Ce n’est pas possible autrement. Quelqu’un a dû m’en parler. J’ignore quel âge j’avais quand ce livre de poche m’est tombé dans les mains. On voit sur la couverture un gamin, les pieds dans l’eau d’un ruisseau, asperger les jambes nues d’une fille. Un autre garçon les guette. Il reste des traces de ma première lecture : des noms soulignés, des dates, des explications au stylo, des points d’interrogation, des indications d’âge. La mère des enfants s’appelle Caroline. La fille s’est mariée en 1910. Des traits rageurs au crayon séparent des scènes se déroulant à une époque différente. Des souvenirs semblent se mêler à des incidents survenus dans le présent de l’énonciation. Je devais me demander quels étaient le temps et le lieu de l’énonciation. Pas clair ! indiquent les traits rageurs. Il y a un enterrement. Il y a un anniversaire. Mais à quel moment nous raconte-t-on la chose ?
En tous les cas, ON nous raconte quelque chose. Ce n’est pas un récit à proprement parler, plutôt un assemblage de visions, instantanés, sensations, dialogues. Le locuteur n’a pas accès à la parole, c’est un in-fans. Donc le locuteur n’en est pas un. On pourrait dire que ce qui est donné à lire sont les phrases qu’il dirait s’il savait parler. Il y a beaucoup de cris, de gémissements,
de sanglots. Il y a surtout un immense amour que le locuteur sans paroles ressent pour sa sœur. Mais alors, ces scènes où l’on voit des enfants se chamailler, chercher une pièce de monnaie dans un ruisseau, mouiller leur culotte, courir, monter aux arbres, quand se passent-elles ? Le narrateur a plus de 33 ans quand il nous raconte ce qu’il voudrait ou pourrait raconter s’il savait
parler. Il se rappelle des scènes qui se sont passées quand il avait 5 ans (1900).
Et pour ajouter à la confusion (« c’est une histoire confuse racontée par un idiot », dit Macbeth), Faulkner donne le même prénom au frère de Benjy et à sa nièce. Or Quentin s’est suicidé en 1910 et la fille de Caddy a 17 ans quand Benjy a son anniversaire et que sa mémoire est stimulée au contact d’un clou, d’une barrière ou du froid, quand il entend le mot « caddie » ou qu’il sent l’odeur de chèvrefeuille (1928).
Après le monologue de Benjy, celui de Quentin Compson, mort dix-huit ans plus tôt. Ce que le lecteur découvre, c’est le compte rendu de sa dernière journée. Les faits qui surviennent lors de cette ultime journée, Quentin les relate fidèlement, dans un récit qu’on dirait suivi s’il n’était troué par des réminiscences qui, plus on avance dans le texte, plus elles se bousculent pour affoler le sens et nous égarer. Quentin erre dans une ville, tenant à la main deux fers à repasser. On dirait un somnambule qui passe d’un tram à l’autre avec sa frousse, ses obsessions, sa culpabilité. On perçoit différentes voix dans ce monologue : celles de la mère, de la sœur Caddy, du père alcoolique, de l’institutrice, de Herbert le mari de Caddy. C’est un lancinant aller-retour entre ce qui advient en cette journée précédant le suicide et le moment où l’irréparable fut commis, dix ans plus tôt. Entre le présent où Quentin offre un petit pain et une glace à une gamine sale, rencontrée dans une boulangerie et le passé où Quentin, après avoir plongé dans le bourbier des cochons, fit l’amour dans l’herbe humide avec sa sœur chérie. Le lecteur se demande qui parle ici puisque, à la fin de ce chapitre, Quentin aura mis fin à ses jours. Cette voix, nous suggère-t-on, pourrait venir d’outre-tombe. Quentin énonce son texte à partir de l’au-delà, comme Addie, dans « Tandis que j’agonise », nous parle allongée dans le cercueil que son fils lui a fabriqué.
L’homme blanc qui pérore dans le troisième chapitre n’a pas pu, comme son frère Quentin, aller étudier à Harvard. Il a dû considérer son intérêt propre, mettre la main à la pâte, gagner sa vie. Or sa nièce nymphomane pose des problèmes d’intégration. À 17 ans, elle sèche les classes et imite la signature du responsable légal sur son carnet d’élève. Le narrateur vulgaire cynique montre son autoritarisme en brutalisant la rebelle. Ce qui surprend, dans ce troisième monologue, c’est l’assurance avec laquelle Jason (le frère de Quentin, Benjy et Caddy) frappe ses phrases définitives. Nous ne sommes plus dans l’élégie ou la litanie, mais dans une sorte de harangue assertive, celle d’un quincaillier célibataire sans cœur amateur de prostituées calculateur rapace frustré malin violent, qui n’aime pas les intellectuels ni les noirs ni les femmes ni les juifs. Il se permet des considérations sur tout. Il attaque les politiciens, les banquiers, les gouvernants, les gardiens de la loi et les profs d’uni. Il entonne avec un plaisir équivoque le refrain de « tous pourris ». Après avoir rappelé le passé glorieux de sa propre famille, il reprend son antienne préférée, celle de la dégénérescence des institutions. Il ne cesse de menacer les gens de son entourage, d’exercer du chantage. Il détourne à son profit l’argent mensuel destiné à sa nièce. Il donne libre cours à ses pulsions sadiques en jetant dans le feu les billets qui permettraient (aux deux personnes qui en ont tellement envie) d’assister à la représentation du cirque ambulant.
C’est un narrateur externe qui prend en charge la narration dans le dernier chapitre. Le lecteur peut alors voir Benjy le demeuré : « un grand gaillard fait, semblait-il, d’une substance dont les molécules paraissaient n’avoir voulu, ou n’avoir pu, s’agglutiner ni se fixer sur le squelette qui en était le support. Sa peau sans poil avait l’air d’être morte ; hydropique également, il avançait d’un pas balancé et traînant, comme un ours apprivoisé […] Sa bouche épaisse était entrouverte et un peu de bave en coulait ». Mais le personnage central, ici, est une domestique noire. Elle est au service des Compson depuis fort longtemps. Patience, fidélité, douceur et endurance caractérisent cette femme exemplaire. Elle s’occupe de Benjy avec attention, l’emmène au culte où les blacks célèbrent Pâques. Alors que Jason, fou de rage, la tête en feu, traque la petite Quentin qui lui a volé les 3 000 dollars (qu’il a détournés à son profit) et qui s’est enfuie avec un comédien du cirque ambulant. Jason finira par s’effondrer sur une voie ferrée, sous les coups d’un petit vieux hystérique apostrophé dans une roulotte du cirque. Jason reprendra place au volant de sa voiture « avec sa vie dévidée autour de lui comme une vieille chaussette ».
Relisant aujourd’hui ce chef-d’œuvre qui donne l’impression d’avoir été composé dans un état d’euphorie, de jubilation, de totale liberté permettant des audaces et des bonheurs d’écriture rares, je voudrais remercier celle ou celui qui m’en indiqua l’existence. Me demande cependant pourquoi ce roman me fascine. Il y a naturellement le travail sur les voix, les points de vue, les focalisations qui est stupéfiant. Mais il y a surtout cette incertitude, cette improbabilité de l’énonciation dans les deux premiers chapitres. Le lecteur est embarqué dans un métro émotif déroutant. Ces monologues n’existeraient pas si Benjy n’avait pas perdu sa sœur, si Quentin n’avait pas commis l’irréparable.
Ce qu’on nous raconte sur un ton haletant, c’est le manque, la perte, l’absence, une quête perdue d’avance. Et pourtant, rien de nostalgique ici. Pas l’ombre d’un « ah comme c’était mieux avant ! dans une société patriarcale où l’honneur et la loyauté étaient encore des valeurs, où la noblesse des sentiments pouvait exister ! » Un constat peut-être, mais surtout, surtout, une écriture radicalement nouvelle dont l’insolence dut avoir, dans les années trente, l’effet d’une claque.
Antonin Moeri
William Faulkner, Le bruit et la fureur. Gallimard, Livre de poche, 1972