Le chant des hirondelles est une insulte.
La Senouire, rivière sans importance n’en finissait pas de couler sous ce pont, témoin de l’essentiel.
L’autre jour, elle versait dans cette rivière la moitié des cendres d’un homme.
Oui, c’est ça, un demi homme en cendres.
La dérision était absolue : elle a rendu son père à la mer qu’il n’a jamais eue.
L’autre jour en guise de rencontre ultime, elle versait son père dans l’eau aussi simplement qu’une enfant qui joue au sable et elle ne savait même plus si elle était mouillée de bruine ou de larmes.
Ses ridicules souliers élégants, imbibés de boue concrétisaient sa solitude.
La cendre pâle était légère, presque caressante et l’eau qui l’a emportée a fini par les séparer définitivement dans un tourbillon injurieusement insouciant de son contenu.
C’était propre, facile et poétique.
Poétique, c’est le mot. Métaphoriquement très puissant aussi, puisque l’eau c’est la vie, elle a versé son père dans la vie, ou plus précisément ce qui restait de son père à cet instant dans la vie.
Elle s’est versée dans la vie.
Jusque-là, la moitié de ses fondations tremblaient souvent dans le froid, dans le vide d’une solitude originelle qui se permettait un vulgaire tutoiement presque quotidien : in solitudo ad personam.
Parce qu’avant la retrouvaille, elle l’attendait depuis longtemps dans cet espace vide et néant, oscillante dans la détresse défaite.
Elle attendait au rythme inquiétant et perpétuel du temps, aux creux profonds du silence intérieur que tous ces matins de brumes discordantes s’en aillent aux lumières hésitantes.
Elle cherchait sa main, toujours tendue, perdue aux flots des paraître.
Dans la ville assoupie, ses yeux échancrés, livides, décolorés glissaient aux étranges crochets du temps. Son esprit se perdait aux longues rives de sa vie.
Rives de rêves où elle pleurait la lumière fumeuse et délavée, la voix fade et sans timbre. Elle pleurait sur les grilles du temps l’éphémère de son être.
Fragile endurance de l’aveu.
Dans ce pays sans veille ni sommeil, sa mémoire était faussée par la lenteur du sang qui coulait dans ses veines.
C’était cette peine, oublieuse, imprévoyante, tortueuse.
Ce n’était déjà plus rien que cette voix qui persistait pour l’œil et la main : cerne du silence, faible écho du cri déchu.
Et tout ce soleil qu’elle désirait, où brûlait-il sinon sous son écorce ?
Sa bouche était le début de l’océan. Elle entrevoyait une très longue patience. Elle pouvait parfois même ouvrir le premier paysage.
Avec l’espérance des bêtes, elle avançait en prenant mesure de sa faiblesse. L’espace brillait, l’aube allait fleurir, un homme devait parler.
Ses mains dans celles du soleil, elle donnait ses yeux avec toute la confusion d’un fleuve qui s’éveille.
Dans ce paysage d’ailes et de vagues, elle écoutait et assumait la douce et déchirante histoire de vivre.
Elle pensait qu’avoir raison c’était vivre pour aimer, pour reculer le temps et demeurer. Oubliant le pourquoi du vide et du voyage, elle se demandait pour quelle défaite il fallait apprendre à vivre, pour quelle improbable certitude à mourir.
Et de toute façon, qu’importait la mort si elle mourait vraiment ?
Le déchirement qui partage et qui brise la ramenait au chemin, perdue dans ses vies aux blessures de verre, perdue au creux profond du souffle des mots informulés qui condensaient ses larmes en pierres blanches.
Emerveillée elle criait au vent les mots, ancres de ses yeux, qu’emportait une voix haute.
Il ne restait que le silence.
Elle tournait le miroir face contre terre.
Et puis, toutes les choses sont devenues préface à la lumière.
L’aurore s’est ouverte, hachée de nuages effilochés.
L’éphémère paresse du temps révolu troublait ses yeux tournés vers les bourrasques nouvelles.
La grâce usait ses yeux : elle finirait bien par voir une lumière plus douce, elle effacerait le nuage du temps et la nuit des visages.
Elle donnerait sa vie, sans détours, telle une douce offrande muette d’une aube à l’aube même, même si le mythe pesait en elle. La légende de cette évasion, cette histoire d’une vie vers l’avenir laissait s’échapper l’oiseau aux règles de la vie.
L’oiseau libre la regardait, et le passé n’avait donc jamais été.
Son peuple se taisait dans ses yeux et, le visage dépouillé de traces, elle se laissait tirer, pousser dans l’espace véritable. Elle rejoignait le temps de vivre et dressait pour mille ans des provinces humaines en retrouvant le temps de le dire, en retrouvant l’éclat d’un sourire.
La flamme au voile de lumière, dessinait dans ses mains le silence et ses ponts de murmures enivrants. Elle effaçait la nuit au seuil de son âme. Tous ses désirs succombaient et elle attendait que l’espace se meuve sous ses fibres attentives.
Tout en elle était l’accomplissement de ses espoirs, de ses gestes, de ses offrandes.
L’indéterminé la pressait et de peur de mourir en chemin ses yeux se dévoilaient en soupirs silencieux.
L’attente fleurissait, elle écoutait le temps et le bruissement fauve aux feuilles imagées, semblable au lent cours fou des miroirs, de l’amour et des mots.
Elle goûtait ses instants trop brefs, le rêve s’éployait en elle comme la source pure et pour préserver le cristal de l’heure, elle se souvenait du velours des ailes de l’oiseau, elle se souvenait des fenêtres, de la chanson, des carreaux transparents, des dégradés, des musiques fines et fortes, sursis du temps.
Il ne s’agissait pas d’aventure ni d’épopée, mais d’un coin de terre entouré de matin, un simple glissement, un frôlement d’or dans le brouillard, balbutiement d’une fontaine qui se perdait dans le trou où meurt le temps.
Les cordes se cassaient. Elle se taisait pour s’éloigner du bruit, pour franchir le transitoire et entrer dans l’absolu.
Ses doigts égrainaient les notes d’une mélopée et déjà les yeux brouillés par la musique balayaient à grands coups de cils les dernières barrières qui lui refusaient l’accès. La tension
montante lui déchirait le cerveau, l’empêchant de penser. Les bornes de son esprit se rétrécissaient, s’enfermaient dans d’infranchissables murs.
Elle désirait n’être qu’un battement de cœur qui dans le rythme d’une bacchanale aurait dévoré les montagnes qui l’écrasaient imperceptiblement.
Seule, elle oubliait de respirer, de bouger. Elle était le souffle du vent dans les grands pins.
En versant les cendres dans l’eau, elle était le fracas bruyant que la rivière jette sur les pierres. Elle voyait les saphirs, l’or et les émeraudes.
Mais sa clairière était sereine et ses chimères devenues réalité, elle se réveilla, exaltée de plénitude, sur la plus haute herbe de son paradis.
Corinne Noth