Il faut que je relise Pascal (pour le démolir).
Francis Ponge, Proêmes
Au terme de la très belle démolition du père Annat dans les Provinciales, Pascal révèle à quel point sa vérité en fait de sens, de raison et de foi, implique une casuistique autrement plus signifiante que celle de la Compagnie dans le traitement des affaires du monde. Tant il est vrai qu'on n'ose plus alors nier que celui-ci est rond, qu'il compte des antipodes et que les luminaires vétérotestamentaires doivent être considérés relativement.
« Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnaître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. Sil s'agit d'une chose surnaturelle, nous n'en jugerons ni par les sens ni par la raison, mais par l'Ecriture et par les décisions de l'Eglise. S'il s'agit d'une proposition non révélée et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge ; et s'il s'agit enfin d'un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d'en connaître. » Dix-huitième lettre.
Et puis :
« […] comme l'Ecriture se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit en ces matières prendre pour la véritable interprétation de l'Ecriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. 'Il faut', dit saint Thomas, 1 p., q. 68, a. 1, 'observer deux choses selon saint Augustin : l'une que l'Ecriture a toujours un sens véritable ; l'autre que, comme elle peut recevoir plusieurs sens, quand on en trouve un que la raison convainc certainement de fausseté, il ne faut pas s'obstiner à dire que c'en soit le sens naturel, mais en chercher un autre qu'on y accorde'. » (Ibid.)
Là où ça se corse, c'est qu'un éditeur contemporain des Provinciales nous prévient en quatrième de couverture, lit de paresse du crétinisme en la matière, que « les querelles entre jésuites et jansénistes nous paraissent d'un autre âge et [qu'] on ne s'intéresse plus guère au problème de la grâce et de la prédestination. »
Tiens ?
Et le hors-champ ? Les textes supra nous disent qu'il y a des libertés à prendre que le très haut ne saurait nous retirer. La question du libre arbitre et des méthodes du pouvoir sur les gens depuis le Palais, l'Académie, la Sorbonne via le mensonge ne nous intéressent plus ? Et pourquoi ça ? Diamat et Histmat au fond des poubelles, serions-nous délivrés du mensonge jusqu'au cou, lui qui relève d'une pratique érigée en loi naturelle ? Tour de force auquel ni Pascal ni même Annat n'aurait osé songer, de la vérité surnaturelle partielle on est passé à l'évidence naturelle totale. Nier la Trinité était hérétique, nier la Nécessité marchande est non scientifique.
Et puis c'est pire parce qu'on fabrique de l'altérité bidon : le mensonge dans la rue se présente right now copain copain à ne pas prendre trop au sérieux du moment qu'on acquiesce et qu'on paie. Et que faut-il prendre au sérieux ? La même chose exactement, mais dite par le politique ou l'économique via powerpoint. Il n'y a plus de rétroactivité aucune ou de dialectique, mettons de mouvement conceptuel interloqué, plus rien que le renvoi de l'Impératif à soi-même sous des formes – des accidents précisément – qui se veulent différentes, la substance demeurant inchangée. Pascal avait un corps, les jésuites, et un nom, Annat, auxquels s'opposer. Quel est notre corps à maudire, et quel nom ?
Jean-Jacques Bonvin