A minuit quarante, elle se demanda depuis combien d’années et pendant combien d’années encore, elle devrait ranger sa chambre avant d’entreprendre quoi que ce soit, quoi exactement, elle n’en savait rien. Mais entreprendre. Quelques instants après ce brusque réveil, elle pensa à ce fameux cahier relié noir qu’elle achèterait demain, cahier noir sans lequel elle ne pouvait se mettre à écrire, décrire toutes ces années de rangement pour entreprendre quelque chose enfin.
Cela l’amena à ces matins, dans la petite chambre partagée, sans cesse dérangée.
Ces matins ensoleillés l’emmènent presque aussitôt dans la chambre des matins de ceux qu’elle aime encore, bien qu’ils reposent depuis longtemps dans l’infini, de ces matins ensoleillés avec toutes ces lumières de tous ces soleils du matin et cette sérénité qui lui était comme offerte petite déjà, par ces rayons de soleil dans la chambre.
Combien de fois s’était-elle éveillée durant sa vie aux heures noires de la nuit, combien de fois ces dernières nuits s’était-elle dit que si elle avait enfin acheté ce cahier relié noir, elle aurait pu écrire et que finalement elle ne pouvait écrire quoique ce soit sans avoir ce cahier qui devenait au fur et à mesure des nuits qui passaient à se réveiller brusquement, un objet de frustration.
Elle repensa à tous ces lendemains qu’elle avait rêvés tellement meilleurs, tous ces demains qui aujourd’hui étaient devenus des hier. Elle se souvenait que petite, quand sa mère lui disait demain, elle était soulagée. L’aujourd’hui était déjà bien assez lourd à porter sans devoir penser aux demains à venir. Et de rêves de demain en d’autres rêves, elle en était à se demander quand le vrai demain arriverait, s’il devait arriver un jour.
Finalement elle se dit qu’elle pourrait peut-être se mettre à écrire ailleurs que sur ce cahier relié noir et qu’il fallait qu’elle se hâte de toute façon un peu, car la réserve des demains s’épuisait.
Elle essaya de comprendre d’où lui venait cette idée presque fixe du demain. Elle se souvenait que petite, sa mère lui parlait souvent de tous ces avenirs dans lesquels elle l’emmènerait ailleurs. Dans cet ailleurs fantasmatique que déjà petite fille elle vivait si fort. Toutes ces phrases que sa mère lui disait, c’était dans une maison avec un jardin suspendu au dessus d’une rue pavée, avec des fleurs, peut-être des roses trémières.
Une nuit à côté de cette maison au jardin suspendu au-dessus de la rue pavée, un immense feu avait ravagé une partie du château ; cela restait un beau souvenir de flammes et de lumières. Elle se souvient de ces matins de lumière très particulière, pendant lesquels elle servait de modèle à sa mère qui la peignait, c’est drôle cette peinture avait disparu avec beaucoup d’autres choses de sa mère.
Souvent au cours de sa vie, elle s’était sentie comme un puzzle auquel il manquait des pièces, elle était toujours en train de chercher ces pièces manquantes, parfois elle avait comme l’impression qu’elle était presque arrivée à finir son puzzle mais qu’au dernier moment, un événement survenait ; elle assistait alors impuissante à l’égarement de ses pièces. Elle pensait les assembler un jour et pouvoir enfin commencer une vie entière.
Elle se souvenait que petite, une fois que sa mère les eut quittées pour toujours, tous les demains fantasmés s’en étaient allés avec l’eau du bain, qu’elle avait attendu que le siphon se taise pour se faire en elle-même une promesse.
Jamais personne n’avait voulu dire d’où venait cette femme, sa mère ; toutes sortes de légendes l’entouraient et aucune certitude n’avait ébranlé ce flou. D’après des photos et de vagues souvenirs, il s’agissait d’une belle femme d’ailleurs. Aujourd’hui elle savait que ses velléités de recherches n’élucideraient pas ce mystère. Elle a toujours été très fière de cette mère à l’ailleurs inconnu.
Une fois elle avait fait un rêve, quelque temps ou longtemps après que sa mère les eut laissées, un rêve si prégnant que parfois même elle avait rêvé de ce rêve. Il lui semblait alors que sa mère était là et qu’en traversant toutes les épaisseurs du rêve, elle la retrouverait.
Pendant des années elle s’était réveillée brusquement, lorsque les petits matins étaient encore tout noirs, pendant des années fébrilement elle cherchait tous ces morceaux d’elle-même dispersés elle ne savait où, elle avait commencé à écrire chaque fois dans un autre cahier noir relié et quadrillé, espérant ainsi se trouver dans son intégrité. Puis la journée recommençait et la lumière du jour et les heures du jour revenaient.
Depuis petite, elle aimait les matins et les lumières des jours des différentes saisons, elle avait toujours eu très peur de ne plus voir et de ne plus pouvoir absorber toutes ces lumières et les couleurs qu’elles donnaient aux choses.
Elle avait toujours eu pour les arbres une affection respectueuse. Certains mêmes étaient devenus des amis proches, elle les regardait avec admiration de la tête à la racine dans toutes leurs différentes saisons. Elle se souvient que petite déjà, elle restait des heures à regarder les arbres et à rêver.
Mais elle avait parfois eu très peur de tous ces arbres lorsqu’ils se regroupaient en forêt et que la nuit descendait. Elle se souvient que petite, elle devait aller chercher le lait dans une ferme au-dessus de chez elle et que traverser la forêt à la tombée de la nuit l’effrayait.
Le goût du lait frais de la vache, la peur de la forêt, et le vent restent liés.
Cela lui rappelle bizarrement « Les Hauts de Hurlevent », qu’elle avait lu jeune, et toute cette peur mêlée aux premiers désirs.
A l’école plusieurs fois elle avait été surprise en flagrant délit de rêve, elle inventait des histoires abracadabrantes, que personne ne croyait, pour expliquer un retard ou un travail mal fait. Elle était toujours à part, avec des rêves et des peurs.
Cet instituteur qui la martyrisait un peu parce qu’il était nostalgique du IIIe Reich, reste présent dans sa mémoire. C’était arrivé lorsque sa mère s’en était définitivement allée.
Plus tard, un professeur leur avait fait écouter « Le Sacre du Printemps », fenêtres grandes ouvertes sur un beau parc. Cette musique s’était gravée en elle comme dans le sillon d’un 33 tours et de ce fait, assez jeune elle avait aimé découvrir la musique.
Elle n’avait pas le souvenir de musique écoutée chez elle. Le bruit de sa voix par contre restait bien présent à son esprit. Pendant des années encore, après avoir quitté la maison, elle l’entendait encore tempêter et crier. Pourtant en fouillant bien dans ces tempêtes et ces cris, elle trouvait parfois un zeste de tendresse et de douceur.
Toute cette histoire de musique la ramène au temps où sa meilleure amie lui faisait écouter les derniers « tubes » au téléphone ; chez elle, on n’écoutait pas de musique. Elle se souvient, qu’une fois une histoire « d’idole des jeunes » s’était terminée à la cave, il l’avait tellement frappée qu’elle était remontée avec du sang dans la bouche. C’est drôle, cela faisait quelques années que sa mère était définitivement partie et personne n’avait trouvé ce sang tellement important.
Certains matins, elle se demandait si les gens qu’elle pensait aimer l’aimaient.
C’était toujours cette histoire de pièces égarées du puzzle qui la tourmentait. Comment tous ces gens pourraient-ils l’aimer si incomplète, si loin de ce qu’elle pensait qu’elle sera. Lorsqu’enfin elle aurait trouvé et rassemblé toutes les pièces de son puzzle intime.
Elle n’aimait pas la lumière de l’après-midi, alors que celle du matin et du soir la comblait, celle de l’après-midi la perturbait, elle regrettait les aurores et les crépuscules.
Depuis longtemps elle se réfugiait dans la sieste ou la lecture lorsqu’elle le pouvait sinon elle traînait cette lumière jusqu’à ce qu’enfin elle redevienne son alliée. Elle s’interrogeait sur l’importance de toutes ces lumières dans sa vie.
Parfois, elle s’endormait sans fermer les stores pour rester avec tous les éclairages de la nuit le plus longtemps possible et le matin elle entrevoyait le soleil sur les arbres aux couleurs d’automne.
Toutes ces histoires de lumière et de nuit la ramenaient bien des années avant, lorsqu’elle avait voyagé et que les gens photographiaient le lever de la lune. Elle n’avait jamais compris ce qu’il resterait sur une photo de la sensualité d’une lune pleine et étincelant de toute la lumière du soleil. Cela l’avait amusée et rendue songeuse. Elle n’avait pas souvent pris de photos surtout pas de la lune et des arbres.
Grâce à une petite lampe dans la chambre de son enfance, elle avait beaucoup lu assez jeune et malgré une mémoire qui refusait obstinément de garder tout ce qui plus tard s’appellerait culture, elle avait aujourd’hui encore l’impression que toutes ces heures de lectures l’avaient sauvée d’un enfermement et d’une quelconque mort.
Sa relation avec la mort avait commencé tôt. Enfant, lorsque sa mère fut très malade la mort, bien qu’écartée et même pas mise en mot, fut d’emblée pour elle, rouge sang. Le sang fut au centre de la mort et de la vie, sang de mémoire. Très vite elle comprit sans parole, que le sang s’écoulerait jusqu’à la mort.
Lorsque dans son enfance ce sang eut raison de la vie de sa mère, elle a continué une relation d’amour haine avec la mort et le sang. Jusqu’à aujourd’hui la vie et la mort semblent en perpétuelles délibérations. Toute décision se mesure à l’aune de ce précaire équilibre.
C’est drôle mais dès que sa mère ne fut plus là, la violence prit beaucoup de place. Le vide laissé par cette mère fut empli de coups et de cris. Quelques fois au milieu de ces coups et cris, il y eut des trêves.
Quand sa mère disparut à jamais, elle comprit qu’il n’y aurait pas de place pour sa souffrance, que la place était occupée.
Elle comprit aussi qu’elle était un peu de trop et de pas assez à la fois. Elle sentit que sa place n’était ni là, ni ailleurs et que longtemps elle flotterait ne sachant pas trop où déposer son enfance.
Le jour où sa mère s’en est définitivement allée, elle était chez ceux qu’elle aimait. Elle revoit le couloir et elle entend encore tous les mots qu’on lui a dits. Par contre, elle ne se souvient pas d’avoir éprouvé la moindre émotion.
Quand elle pense au jour de la disparition de sa mère, elle revoit toujours Paris et l’escalier en colimaçon de chez l’oncle et la tante, l’oncle de Paris, qui une nuit a été assassiné dans sa boutique.
Elle revoit la robe rose envoyée de Paris, elle la portait fièrement.
L’arbre qui ombrageait le jardin de l’établissement dans lequel elle avait volontairement été enfermée, devait être centenaire ou même plus âgé. Elle se souvient de la fraîcheur de son ombre cet été-là.
Parfois il la réveillait au milieu de la nuit et la punissait, il prenait la ceinture ou le fouet. Le lendemain à l’école, elle se tenait toute recroquevillée.
Depuis toute petite, elle se sentait comme à la surface des choses, lorsque dans ses années de jeunesse elle fréquentait des groupes de contestation, elle s’engagea à petite dose, laissant une partie d’elle-même ailleurs.
Elle se souvient que quand elle était petite, elle passait beaucoup de temps dans une des chambres de ceux qu’elle aimait ; c’est dans cette chambre particulière que tous les tissus étaient choisis, coupés, cousus, elle se souvient de la lumière du soleil qui arrivait le matin sur un vieux couvre-lit de velours doux et délavé, il y avait aussi un piano et le bruit de la machine à coudre.
Elle était fascinée par tous ces fils. Il y avait aussi un grand miroir ciselé et un poêle à bois rond entre deux pièces.
Aujourd’hui, lorsqu’en hiver, elle regarde les roses séchées et rigidifiées des jardins, elle leur trouve une beauté triste et noble.
On lui raconta que lorsque le rabbin voulu rendre visite à sa mère dans ses derniers moments, elle le traita de « marchand de tapis » et ne le reçut pas.
Elle rêva souvent de chambres délabrées, d’appartements en déliquescence ; pendant des années elle erra entre les jours et les nuits avec en elle, ce sentiment d’intérieur saccagé.
Lorsqu’elle passa plusieurs semaines à New York, elle ressentit le sentiment d’une complétude ; cette immense ville la comblait, la troublait… toutes ces nationalités, tous ces quartiers, elle les aimait comme si elle les avait tous déjà en elle.
Un jour au bord de la mer, il l’avait recherchée pendant des heures et pensait qu’elle s’était noyée. Lorsqu’il la retrouva, il lui paya pour la première fois de son enfance, une glace.
Lorsqu’elle les regarde, sa mère et lui sur les photos, elle les trouve doux et beaux. Elle a peine à imaginer la mort et la violence qui arrivèrent.
Petite, elle étouffait de toutes ces semaines passées avec lui, tous ses effrois l’oppressaient, elle se tenait alors à la fenêtre et essayait de retrouver sa respiration. C’est drôle, après que sa mère eut perdu sa jeune vie, à la maison elle ne s’était jamais sentie chez elle. Elle avait toujours l’impression d’être en danger. Dès qu’il rentrait, elle se rétrécissait, elle mourait un peu chaque fois.
Lorsqu’elle habitait dans la maison au jardin donnant sur une rue pavée très en pente, elle poussait sa mère lorsque la montée était trop difficile. Elle ne se souvient pas avoir joué dans la rue, ni partagé son enfance avec d’autres ; depuis que sa mère était définitivement partie et que la violence était entrée, elle s’était toujours sentie différente et exclue.
Souvent, elle avait espéré qu’il meurt, qu’il disparaisse à jamais de sa vie, c’était un espoir mêlé de honte et bien plus tard, lorsqu’il mourut elle lui tint la main et lui dit qu’elle l’aimait.
Catherine Pollen