Ça s’incline chaque jour un peu plus. Dès ma naissance c’était déjà incliné. Il est vrai que la Terre est ronde, et que forcément on finit par glisser. Mais tout de même. Ça s’incline plus que la normale.
Le toxicomane qui se pique, lui, est allongé. Devant lui : le téléviseur, où sur l’écran l’on voit un homme qui se tient bien droit. Toujours se tenir bien droit même lorsqu’on se casse la gueule, c’est ce qu’il faut comprendre très tôt.
Je ne suis ni l’homme sur l’écran, ni le toxicomane devant l’écran. Et pourtant je sens que ça s’incline, que tout va finir par basculer, comme on retourne une boîte de jouets pour tout étaler sur le sol. Ça ne pourra pas durer toujours, toute cette logique dans ce chaos, ces murs toujours à l’équerre pendant que par-delà l’infini les trous noirs s’entre-dévorent. Pourquoi la ligne droite est-elle le plus court chemin alors que tout dans notre univers est courbe ? La pensée du toxicomane fait un cercle pour revenir sur elle-même. Il ne fait que tourner en rond en repassant par le même point de départ. Devant le téléviseur il voit des ombres bouger. Il n’arrive pas bien à déterminer dans quelle direction vont ces ombres ; car elles semblent perpétuellement revenir au centre du téléviseur. Cela semble bouger tout en restant à la même place. Après tout, cela sert à cela un téléviseur : à ne pas bouger, à rester sur place, à créer de l’ordre social.
Le toxicomane imagine alors des millions de gens assis au même moment dans un fauteuil ou sur un canapé en restant immobile, le regard vitreux. Il ne sait pas très bien quelle heure il est. Puis il se dit qu’il est plus simplement dans le temps. Par-delà la fenêtre, il lui semble apercevoir des grues qui tournent. Le monde bouge en restant fixe. On ne sait d’ailleurs même pas où est le départ. Pourtant tout avance vers une direction que l’on ne connaît pas exactement. Puis tout finit par s’incliner. Et par s’écrouler…
On se retrouve à quatre pattes, comme lorsqu’on était bébé. Allongé dans le landau, allongé dans le cercueil, on finit toujours par s’incliner. Avec ou sans dieux, on mord toujours la poussière pour finir à l’état de boule ou de microsphères que l’on retrouve dans la poudre d’incinération ou dans le sable fin d’une plage quelconque.
Serge Muscat