Les Mystères de la Porte
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Porte fig. 1

 

MARCEL DUCHAMP, ou LES MYSTÈRES DE LA PORTE
Roman-feuilleton ‘pataphysique illustré en trois épisodes

PREMIER ÉPISODE

« LE BATTANT CÉLIBATAIRE SE MARIE ! »

 

Ce n’est ni beau, ni émouvant, mais diablement énigmatique : en deux mots, c'est Le Marchand du Sel, autrement dit Marcel Duchamp, le Fantômas de l’art moderne.

En 1927, au septième étage du 11, rue Larrey dans le 5e arrondissement de Paris, le locataire susdit conçut un battant de porte original : il pivote sur ses gonds de telle sorte qu’il peut s’encastrer indifféremment dans deux embrasures de mêmes dimensions, situées de part et d’autre d’un axe faisant face à des visiteurs imaginaires, autrement dit aux « regardeurs » que nous sommes vous et moi.
Le travail fut exécuté par un menuisier anonyme selon les instructions du commanditaire. À son biographe et vieil ami Robert Lebel, le « Marchand du Signe » dit que cette transformation avait été « strictement à usage domestique ». Mais… lequel, au juste ? Des dizaines au moins de critiques d’Art ont glosé sur « cette fameuse porte » mais aucun de ceux que j’ai lus, tant sur papier que sur Internet, ne (se) pose la question ; elle est pourtant des plus pertinentes, puisqu’il s’agit d’un usage domestique. L’éphémère Mme Duchamp d’alors, Lydie Sarazin-Levassor, en donne dans son beau livre Un Échec matrimonial une explication si surchargée de détails qu’elle ne permet pas plus de se faire une image précise des lieux tels qu’ils étaient qu’une description de Balzac. Mais, en gros, l’histoire est connue avec certitude : au début de 1927, de retour de New York, Duchamp emménage à Paris dans un petit appartement situé dans le toit d’un immeuble de la rue Larrey. L’appartement se composait alors de la pièce où nous imaginons nous trouver sur les photos – dite chambre à coucher - et du studio, dans lequel on aperçoit une table ; les WC étaient sur le palier, et la chambre de bains nulle part. À ce moment, Duchamp et Lydie Sarazin décidèrent de se marier. C’est pour Lydie que Duchamp aménagea lui-même une salle de bains, dont les diverses photos laissent deviner les marches ; la surélévation permettait à l’eau de s’écouler directement dans la gouttière. Pour des raisons que narre de son mieux Bernard Marcadé, biographe le plus récent de Duchamp, le couple choisit de ne pas doter la neuve salle de bain d’une porte ; car, devant rester ouverte la plupart du temps pour cause d’extrême humidité, elle eût par trop restreint la circulation dans la chambre à coucher et ses possibilités d’ameublement. D’où la solution inventée par Duchamp et réalisée par un menuisier anonyme, que les feuilletonistes du futur ne manqueront pas de nommer Le Maître inconnu de la Porte Larrey (milieu du XXe siècle ?)

Duchamp ne découragea pas la métamorphose de cet aménagement utilitaire en Ouvrage de l’esprit : en une cosa mentale, comme le voulait Leonardo, qui l’a tant fasciné et inspiré. La « fameuse » porte – qui mit peu d’années à mériter ce qualificatif – a passé du domaine des arts mécaniques à celui des arts libéraux. En 1933 déjà deux critiques d’art en donnèrent une description dans la revue Orbes ; en 1945 Duchamp en faisait le dessin pour un numéro spécial de la revue new yorkaise View ; elle est depuis devenue célèbre ; elle (ou plutôt ses répliques) fait (font) l’objet de commentaires de plus en plus nombreux. Chose paradoxale vu leur abondance, ces gloses manquent de variété, sauf celle des langues utilisées ; elles tournent – en rond évidemment -  autour des idées reçues de paradoxe ou de défi aux normes. Beaucoup sont involontairement absurdes - d’autant plus instructives - parce qu’elles confondent deux significations du mot porte : battant et embrasure. Si bien qu’on lit des phrases telles que : « porte paradoxale (ouverte et fermée en même temps) » ; « porte qui peut être ouverte et fermée en même temps », sic. Outre que c’est faux, ça ne mène pas loin. Cependant, un critique qui ne confond pas les deux sens du mot affirme que ce battant inflige un démenti au french proverb « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » ; il nous informe que cette interprétation est largement partagée ; c’est amusant, mais peu convaincant ; car, à cet égard, la  porte Larrey ne diffère pas des portes ordinaires (1), quelle que soit l’acception de « porte » ; et puis, chose notable, les photos qu’on peut en voir, ainsi que le dessin dans View, ne montrent la célèbre chose ni ouverte, ni fermée, mais entrouverte ; et, de plus, selon le même angle, ou presque – d’infimes différences se révélant par l’ombre portée de la poignée du battant.

Les pièges langagiers presque invisibles (donc efficaces) qu’aime poser Duchamp nous forcent, en l’occurrence et par bonheur, à découvrir qu’une porte, au sens de battant, ne peut être ni ouverte, ni fermée. On peut la (le) pousser ou la (le, etc.) tirer ; rien de plus – à moins de prendre en compte les verbes dont elle peut être le complément, tels couvrir (de graffiti), insulter, humer, incendier ; on peut aussi la prendre avec soi pour la réparer ou la dérober. Mais à condition d’admettre que « prendre la porte » ou « emprunter (!) une porte dérobée » suppose un passage, non un battant… Ce que fait ici Duchamp, volontairement ou non peu  im…porte, c’est de révéler la faille inhérente à la dualité presque toujours impensée d’une banale « porte-à-battant ». Nous avons tellement l’habitude de penser comme un objet unique les deux éléments qui vont ensemble, ce « féminin » et ce « masculin », que leur dissociation, ou la suppression  de l’un d’entre eux, nous déroute complètement. Ne négligeons surtout pas la place éminente, énorme, qu’occupe l’idée, l’image de la porte dans notre vie psychique. Quant au malaise causé par la mise en crise « sexuelle » de la porte, elle confirme l’importance chez Duchamp du thème de l’hermaphrodisme, si bien mis en lumière par Jean Clair dans Sur Marcel Duchamp et la fin de l’art ;  ce que nous appelons du seul mot de « porte » est un être androgyne. Il est significatif que les dictionnaires que j’ai consultés par acquit de conscience définissent tous le battant comme « la partie mobile d’une porte », non comme une pièce indépendante, retirable, fabriquée autrement et ailleurs, etc. Quant à l’adjectif « battant » l’un des exemples donnés  de son emploi est « une porte battante, Julien Gracq ».  Tout comme nos bras et jambes sont les parties mobiles de nos corps, issus des mêmes cellules souches…

A lire le livre de Lydie Sarasin, qui se montre des plus généreuses envers son ex-mari, et d’autres témoignages, Duchamp se maria sans conviction, sans amour ; la rencontre et le mariage furent arrangés par des amis, surtout le couple Picabia. Lydie était une richissime héritière, et Duchamp songeait – vaguement - à mettre un peu d’ordre dans sa vie. Le désaccord qui entraîna rapidement la fin d’une vie en couple tout juste esquissée semble avoir porté entre autres sur le fait que Duchamp avertit Lydie qu’il considérait comme absurde la monogamie conjugale. Elle, qui l’aimait, le laissa libre, mais n’avait pas le désir de l’imiter, ce qui eût dédouané le polygame époux.

Ceci étant, l’idée s’insinue que le battant (mâle) s’ajustant tour à tour à deux ouvertures est une image pertinente du désir de son inventeur, lequel n’avait pas rompu avec sa (principale) maîtresse new yorkaise. Qu’il en ait eu ou non conscience en 1927 n’a aucune importance, selon ses dires répétés sur le conscient et l’inconscient. C’est plus tard peut-être qu’il découvrit que ce battant à deux embrasures était représentatif d’une thématique à deux faces : la face « célibataire » et la face « couple ». Le fait que toutes les représentations connues montrent le battant entre les embrasures, et comme libre de choisir sa direction, n’en fait-il pas une sorte de battant célibataire ?  (Et que l’on pense aux divers sens de battant !)

Ceci explique éventuellement pourquoi Duchamp – qui loua cet appartement jusqu’en 1963 alors qu’il vivait surtout à New York – attribua de l’importance à ce coin, cet angle du logis. Quand il le quitta, l’installation - au sens ménager et pas encore « artistique » - fut retirée de l’appartement et vendue à un grand marchand d’art, non sans qu’une réplique en eût été faite l’année même, et exposée comme « objet indépendant », écrit un historien de l’art. Il n’est pas indifférent d’apprendre que cette réplique, suivie d’autres, eut pour co-artisan Daniel Spoerri, Suisse polyvalent qui dès 1960 avait rejoint le groupe des Nouveaux réalistes.

 

Ne manquez pas le prochain épisode, intitulé :

Rabelais et Jarry gardiens de la honteuse porte-pompe !!!
C’est cool, c’est GOTHIQUE !

 

Philippe Renaud

 

(1) Comme si l’existence des unijambistes « démentait » le proverbe conseillant de ne pas mettre deux pieds dans un même soulier.

Parmi les innombrables sites Internet consacrés à Duchamp (plusieurs à notre Porte), l’un peut être particulièrement recommandé : Tout-fait : Marcel Duchamp Studies Online Journal.

Crédit photographique (figure 1) : Door, 11  rue Larrey, © 1995 Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris.