Merveilleux des yeux

 

Bunuel

 

Je n’aime pas la sonorité de cette alliance de mots : le merveyeu des yeu ; ce yeu-yeu n’est pas agréable. Le merveilleux de l’œil résonne mieux, ce qui revient à faire des yeux une question d’oreille…
Un autre merveilleux est harmonieux : le merveilleux de l’œuf, qui m’est aussi soufflé par une phrase de Marina : « Globes semi solides, les yeux ressemblent à des œufs, peu cuits, gardant leur jus. »
Cette parenté sonore, visuelle et tactile m’autorise à mettre les yeux de côté, à leur préférer le merveilleux bien-sonnant de l’œil et de l’œuf.
Mon grand-père souffrant d’anémie, son médecin lui ordonna de gober un œuf cru chaque matin pendant cinq semaines. Moi qui le regardai faire tout au long de sa cure, puis assurer qu’au grand jamais il ne prit un œil pour un œuf. Je jure que c’est une calomnie, un ragot de jaloux : c’était pendant la dernière guerre, les œufs étaient terriblement rationnés et on disait qu’ils coûtaient la peau des yeux. Ce sont les mêmes voisins qui bourrèrent la boîte aux lettres de mes grands-parents de bouts de papier barbouillés d’inepties du genre : « Qui gobe un œuf, gobe un œil » et de saloperies comme : « Fait gaffe, Régent, Œil poché suivra Œuf brouillé. » L’histoire fut colportée, même au-delà du département ; un écrivain de Paris, M. Georges Bataille, s’inspira d’une version déformée de ce ragot pour en faire son Histoire de l’œil qui est tout sauf merveilleuse paraît-il.
À l’origine de cette rumeur, il y avait l’histoire de l’œil de bœuf qui, par malheur, s’était passée juste avant que grand-père commençât de gober son œuf quotidien. Instituteur pénétré de l’utilité des Lumières, il mettait à éclairer l’esprit de ses élèves un zèle rare. Il l’avait poussé, ce zèle, jusqu’à commander aux abattoirs un œil de bœuf qu’il disséqua d’un rasoir sagace devant une classe de « primaire supérieure » ; fiers comme des paons d’être ainsi privilégiés, les élèves se vantèrent bruyamment d’avoir vu le dedans d’un œil qui avait vu et revu les profonds sillons des moissons futures, voire le centre de la Terre. Ce qui poussa des cagots du quartier à traiter l’instituteur d’esprit fort qui « faisait son malin ».
Pour que ses élèves pensent à autre chose, il décida de leur narrer la seule histoire d’œil qui soit vraiment merveilleuse, celles de l’œil des Grées ; mais avant de la commencer, il fit baisser les stores de la salle de classe, déroula un drap prêté à contrecœur par grand-maman ; puis il enclencha un appareil antique nommé épidiascope, qui projeta une espèce de fantôme d’image, comme vous le voyez ici.

 

Max Ernst

 

Dans la pénombre propice aux songes, il se mit à conter :
« Les Grées étaient trois sœurs toutes décrépites ; elles n’avaient qu’un seul œil, avec lequel elles surveillaient les environs, chacune à son tour, pendant que les deux autres dormaient. On disait qu’elles étaient nées vieilles, et vivaient dans l’Extrême-Occident, où ne luit jamais le soleil. Ce monde était fait de murailles qui se mouvaient en silence à la façon des draperies lumineuses de l’aurore boréale. On n’y avait jamais entendu le moindre son, comme s’il était un morceau de planète sans atmosphère. L’œil des Grées leur servait à interdire l’accès au Vallon des Gorgones. Personne ne s’y était aventuré, jusqu’au jour où Thésée, à la suite d’un pari d’ivrogne, dut passer par le défilé qu’elles gardaient. Personne ne sait comment il parvint à se saisir de l’œil, mais le fait est qu’il s’en saisit. L’œil était gros et lourd comme un hérisson, il se débattait, se hérissait entre ses mains. Thésée avait dans sa besace la tête de la Gorgone nommée Méduse, qui pétrifiait tout ce qu’elle regardait, du temps où elle avait un corps. Imaginez la scène, jeunes gens, dit mon grand-père à ses élèves médusés : Thésée, qui pourtant était fort comme un b… heu… qui était très fort, peinait à maîtriser l’œil qu’il serrait entre son bras gauche et son flanc ; de la main droite, il rapprochait de l’œil le regard pas tout à fait éteint de la Gorgone, trop affaibli cependant pour changer l’œil des Grées en œil-de-loup ou même en œil-de-chat ; qui, gravez ça dans votre tête, sont des minéraux. »
L’histoire n’aurait pas eu de fin sans l’arrivée, cent mille ans plus tard, d’un grand enchanteur venu d’un monde lui aussi crépusculaire appelé Germanie ; à qui voulait connaître son nom, il répondait avec un rire glaçant : « Max le Sérieux ». En trois ou quatre coups de son pinceau magique, il effaça Thésée, rendit translucide la tête de Méduse, et changea l’œil des Grées en Œil du Silence, puisque ce monde était un monde de silence ; on n’y entendait même pas le son de sa propre voix, on ne pouvait même pas se raconter des histoires pour passer le temps ! Sachez, enfants d’un Pays éclairé, que le Maître de vos maîtres, je veux dire monsieur Littré, nous enseigne que l’œil du silence est un terme de peinture ; il désigne l’un des points où semblent se casser les plis d’une draperie évoquant la mouvante tapisserie d’une aurore boréale. Je précise ce point à l’intention de celles et ceux d’entre vous qui par exception auraient le bon esprit de ne pas s’endormir quand je tente de remédier à leur indigence culturelle.

*

On pense qu’il employa le quart d’heure qui restait avant la cloche de la récréation à ouvrir quelques circulaires de l’Éducation nationale qui traînaient dans son pupitre ; l’une menaçait d’envoyer dans un camp de rééducation culturelle tout enseignant présentant à ses élèves dans un but autre que didactico-critique (sic) des spécimens de l’art dégénéré ; suivait une liste des artistes juifs et/ou dégénérés, au nombre desquels – il l’apprit ainsi — se trouvait Max Ernst.
D’un œil panoramique et silencieux, pense-t-on, il s’assura que tous les yeux juvéniles étaient clos. Sur la pointe des pieds il quitta la classe, puis la ville, le district, le canton, la France, et l’Europe ; c’est du moins ce que clama Grand-mère dans la rue, puis le quartier, enfin la ville entière, tant et si bien que les journalistes s’en mêlèrent. « Et pour comble, dit-elle à l’un d’eux, j’ai dû moi-même aller récupérer personnellement mon drap, celui où il montrait ses cochonneries youpines à nos jeunes gens. »
Je vous laisse imaginer comme l’Éducation nationale fut embarrassée d’avoir sur les bras une histoire d’instituteur déserteur ayant fait de la propagande pour un barbouilleur dégénéré, traître à son Allemagne natale et qui avait pour comble, échappé aux SS le traquant en France grâce à la navrante complicité d’un douanier incompréhensiblement séduit par les toiles peinturlurées constituant tout son bagage.
Le Ministre acheta le silence de l’épouse volubile en lui faisant allouer une pension de Veuve de Guerre. C’était génial, même que c’est le Maréchal lui-même qui lui en a donné l’idée, au Ministre, ça c’est sûr et certain, et silence dans les rangs nom de chien !

 

Max Ernst

 

Philippe Renaud

 

Crédits photographiques :
La première photographie est empruntée au film de Luis Buñuel et Salvador Dali Le chien andalou.
Les deuxième et troisième (L'oeil du silence et Les yeux du silence de Max Ernst) le sont au site artarchive.