Rimbaud à vélomoteur

 

 

Le vent seul règne sur l’étroite vallée. Jamais il ne cesse, comprimé, relancé par les barres de rocher. Ils viennent de hisser une éolienne au milieu des champs, sa grande hélice posée sur le faîte comme le moteur d’un avion hors d’usage. La croix d’acier entame l’air dans un sifflement de fouet.
Que voit-on dans la rue que l’hiver a dépeuplée ? Des familles vissées dans leurs autos. Le simple d’esprit, toujours au bord du trottoir, appuyé sur son vélo, hèle les convois dans sa langue déchirée.
C’est par ce temps découragé qu’on pouvait croiser le poète. Veste de ski rembourrée, grosses bottes, sac au dos. Environné des pétarades de son vélomoteur, il revient de flâneries au fleuve, des fleurs séchées, des graminées en bottes sur son porte-bagage. Vous désirez connaître les curiosités du pays ? Ici, c’est surtout le suicide des poètes. Celui-ci n’avait en tête que le Livre, la grande Phrase qui rachète tout.
Il parcourt le pays en tous sens, observant ses plaies, ses cratères, ses étangs trop calmes. Le terrain n’est pas plus accidenté que son cœur. Obstinément, avec rage, il le dit dans de longs poèmes colériques et boiteux, lumineux ou absurdes. Personne ne l’entend. Le voilà rendu au sol, paysan. Il récolte les carottes, les oignons dans des caisses. Aux soirées de fanfare, il se saoule affreusement. La salle à boire est désarçonnée ou agacée par ses diatribes. « — Quel artiste, celui-là » entend-on, et le mot sonne comme rêveur bouffon cinglé.
Il dit non tout net au monde comme il va. Tout l’imparfait de la vie sera effacé par une phrase juste. Mais qui la lira, qui comprendra ? Où sont-ils, enfin ? Et pourquoi ces rires étouffés au comptoir ? Il sort, il continue à persuader les ruelles, les arbres de fer qui blessent l’air.
Pour lui, ce soir la lune n’est qu’une lame mauvaise. S’obstiner encore. Mais pourquoi ne voient-ils pas ? Pourquoi se résignent-ils ? Dire encore. Aller de l’avant, comme son prénom l’y invite : Vital. Bien presser l’existence jusqu’à la dernière goutte. Le présent qui s’éclipse à chaque instant. Ils finiront par s’y reconnaître aussi. Ou alors, il leur fait peur ?
Il longe la voie, le fuseau de métal allumé par la lune basse. Des rails, les lignes tranchantes tracées sur le pays. La grande guillotine posée, comme inoffensive, dans les vergers, les prairies. Le moulin à silence.
Il pose doucement sa tête sur l’acier froid, il se confie.
Il écoute vibrer le monde qui se refuse à lui.

 

Jérôme Meizoz

Extrait de : Terrains vagues, @ L’Aire, 2007