Mon grand-père était facteur. Mon père le haïssait. Ce facteur offre, dans la légende familiale, une image repoussoir. Alors que l’arrière-grand-père, conducteur de diligences en Amérique, est mis sur un piédestal : bourreau de travail, généreux et exigeant, économe mais attentif aux autres. Il acheta, en rentrant du nouveau monde, des vignes qui furent bientôt les plus belles, les mieux alignées de la région. Mais le facteur m’obsède. Il a humilié mon père en lui préférant un beau-fils qui présentait le profil du « type bien ». C’est pourquoi la nouvelle de Carver « Qu’est-ce que vous faites à San Francisco ? » m’interpelle, comme on dit si bien dans les cafés d’étudiants.
Un facteur vit seul depuis longtemps. Il déteste les branleurs, craint les autres, s’est enfermé dans le carcan de ses habitudes. Que se passe-t-il dans la tête de ce facteur quand, un beau jour, il voit un couple de beatniks s’installer dans son secteur ? Elle est artiste peintre. Quant au barbu, on ignore ce qu’il fait. On préférerait utiliser, pour parler d’eux, les mots cuistot, bûcheron, serveuse ou vendeuse. De plus, ils laissent pousser la mauvaise herbe, n’arrosent pas la pelouse. Les trois gosses hurlent comme des cinglés. Elle laisse traîner des vêtements dans tous les coins de la maison. Ce qui excite l’imagination de Carver, c’est ce qui se passe dans la tête du narrateur-facteur, sa réaction devant l’Autre.
Lorsqu’on ne connaît pas quelqu’un, on prête l’oreille aux rumeurs. On aime imaginer les pires choses. Serait-ce un ancien taulard, un criminel en cavale ? Est-ce vraiment le père de ses enfants ? Et elle, serait-ce une camée ? La représentante du Comité d’accueil a trouvé extrêmement bizarre le comportement de cette maman avec ses enfants. Le facteur (Henry Robinson) se demande pourquoi ces gens ont choisi Arcata pour vivre. Pas pour longtemps, car « un beau jour ils ont disparu ». Elle se serait tirée avec un inconnu. Henry aimerait venir en aide à Martson, qui attend fébrilement une lettre de son ex, mais il ne sait comment s’y prendre. Henry lui conseille de trouver un emploi.
La dernière image que le narrateur garde de Martson est celle d’un homme debout à la fenêtre, d’un homme qui semble reposé, qui regarde « par-delà les toits et la cime des arbres ». Henry ne peut s’empêcher de regarder dans la même direction. Mais lui ne voit que le paysage habituel, la forêt, les montagnes, le ciel. Il redevient le facteur qu’il a toujours été. Ce qui ne le gêne pas, parce que « le boulot, plus il y en a, plus il est heureux ».
Cette nouvelle me laisse songeur. Je ne peux m’empêcher de penser à Erwin, le dandy moustachu qui finit par vivre avec sa gouvernante (Frau Flückiger) et qui buvait du schnaps pour oublier je ne sais quoi. Membre de la fanfare municipale, il racontait des witz à ses copains. Sa réputation était excellente dans le village. Une très vieille dame m’a raconté à quel point il pouvait être sympa dans les soirées. Très susceptible, il ne supportait pas qu’on plaisantât à son sujet. Il aurait giflé un gamin qui avait, avant une soirée dite musicale, glissé une poire à moitié pourrie dans son tuba.
Erwin a déshérité son fils, car celui-ci fréquentait des artistes et se moquait du très sérieux beau-frère qui se faisait passer pour un « type bien ». L’impuissance d’Henry Robinson à se reconnaître dans l’Autre me rappelle un peu celle d’Erwin Möri.
Antonin Moeri