Les mystères de la Porte
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Mariée de Duchamp fig. 2

 

MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTÈRES DE LA PORTE
Roman-feuilleton ‘pataphysique illustré en trois épisodes

DEUXIÈME ÉPISODE

« RABELAIS ET JARRY GARDIENS DE LA POMPANTE PORTE »
CONFÉRENCE PRONONCÉE PAR UN DOCTEUR EN ‘PATAPHYSIQUE, DEVANT UN AUDITOIRE CHOISI, DONC RESTREINT, HÉSITANT LONGTEMPS À PRENDRE LA PAROLE, DE PEUR D’ÊTRE SOUMIS AUX UBUESQUES SUPPLICES DE LA TORSION DU NEZ ET DE L’EXTRACTION DE LA CERVELLE PAR LA PLANTE DES PIEDS.

 

Ainsi parla le Docteur, après avoir rappelé que la ‘pataphysique est la Science des cas particuliers et des exceptions, ainsi que des solutions imaginaires :

« Rabelais et Jarry are my gods, evidently », a déclaré Duchamp. Il s’inspirait d’écrivains plutôt que de peintres – Leonardo excepté, qui pratiquait bien d’autres arts que la seule peinture.
Chez Duchamp, l’opposition léonardienne : chose mentale/chose artisanale (ou : manuelle) devient, selon ses propres termes, art conceptuel/art rétinien. En outre : « L’ennemi numéro un est la main de l’artiste, l’ennemi numéro deux est le goût, pas seulement pour l’artiste, mais aussi pour le spectateur (1). » Donner à réfléchir vaut mieux que donner à voir.
Il a dit et répété que ses idées, picturales ou plastiques, lui venaient surtout d’écrivains qui créent de nouveaux mots, des tournures déconcertantes, et, d’une façon plus générale, tirent leur substance du jeu des mots, des jeux sur eux, avec eux, voire contre eux. Aussi comprend-on que ses « dieux » soient deux des plus grands inventeurs de langage des lettres françaises. De plus – et ce n’est pas simple coïncidence — les jeux sur le langage vont de pair chez eux avec une royale indifférence au bon goût. Duchamp lui-même excelle dans l’art du contrepet et des jeux de mots allant d’une complexe subtilité à une atterrante platitude, soit volontaire, soit cadeau d’un hasard. Comme chez Rabelais et Jarry, l’obscène et le scatologique s’y relaient ou s’y combinent. En outre, plusieurs de ses travaux et readymades ont pour titre un calembour ou une nouvelle alliance de mots : Objet-dard, Coin de chasteté, L.H.O.O.Q., Belle Haleine, M’amenez-y… Le plus célèbre, un urinoir rebaptisé Fontaine, est excrémentiel de nature.
Pour compléter ces préambules et regagner nos embrasures, je crois capital de vous rappeler, Mesdames et Mess… hon…, pardon, de vous rappeler, Monsieur, que Duchamp eut une véritable passion pour la logique (il fut champion d’échecs), la physique, et la mécanique — il obtint une distinction au Salon des inventeurs pour une machine optique. Plusieurs de ses toiles présentent ce qu’il nomme « UNE JUXTAPOSITION D'ÉLÉMENTS MÉCANIQUES ET DE FORMES VISCÉRALES ». C’est le cas dans l’un de ses splendides tableaux de 1912, intitulé Mariée. Ce sera aussi le cas de la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, souvent considérée comme l’« arrêt sur image » d’un film projetant schématiquement la circulation sans issue du désir sexuel, et sa vaine répétition. Dans ce domaine encore, il s’inspire de Jarry ; dans Le Surmâle en particulier, cet écrivain considérable a créé une forme toute nouvelle du séculaire Homme-machine, mais aussi tout autre que celle des (belles) histoires d’automates androïdes de la fin du XIXe siècle. Il invente en littérature ce que Duchamp appelle « juxtaposition d’éléments mécaniques et de formes viscérales ». À propos d’automates, notons en passant que c’est Rabelais — l’un des dieux de Jarry — qui a forgé ce mot.

 

Porte de Duchamp fig. 3

 

Sur la photo (Figure 3) d’une des répliques de la Porte, la pièce de droite est meublée d’une table supportant un verre à pied ; et de quelque chose qui semble être un plat. Sur les photos d’autres répliques, présentées dans d’autres expositions, on voit à côté du verre une coupe contenant des fruits (?) ou des biscuits (?), ainsi qu’une forme évoquant une tasse. De fait, le verre à boire et la nourriture sont les premières choses qui accrochent le regard ; retenons comme un indice qu’eux seuls signifient l’existence d’habitants dans ces lieux – et que Duchamp n’a pas choisi un livre, par exemple, ni une paire de lunettes, ni une pipe, ni un chapeau, etc. De l’autre pièce, on ne distingue que deux marches aboutissant à un plancher surélevé. La photo semble vouloir créer des contrastes entre les deux pièces, qui, tout en étant contiguës et symétriques, s’opposent comme la clarté d’un visage « ouvert », « à découvert », à son antagoniste, pour user d’un drolatique euphémisme de Diderot : antagoniste qu’il est d’usage de laisser dans l’ombre et de voiler, de ne pas montrer aux passants. Littré écrit que les « muscles antagonistes » produisent des mouvements à la fois contraires et complémentaires, l’un n’ayant de fonction qu’en tant que symétrique opposé de l’autre.
Dans le dessin de Duchamp publié par la revue américaine View en 1945, la pièce où nous imaginons nous trouver est nommée bedroom : « chambre à coucher » ; celle de droite, studio ; la troisième, bathroom : « chambre de bain », avec ou sans toilettes. On optera pour la présence de WC, qui seule donne sens à la piste que nous entrouvrons. Chose importante, les photos conservent toujours la mention « 11 rue Larrey », dont l’apparent inintérêt même met la puce à l’esprit du regardeur. Téléchargez ce fichier (format .pdf / ms.edu) (2). Vous y verrez entre autres, illustrant un texte remarquable, deux photos de l’original de notre Door : l’une prise in situ, l’autre chez le galeriste qui l’a achetée : sur celle-ci, on a la surprise de voir, fixé à l’un des montants, le fac-similé d’une plaque de nom de rue qui se lit : RUE LARREY. C’est dire si Duchamp tenait à ce titre-calembour ! Ce nom mis en évidence paraît confirmer que le lieu sombre, qu’il n’est pas habituel de montrer grand ouvert aux visiteurs, est bien l’un de ces « lieux absolument lieux », selon Mallarmé à qui Duchamp vouait presque autant de dévotion qu’à Jarry — qui était un fervent disciple de Stéphane ; lequel écrivit de polissons sonnets à double sens, qui inspirèrent le scato-pornographe Apollinaire, qui le premier écrivit un texte des plus admiratifs sur Duchamp, et cette circulation du (mauvais) goût en suggère une autre, celle des aliments à la rue Laraie 11 : absorbés dans le studio, digérés dans la chambre coucher, évacués le matin dans les Lieux absolument Lieux, se passant donc de prédicat, Lieux « qu’on ne peut pas dire », tout comme alors la lettre Q dans les écoles des bonnes sœurs, et le Petit balai qu’Ubu lance sur la table du festin au début d’Ubu Roi.
En termes de mécanique, le système digestif présente une forte analogie avec une pompe : d’abord aspirante (même si l’on mange la tête en bas) et refoulante pour achever le processus. Or, en remplaçant deux obturateurs (deux battants) par un seul, Duchamp remplace une fausse pompe par une bonne. La nouvelle, en effet, met en œuvre un seul obturateur qui ferme l’une des deux ouvertures par le mouvement même qui ouvre l’autre. (Voir, dans Wikipédia, à l’entrée « Pompe », l’article POMPE À PALETTES). 1re phase : le battant ferme l’accès aux Lieux et du même coup ouvre la voie au studio (= nourriture), qui est chassé dans le « ventre » qu’est la pièce centrale ; seconde phase : un mouvement inverse ouvre l’accès aux Lieux, où aura… lieu le refoulement, dans l’acception technique de pompe refoulante – et que le Bon Goût nous garde de toute allusion à la psychanalyse…
Ainsi, le logement contenant l’humain mangeant, digérant puis urinant et déféquant devient lui-même une pompe à l’image de celui qui y vit. De ces deux « systèmes », l’un est organique, l’autre pas ; l’un est « viscéral », l’autre mécanique ; par leur agencement, ils représentent peut-être ce que signifiait pour Duchamp une représentation « mécanomorphiste » du monde extérieur-intérieur ; un monde devenu réversible selon la topologie, science qui le fascinait. L’incessant « battement » de l’un à l’autre est adéquatement suggéré par ce battant incapable de fermer les deux ouvertures, de bien fermer la chambre où nous ne pouvons dormir que d’un œil (fenêtre de l’âme, selon Leonardo) et de clore une bonne fois la question.
Cette crise de gravité sera rapidement guérie, car nous ne manquerons pas de recourir au Soigneur de gravité qui fait partie du Grand Verre, autre nom de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Il dissipera nos angoisses en nous soufflant que la Porte 11 Rue La Raie est la première et à notre connaissance unique représentation-transposition de l’ubuesque Pompe à merde de Jarry. Elle est le complément, délibéré ou non, de l’urinoir mondialement connu sous le nom de Fontaine. Fontaine qu’un collège international d’Éminences a consacrée « Œuvre la plus influente du XXe siècle ».

Ayant ainsi parlé, le conférencier dit avec une matoise bonhomie :
- Si l’une des personnes, hon… si l’Assistance désire nous poser une question, qu’elle le fasse sans crainte d’aucun de nos supplices ordinaires ni extraordinaires.

 

Fontaine de Duchamp fig. 4

 

- Monsieur le Docteur etc., la Pompe à merde de Jarry ? Qu’est-ce encore que cette mécanique-là ?
- Une obsession de lycéens. Avant de fréquenter le lycée de Rennes où s’étoffait le mythe d’Ubu, Jarry fut lycéen trois ans à Saint-Brieuc. Ses écrits de l’époque célèbrent les combats épiques des adorateurs et des adversaires de la Pompe à merde…
- Qui était ?
- Une pompe de vidange, une citerne horizontale sur quatre roues munie d’un long et gros tuyau flexible, qu’on actionnait à la fin du XIXe siècle soit par la force des bras, soit par celle d’une machine à vapeur incorporée. En un temps où les égouts étaient rares, la pompe, dite à merde par un peuple irrévérencieux, se laissait voir tous les jours, allant vider, entre autres, les fosses d’aisances du lycée…
-… sous les hourras des potaches, bien entendu.
- Pas seulement des potaches ; il y avait sur elle des chansons populaires, pas piquées des vers, si j’ose dire. Vous en trouverez deux ou trois sur Internet. Jarry, écrivain précoce, fut très inspiré par la Pompe. Dans ses écrits d’alors, elle peut fonctionner à rebours du bon sens : ses fidèles s’en servent pour asperger de m… ses détracteurs ; elle se ramifie en plusieurs tuyaux, elle fait de la musique d’orgue parfumée, comme, l’orgue à bouche dans A rebours de Huysmans ; Jarry dirait que l’orgue à m… en est « le double ignoble » ; c’est un monstre, objet d’un culte inspiré de celui de Mithra… Au lieu d’être aspergé du sang d’un taureau, le néophyte l’est du semi-liquide « qu’on ne peut pas dire ». Il y a une chose qui me frappe dans ces chansons et dans les petits drames de Jarry adolescent : par une espèce de contagion, de force d’extension, les mots de « pompe à m… » se mettent à englober les « lieux », et le petit trou entre les fesses qu’on ne peut pas dire non plus – le « suprême Clairon plein des strideurs étranges », métaphorisait Rimbaud… Manière de (ne pas) dire une « trompe à m… ».
- Oh ! Oh ! Savez-vous comment Apollinaire, grand lecteur de Rimbaud, célébrait l’« œillet » d’une de ses bien-aimées ?
- Hon… bien sûr, mais rappelez-le-moi quand même.
- C’est, psalmodiait-il, « la porte [de ton corps] plus mystérieuse encore que les autres… Porte des sortilèges dont on n’ose point parler… SUPRÊME PORTE… Tu m’appartiens aussi/Qui t’ouvres entre deux montagnes de perles »…
- Comme c’est galant, bien tourné et pompeux ! Un vulgaire dirait plutôt : la Porte dans La Raie, non ? Et la boucle est bouclée !!! Pas mal, hein, mon cher ? Comment se fait-il que tant d’exégètes de cette porte aient été aveugles à l’évidence du titre ? Parce qu’ils sont des intellectuels BIEN ÉLEVÉS ET DE (BON) GOÛT ? Hon !! Qu’en dites-vous ?
- Ne nous emballons pas… Je pense que votre vision de l’ensemble comme une espèce de… de parcours fléché de l’habitant mangeant, digérant et… faisant ce que vous dites… En somme, une mécanique digérante contenant l’humain digérant, est fort ingénieuse ; cette idée d’une porte réelle allant de la porte qu’est la bouche à celle qui s’ouvre dans les Lieux ténébreux, ça me plaît, c’est ingénieux. Mais ça ne tient pas la route, ou plutôt la rue, sans vouloir vous froisser.
- Ah ! bon ? Vraiment ? Et pour quelles raisons, sans vouloir vous décerveler ?
- La première crève les yeux : vous avez dit vous-même, dans le précédent Episode, que la pièce sombre était une salle de bains rudimentaire construite par Duchamp lui-même pour les ablutions de sa future épouse ; et que les WC étaient sur le palier. Votre château de cartes s’effondre.
- Pas du tout ! et voici pourquoi : quand des familiers de Duchamp commencèrent à faire circuler des photos montrant cette pièce sombre, et quand Duchamp dessina le schéma pour View, les photos la faisaient ressembler à quelque « petit coin » évoquant les antiques WC à la turque, et le dessin le nommait bathroom, mot qui inclut la probabilité de W.C. : to go to the bathroom se traduit par « aller aux toilettes ». Et puis, le livre de Lydie Sarazin-Levassor n’existait pas. Dans les années 40, la vie de Duchamp à Paris était pour ses admirateurs américains, bien plus nombreux que les français, une nébuleuse et confuse préhistoire !
- Possibilité, et même probabilité ne sont pas certitude… Qu’en dites-vous ?
- Je dis que la certitude existe, grâce au surnom immédiatement donné par des amies et amis de Duchamp à l’urinoir photographié par Alfred Stieglitz : Madonna of the Bathroom. Voilà qui dissipe toute hésitation : vous ne mettriez pas un urinoir dans une salle réservée aux bains ! Tout de même !
- Mais Duchamp, lui, mélangeait douche et cuvette de WC, sexe et pipi-caca : auriez-vous oublié son poisseux calembour bilingue : « Oh ! do shit again !…. Oh ! douche it again !… » ? Et son contrepet intitulé Question d’hygiène intime ?
- Hon ! Son calembour bilingue signifie bien plus que vous ne pensez. : il met crûment en lumière ce que les mots bathroom en anglais, toilettes en français essaient de dissimuler.
- Et nous revoici dissertant sur les mots. Et aussi sur les voies et façons par et selon lesquelles se crée un « sens » de l’œuvre d’art. Je dis bien, quoique cela soit bizarre, œuvre d’art : vu que Duchamp n’a cessé de parler de lui-même comme d’un artiste, et cela avec sérieux. Si nous y réfléchissions dans un troisième et dernier épisode ? Et peut-être qu’il nous faudrait revenir sur le célèbre aphorisme : « Ce sont les regardeurs qui font le tableau »…
- Un entretien à la Diderot ? Sur une porte « paradoxale », quelle coïncidence… On dirait que c’est fait exprès ! Je ne demande pas mieux. En attendant, allons dîner et satisfaire nos portes dévorantes, et régaler de vin ces pompes aspirantes.
- Oh ! le bel et pompeux alexandrin ! Et quelle richesse dans la rime ! Au fond, vous n’êtes pas le méchant Ubu dont vous vous donnez l’air ; vous n’en avez gardé que le Hon.

 

Ne manquez sous aucun prétexte le Troisième et irrévocablement Dernier épisode :

De Rembrandt à Duchamp :
LES REGARDEURS FONT LE TABLEAU, MARCEL S'EXPLIQUE, ET TOUT S'ILLUMINE GRÂCE AU GAZ D'ÉCLAIRAGE

 

Philippe Renaud

 

(1) Ces informations, ainsi que d’autres, sont empruntées à l’excellent ouvrage de Bernard Marcadé, Marcel Duchamp. La vie à crédit. Biographie, Flammarion, 2007, 599 p. Offre une bibliographie quasi exhaustive des écrits de et sur M.D.

(2) Plus on cherche, plus on trouve sur Internet d’intéressants ouvrages sur M.D. ; intégralement mis en ligne, la plupart sont en anglais. Quant aux ouvrages en français, ils figurent dans le catalogue du Réseau des Bibliothèques romandes (RERO).

 

Crédits photographiques :

Fig. 2 : Marcel Duchamp, Bride/Mariée, (1912) © Museum of art Philadelphia - Image Copyright © 2006 Estate of Marcel Duchamp - Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris.

Fig. 3 : Porte, 11 rue Larrey, réplique. Photo empruntée au site Anaphonie.

Fig. 4 : Fontaine. Surnommée « Madonna of the Bathroom », photo Alfred Stieglitz, 1917. Empruntée au site Tout-fait.