Le train débarque son lot de pendulaires. Dociles, ils s’engouffrent dans le souterrain pour renaître place de la gare, sous les coups du vent.
Entre les immeubles modernes posés rectilignes sur l’avenue (comme une maquette dans la chambre d’enfant), on voit soudain, comme des bêtes tapies, le dos velu des montagnes, bleu épais, lourd, presque noir.
Venues de l’arrière-fond, elles ont l’air de rouler vers la ville en dévorant le paysage. De leur écran d’ombre se détachent les murs de béton. On perçoit sur leur échine un immense frisson, la houle des arbres en feuilles.
Elles sont l’avalanche future, le torrent débordé, le glissement de sol, la boue noyant vos maisons.
Elles sont votre terreur, et le souvenir mauvais des jours maigres. Elles déposent un peu d’hiver, un peu de nuit, jusqu’au cœur de la ville éclairée.
L’œil enregistre l’onde de choc de leur avancée derrière les maisons.
On baisse un instant les yeux. La rue fait son manège, voitures en file indienne, klaxons multicolores, rythme des feux alternés.
La circulation policée, les trottoirs dégagés, l’ordre sommaire et factice qui s’impose, un instant feraient presque oublier ces monstres sur les terres de qui nous avons posé un instant nos bagages.
Jérôme Meizoz