Pascal
raison naturelle et raison marchande

 

 

Antoine Arnauld, Pierre Nicole, Blaise Pascal. Si Pascal est semble-t-il indéniablement le rédacteur des Provinciales, le trio en est à l'origine. A l'origine aussi – la rédaction est ici moins certaine, encore discutée – de La logique ou l'Art de penser.

Ce n'est pas un hasard si cette tripartition entre choses surnaturelles, choses proportionnées à la raison naturelle et faits apparaît ici. La logique de Port Royal laisse en effet entrevoir une croissance imprévue du champ des choses proportionnées à la raison naturelle. Le futur, l'incertain, le sort semblent accepter de se laisser déplacer du surnaturel vers le domaine de la raison naturelle. A Port Royal, on réfléchit au probable. On calcule la chance :

« […] beaucoup de personnes […] sont dans une frayeur excessive lorsqu'elles entendent tonner. […] si c'est le seul danger de mourir par le tonnerre qui leur cause cette appréhension extraordinaire, il est aisé de leur faire voir qu'elle n'est pas raisonnable ; car de deux millions de personnes, c'est beaucoup s'il y en a une qui meure de cette manière et on peut même dire qu'il n'y a guère de mort violente qui soit moins commune. Puis donc que la crainte du mal doit être proportionnée, non seulement à la grandeur du mal, mais aussi à la probabilité de l'événement, comme il n'y a guère de genre de mort plus rare que de mourir par le tonnerre, il n'y en a guère aussi qui dût nous causer moins de crainte, vu même que cette crainte ne sert de rien pour nous le faire éviter. »

Ne plus craindre le tonnerre, proportionner sa crainte au calcul du risque, voilà qui est de nature à priver le théâtre surnaturel de son artifice le plus commun. Un coup de planche à tonnerre suffisait jusqu'ici à unir l'humanité chrétienne dans une cacophonie de Kyrie Eleison, Seigneur prends pitié et épargne nous ta colère dont nous ignorons la cause.

L'émergence de la probabilité, pour employer l'expression de Ian Hacking, élargit le domaine du pensable. Il faut, dirait-on, qu'il y ait un libre arbitre, puisqu'on est sur le point de comprendre que l'avenir peut se décider sur la connaissance mathématique du présent ou du passé. La mort même semble pouvoir être apprivoisée : Graunt et Huygens, séparément, établissent des tables de mortalité pour donner une assise rationnelle aux recherches sur la peste d'une part et aux payements des rentes d'autre part.

L'élargissement du domaine de ce qui est proportionné à la raison naturelle coïncide avec la partition hermétique entre le surnaturel, le jugement rationnel et les faits. Cette coïncidence est le fait d'intellectuels, mais aussi – pour notre malheur ? – des marchands.

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Pour le grand commerce contemporain de Pascal, Nicole et Arnauld, la théorie de la probabilité prend des allures très concrètes grâce à l'assurance. Premier mode de prêt à intérêt admis par l'église catholique, le prêt à la grosse aventure – élégamment abrégé « prêt à la grosse » — est une rémunération du risque. L'argent ne doit pas engendrer l'argent, car mutuum date nihil sperantes dit le christ. Pourtant, les jésuites de Salamanque – qui précèdent le père Annat de deux bons siècles – finissent par admettre que les risques considérables encourus par les investisseurs qui financent la marine marchande peuvent être rémunérés.

Au moment de la rédaction de La logique de Port Royal, le prêt à intérêt connaît bien d'autres modalités que le « prêt à la grosse ». En tant que moyen détourné d'encaisser des intérêts, l'assurance pourrait disparaître. L'émergence de la probabilité lui donne sans doute un second souffle : elle permet de rationaliser le rapport entre l'investissement (la prime), le risque et la rente. Si le « prêt à la grosse » médiéval peut largement être considéré comme appartenant au registre du don dans la mesure où le risque et le gain ne font pas l'objet d'un calcul mathématique, le calcul de probabilité fait entrer l'assurance et l'intérêt dans le domaine de la raison naturelle.

Libéré de la peur du tonnerre, l'homme voit son avenir mis en tables pour être, au sens propre, hypothéqué. Par un curieux glissement qu'il faudrait expliquer mais dont on comprend qu'il s'annonçait dès le XVIIe, taux d'intérêt, cours de la bourse, projections et anticipations statistiques remplacent aujourd'hui le tonnerre. Le théâtre économique a toutes les allures de la religion, pas besoin d'allonger, chacun sait de quoi il est question. Dans quelle Logique, dans quel Art de penser lira-t-on ceci ?

Beaucoup de personnes sont dans une frayeur excessive lorsqu'elles entendent que le cours de la bourse a chuté. Si c'est le seul danger de perdre leurs biens ou leur emploi qui leur cause cette appréhension extraordinaire, il est aisé de leur faire voir qu'elle n'est pas raisonnable ; car de tout le capital qui fait fonctionner l'économie, c'est beaucoup s'il y en a dix pour cent qui sont négociés en bourse et on peut même dire qu'il n'y a guère de lien entre la production réelle et les cours de la bourse. Puis donc que la crainte du mal doit être proportionnée, non seulement à la grandeur du mal, mais aussi à la probabilité de l'événement, comme il n'y a guère de lien entre son emploi, ses biens et la bourse, il n'y a guère aussi de phénomène qui dût nous causer moins de crainte, vu même que cette crainte ne sert de rien pour nous le faire éviter.

 

Frédéric Deshusses


Pascal Enervement