Fournaise

 

 

Dans une vieille caisse en bois ayant contenu des bouteilles de Château Poujeaux, je retrouve un livre qui marqua l’adolescent que je fus. En juillet août nous allions dans les Grisons passer les vacances. Dans un hôtel fort bien tenu, à Andeer, mon père louait de vastes pièces sous les toits. Il y avait une immense terrasse sur laquelle on passait les fins d’après-midi à faire les fous. Le matin nous allions souvent à la pêche, mon père et moi. Les truites que nous ramenions à l’hôtel, Frau Joos la patronne à chignon nous les apprêtait au bleu. Ce qui, avec un filet de citron, représentait pour nous le sommet de la gastronomie.

Dans cette atmosphère de détente propice aux songeries, caché sous l’édredon et armé d’une lampe de poche pour ne pas être surpris, je découvris « Jeunesse » de l’académicien Julien Green. C’est le temps de l’incertitude, du vertige et de la stupeur qui est interrogé dans ce livre écrit dans un style châtié. Le temps des interminables errances à travers les arrondissements de Paris, où l’on voudrait avoir un ami à qui confier ses doutes et ses obsessions, où l’on surprend d’obscures et déplaisantes allusions aux parties génitales et au feu qui embrase les corps en d’étranges lieux réservés aux initiés, où l’objet du désir n’a pas encore des traits arrêtés, où le démon de la chair vous entraîne dans des aventures inénarrables, où les rêveries sensuelles exigent la beauté d’un visage, d’un torse grec et d’une bite luisante. Dans de piteuses chambres d’hôtel sinistrement éclairées par de faibles ampoules, le jeune Julien découvre les joies anéantissantes de la débauche, donne libre cours à une sauvagerie vorace qui confine au délire mystique et qui fait de celui qui la ressent un individu qu’on ne comprend plus, sorte de monstre à trois têtes, tentacules poisseuses et lunettes de cobra.

Je me souviens. Ce sont ces scènes de débauche, dans la lueur avare des ampoules sans abat-jour, dans les chambres aux lits défaits, aux tapisseries cloquées, dans l’odeur désagréable de renfermé, ce sont ces scènes-là précisément qui excitaient ma curiosité, me faisant littéralement bander. Après ces instants divins passés dans une fournaise angoissante, je reprenais ma place entre papa, maman, Estelle et Ludo qui échangeaient des propos vifs dans un salon douillet où nous étions rassemblés pour faire honneur à la truite au bleu que Frau Joos nous présentait sur une assiette de Limoges. Je devais alors pressentir que le confort et la tranquillité d’âme éteignaient le désir. J’étais incapable de formuler cette idée, de l’exprimer. Mais l’intuition que j’eus sous l’édredon, à la lueur d’une lampe de poche, cette intuition ne s’est jamais démentie.

 

Antonin Moeri