Anthony Ostroff, né en 1923, mort en 1978, est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes, ainsi que de nombreux récits en prose disséminés dans des revues et réunis à titre posthume. Nous nous sommes liés d’amitié à Berkeley, l’année même où parut To Build a House (Construire une Maison) dans la prestigieuse revue New World Writing, n° 13, juin 1958 (aujourd’hui disparue). Anthony venait d’achever lui-même (par manque d’argent) la construction d’une petite maison sur les hauteurs escarpées dominant la Baie de San Francisco. Enseignant à l’Université de Berkeley jusqu’à la fin des années soixante, il acquit non seulement une excellente réputation de poète, mais d’opposant actif à la Guerre du Vietnam. – Visitant Lausanne et Genève (où il donna des conférences et des entretiens), il m’autorisa à traduire et publier trois des pages de Construire une Maison et supervisa ma version française. Elle parut à Lausanne dans La Gazette littéraire du 2 juillet 1966. – Dès 1970, Ostroff s’établit à Portland, Oregon, et y mourut des suites d’un vol en deltaplane.
Philippe Renaud
15 heures 50
J’ai hissé treize sacs de gravier de la rue jusqu’ici — chacun une décision, un mélodrame. Dégouttant de sueur, de misère et d’importance, je me suis traîné d’un bout à l’autre d’une nouvelle heure, hissant, posant, pelletant et ratissant. Un cadeau à ma conscience. Assez pour me permettre d’abandonner à nouveau. Ici, à mon bureau, je suis au moins à l’abri du soleil. Je puis prendre le temps de respirer.
Cela ne me soulage guère. J’étais plein de dégoût avant même que ma décision de prendre une récréation de plus ne fût devenue consciente. Je n’ai pas de temps pour ce luxe, la plume et le papier. Je ne peux tricher avec les faits : cela ne fait pas avancer la croissance assommante de la maison. Je sais. Pourtant je suis Ici,
Echec de la volonté, sans doute. Pour la millième fois le combat a été trop dur, mais maintenant je peux me justifier en expliquant avec quelle grandeur, quelle détermination, quelle noblesse j’ai combattu avant de succomber. Eclairage suprêmement déplaisant ! Pourtant de tels moyens, créés — comme l’Eglise — non pour faire expier les péchés mais pour les rendre plus lancinants, ne nous permettent-ils pas de nous traîner à travers tous les devoirs qui nous laissent mortellement sceptiques ? Voilà de quoi faire du principe plaisir-douleur une joyeuse métaphysique : dire le plaisir mortel, la douleur immortelle. A coup sûr, je ne fais que prendre la tangente ; c’est là-dehors qu’est la vraie tâche : finir le travail qu’exige la maison, pour que veuille la déclarer achevée l’autorité suprême du monde, la banque — autorité mortelle, gardienne du sceau du plaisir, temple dont dépendent tous les temples. Pourtant je suis ici.
Pourquoi ?
Il faudra tôt ou tard répondre à cette question. Que je ne trouve pas dans la maison ce que j’en attendais, c’est une part du problème — mais cela même est un échec dont je ne peux encore supporter de parler. Et quoi qu’il en soit, il est absurde d’écrire en ce moment, de jour, alors que le labeur réel attend là-bas, parmi les dures réalités du soleil, du ciel et du sol. En fait, c’est désespéré. Je ne peux affecter le détachement. Même si d’autres forces m’y ont poussé, j’ai cherché dans le livre un refuge contre la maison. Mais c’est pareil au transfert d’une cellule dans une autre, pas plus, alors que demeure inchangé le crime qui tient l’esprit captif dans le désert des conséquences.
Voilà pour la satisfaction. Quant au reste — cela dépend de quelques tonnes de gravier au mauvais bout d’une pente.
18 heures.
Deux heures ont passé. La terrasse est égalisée et lavée. Cela du moins est achevé.
Je me suis réconforté avec une bière, pardonné avec une douche, accusé avec un rasoir, rendu la dignité avec une chemise propre, et je parais devant mon bureau comme un apôtre devant le Seigneur, prêt à la prochaine vérité.
Mais laquelle ? J’ai cru, pendant mes ablutions, avoir gardé l’esprit libre, cru qu’il était délié de ses attaches avec la maison — ou de ce que j’en écris. Mais à peine suis-je assis qu’il me semble que je vais mourir. Rien ne peut fixer mon esprit. Je suis renvoyé au gravier qui attend dehors, au bois qu’il faut transporter, au financement qu’il faut remettre sur pied, à tel problème de structure qu’il va falloir bientôt résoudre, et de là aux moyens de gagner du temps pour faire encore mon travail à l’université, rester un être humain, aimer mon prochain — un million d’épisodes frénétiques.
Je me souviens que Péguy a dit une fois qu’un mourant ne meurt pas que de maladie : il meurt de toute sa vie. Mais ce n’est pas toute ma vie qui entre ici en jeu. Seulement une petite partie — le présent. Ou bien la vie d’un homme est-elle tout entière présente, à tous les instants de sa vie ? Pensée atterrante puisque mon présent, en ce moment précis, ne comprend qu’une médiocre part de mon passé, sans rien de l’affection, de l’espoir, de la foi qui m’ont amené à entreprendre cette construction. Mon seul désir, si je dois le dire, est de dresser la liste des haines que j’ai accumulées ces deux dernières années et de les planter dans ce livre, de même que tant de parties de cette maison ont été clouées, me semble-t-il, à coups de jurons. Mais c’est bien sûr impossible. C’est du désespoir — et du désespoir en soi, on ne peut jamais parler.
Pourtant je crève du besoin de hurler ce qu’est ce désespoir : c’est l’énergie qui a presque achevé cette maison ; c’est ce qui m’amène maintenant à faire ce livre. Mais je suppose qu’il faut toujours le tenir secret — ou, du moins, en parler avec la plus grande discrétion — car les situations où il intervient ne sont jamais assez graves pour expliquer sa présence. Il y a toujours l’amour, ou la pluie, ou le soleil, ou quelque sujet de consolation ; il y a toujours ceux qui ont eu moins de chance. La difficulté, c’est que nous concevons réellement le désespoir comme un absolu et qu’en fait il ne peut exister absolument tant qu’il y a encore de la vie. Il est toujours dénaturé par l’espoir, quelque amer et caché que soit l’espoir. L’homme désespéré est coupable d’espoir ; nous sommes coupables de l’homme désespéré. Cela gêne tout le monde.
Ah ! quelle jolie vérité, et bien tournée ! Quelle audacieuse élégance ! li y a deux jours, j’ai déterré un scorpion : il était là, posé sur ma pelle, comme celui du zodiaque. Je devrais plutôt parler de cela. Mais j’en déterrerai d’autres, sans doute, avant d’avoir fini.
Relisant ce que j’ai écrit, je suis stupéfait de voir combien j’ai l’air d’un dur au sein de mes infirmités. Cela ne me ressemble pas du tout. Je suis un jeune assistant d’université, une tristesse récente dans le programme des cours, feu tel et tel, un garçon obéissant dont le front se déplume et qui fait docilement son devoir tout en tentant subrepticement d’engendrer un peu de poésie chez quelques étudiants. (Ne le fais-je pas ?) Je ne suis pas courageux. Je ne suis pas un dur, si j’écrivais en phrases simples, ce serait le monde renversé.
Mais que j’aie construit tout seul cette maison, c’est le monde renversé. Plus que cela : c’est un mystère. C’est peut-être pour éclaircir ce mystère que j’écris ces pages. Je ne devrais pas m’effrayer de jouer plusieurs rôles en écrivant.
« Quel rôle joue-t-il ?
- Celui-ci.
- Non, celui-là !
- Non, cet autre… »
C’est ridicule. Il est sous tous ces masques, notre ami, Moi-même. C’est selon le temps et le lieu. Le fait vraiment absorbant, c’est la division de l’espace et du temps non pas en continents et nations, collines et lacs, déserts et prairies, mais en chambres, en pieds carrés et même en pouces ; en chauffeurs de camions, en quincailleries, en commerces de bois, en employés de banque, en agences gouvernementales ; la manière qu’ont les différences entre salle de bains et bureau, ou plancher et plafond – ou même séquoia et sapin – d’être régionales affecte le langage ; comment la géographie, disons, de l’asphalte, régit l’esprit d’une manière, celle du béton d’une autre. Ce sont des mots en l’air, mais il est vrai que l’homme est pour une bonne part fonction de sa situation. Bien sûr, sa situation comprend à tout moment « tout son passé » mais c’est son présent qui, en le modelant, exerce la vraie tyrannie.
Mais voilà que j’écris un livre sur le fait d’écrire un livre, non sur le fait de construire une maison — ce qui est mon intention. Je devrais expliquer pourquoi nous en vînmes à construire une maison.
Anthony Ostroff
Traduit de l'anglais (US) par Philippe Renaud