, la girafe.
Soudain je m’avise qu’ils sont très loin, qu’ils pourraient effrayer des gens, s’il en passait ; je les rappelle en criant : « Retour ! ». Ils reviennent, mais en désordre et sans empressement. Je suis debout, à l’un des angles de la ferme. S’approche alors de moi un très joli tigre, non loin d’un ravissant lion. L’un et l’autre sont nettement plus petits qu’en réalité, ayant la taille de grands chiens.
Comme par jeu, le tigre me saute contre, de face, et me renverse. Je suis couché dans l’herbe sur le dos et lui, d’une seule griffe recourbée, accroche un doigt d’une de mes mains et me fait mal. Je commence à avoir un peu peur (« assez peur ») quand le lion se rapproche ; je me dis qu’il suffirait d’un rien pour que ses dents me broient la gorge. Mais bizarrement, ma peur me semble jouée, et de même j’espère qu’eux ne font que me jouer un tour sans me vouloir de mal. – Cependant, ma main me fait tellement souffrir que je m’éveille, à cause de cette douleur, je crois, non à cause de la peur.
Commentaire.- Ce rêve m’a profondément plu, étant donnée ma passion pour les animaux et tout ce qui les touche, et je m’éveille heureux. Il réalise aussi mon désir de parcourir un grand parc naturel africain, qu’un membre de ma famille a visité récemment, et qu’il m’a décrit avec enthousiasme.
Ma première idée, toute spontanée, a été la suivante : les bêtes sauvages que je tiens la plupart du temps enfermées dans ma maison (à savoir ma personne) sont mes rêves. Or, voici que je me suis mis à les raconter, à les mettre en liberté ; mais je me suis aperçu que rédiger ces récits et les commenter bouffait mon temps et que je me sentais pris à la gorge ; d’autre part, que le plaisir de les écrire était mitigé par la douleur que manier une plume cause à mon pouce droit, rongé d’arthrose. Hier à 2 heures du matin, avant de me coucher et de faire le Rêve des animaux, j’ai écrit à un ami une carte postale où je lui disais entre autres que tenir une plume était de plus en plus douloureux. Je suppose que la souffrance à un doigt (due dans le rêve à la griffe du tigre) qui m’a réveillé devait provenir de ce pouce, probablement mal placé pendant mon sommeil.
Revenons à mes animaux, suivant une autre piste : si, dans le rêve, je rappelle les animaux c’est, je l’ai dit, de crainte qu’ils « n’effraient les gens, s’il en passait ». Or les animaux, je continue à le croire, sont mes rêves ; il faut rattacher cette idée à un aveu que j’ai fait au début de ce Quotidien nocturne : à savoir que je renonçais à en raconter un, de peur « d’effrayer les gens », c’est-à-dire les personnes qui s’y reconnaîtraient ; les mots « s’il en passait » signifient : si par hasard ils lisaient ces récits (car je les écris dans l’intention de les publier, de les mettre en liberté…) A à cet instant me revient à l’esprit le mot que j’ai employé pour rappeler mes animaux : « Retour ! » Cette manière de rappeler un animal n’est en usage que chez les propriétaires de chiens faisant ou ayant fait partie d’une société de cynologie – ce qui a été le cas de ma femme, et le mien, pendant de nombreuses années. Presque au même instant, je me souviens que le rêve que je suis en train de commenter était précédé d’un autre, que c’était un rêve deux « tableaux », dont j’avais oublié le premier, qui maintenant me revient en mémoire.
Récit de ce premier rêve. — L’un des deux boxers que nous avons eus successivement était avec moi. C’était le second, une femelle, assez petite. Elle se tenait, comme souvent, entre mes jambes, et je la caressais avec bonheur. Nous étions dans une cabane ; par une ouverture je voyais, toute proche, une petite tente du genre dit « canadienne » ; une de ses moitiés était démontée ; dans le rêve, il me semble que le mot n’était pas « démontée », mais : « démolie ». J’étais tout joyeux, je sentais avec joie le corps de la chienne et sa chaleur – quand je me suis dit : « Impossible, tu rêves, puisque tes chiens sont morts. »
Commentaire. — La petite tente « canadienne » et la présence de ma chienne s’expliquent d’abord par un souvenir du matin précédant le rêve : un jeune couple qui avait passé deux ou trois jours non loin de moi dans une petite « canadienne », démontait cette tente, parce qu’il allait quitter le camping ; à mon grand regret, vu que ces voisins éphémères avaient une chienne, gracieuse, aimable, et très docile : aussitôt appelée, elle rejoignait ses maîtres (qui, eux, ne disaient pas : « Retour ! », mais un mot que j’ai oublié).
Il me semble que « ça avance », comme dit Malone, que les pistes s’enchaînent et se multiplient, en voici une nouvelle : notre premier boxer, Garou, a campé avec Odette et moi pendant trois mois en 1972, dans dix Provinces du Canada : d’où, entre autres, la « canadienne ». Âgé d’un à deux ans à cette époque, il faisait à mon égard une sorte de « crise œdipienne » qui, à maintes reprises, l’a poussé à s’en prendre à moi sans avertissement et comme par jeu. Sur une immense plage de l’île de Vancouver, il s’est jeté sur moi en plein galop ; il m’a renversé (comme le tigre) et m’a presque cassé un genou. Si je remplace Garou par le tigre, je comprends pourquoi celui-ci, quoique visiblement adulte, avait une taille si petite. J’ajoute que, pendant toute sa vie, ce chien m’a mordillé un pouce, surtout quand je portais des moufles. C’était l’un de ses jeux préférés.
A ce moment, ma rêverie sur le Rêve des animaux bifurque à nouveau : d’abord, il me semble que si, sans hésiter, j’ai pensé que les animaux représentaient mes rêves, c’est aussi parce que, les boxers étant morts, je « rêve » d’avoir à nouveau un animal, mais que ma vie de solitaire, occupée par le travail, ne me le permet pas. A cet égard, le Rêve des animaux se présentecomme la réalisation d’un désir. Mais du même coup, il me rappelle ma solitude, mon état d’homme vieillissant ayant perdu coup sur coup la chienne qui avait succédé à Garou – et sa femme. Mettre sur le même plan ces deux deuils, c’est ce qu’a fait récemment une dame rencontrée à Renens par hasard. Cette dame possède un boxer mâle ; à de nombreuses reprises, nous avons promené ensemble nos deux bêtes dans une forêt proche de Lausanne ; très bavarde, elle me racontait mille petites histoires, les unes sur son boxer qu’elle chérissait comme un enfant, d’autres sur son mari, qu’elle ne paraissait pas aimer autant que son chien, et sur des animaux divers, maltraités ou perdus, qu’elle se faisait un devoir de recueillir. Après la mort de notre chienne, je l’avais perdue de vue jusqu’à la rencontre que j’ai dite. Mise au courant de mes deux deuils, elle m’a dit tout estomaquée : « Ah ! mon pauvre, vous n’avez par dessus le marché pas d’enfants, vous avez donc perdu toute votre petite famille ! Excusez-moi de vous quitter, je ne sais pas quoi vous dire ! » Et la voilà qui s’éloigne presque au trot.
En me rappelant cette réaction panique, voici que je pense à… Noé : à cause des animaux de l’Arche, bien sûr, mais aussi de la lecture de la Traumdeutung, où apparaissent plusieurs grandes figures bibliques, et où Freud exprime sa conviction que seuls nos enfants sont notre avenir et notre « immortalité ». Noé est à mon antipode : marié, père, en route pour le patriarcat, il embarque un couple de chaque espèce animale, tandis que dans le rêve, je ne possède qu’un seul représentant de quelques espèces.
Dans cette perspective, la « canadienne à moitié démolie » me semble symboliser la perte d’Odette, qui était vraiment, dans le meilleur sens de l’expression, ma moitié.
En pensant à tout le camping que nous avons fait ensemble, je crois tout à coup comprendre pourquoi, dans le Rêve des animaux, la girafe était mon animal préféré : elle a les jambes postérieures plus courtes que les antérieures, son dos est donc incliné. Or il en va de même du toit (du dos) de ma nouvelle tente, nettement plus haute du côté de son entrée et de la « cuisine- salle de séjour » où j’écris que de celui de son abside, où se trouve la « chambre à coucher ». La veille, j’avais téléphoné à un ami qui passait ses vacances dans les environs et se proposait de venir me voir ; pour qu’il trouve facilement ma tente, je lui avais dit qu’elle ressemblait par son dos à une girafe.
A la limite, je puis éprouver l’impression de vivre dans un animal des savanes africaines. La toile de ma tente est ma fourrure. Je deviens un animal – c’est mon vœu pour une prochaine vie. D’ailleurs cette étoffe (couleur « chamois » dit le catalogue) flatte la vue et le toucher ; je me prends à la caresser, à la flatter de la main, comme j’aimerais flatter une girafe ou un chamois. J’ai lu souvent que les premières tentes étaient faites de peaux de bêtes. Ce mot : « flatter » s’est inscrit dans mon cahier pendant que je commentais mon rêve. Aujourd’hui (20 mars 2003), transcrivant fidèlement ces notes de 1995, je subodore que flatter avait un double sens : je me sentais flatté de posséder cette tente si belle et résistant si bien au mistral. Elle attirait l’attention d’autres campeurs, qui me disaient l’envier et m’en faisaient compliment. Une certaine vanité semble donc pénétrer ce rêve.
Philippe Renaud