Lettres au pendu

 

 

« Quand un homme meurt, il devient
le condensateur de nos pensées volantes. »
Philippe Cholet

 

1er septembre 2008

Cher Adrien,

L’autre jour, en rangeant ma cave, désespéré de tous ces papiers accumulés, au moment d’en brûler une grande partie, je suis tombé sur plusieurs de tes lettres. Quelques belles enveloppes, à l’écriture parfaite et d’apparence sereine, postées de Paris, 13ème. Et dans la liasse, une aquarelle au format carte postale que tu m’avais offerte – un coucher de soleil, un voilier sur la mer, tout de rouges et de bleus lourds. Si les couleurs, chargées, têtues, rappellent Matisse, les traits évoquent plutôt un dessin d’enfant, fait à la fin de vacances trop belles pour accepter la reprise de l’école. En le regardant à nouveau, j’ai voulu croire que dans le dessin, ce jeu antérieur à l’écriture, tu parvenais à faire entendre une plénitude. Ici, ce frêle bonheur renvoyait à l’Italie, le pays de ta famille, dont tes textes disent l’absence.
Assis sur une caisse, à la lumière d’un néon de caserne, alors que dehors il faisait un soleil insolent, j’ai relu toutes tes lettres. Non je ne pouvais pas les brûler. Il serait exagéré de dire que nous étions d’intimes amis. De par nos âges, nos lieux de formation, nos amis, nos lectures, nous étions très éloignés, et une commune expérience valaisanne comptait finalement peu dans nos échanges. Elle avait juste servi d’accroche : « Ah ! Saint-Maurice, les heures en salle d’étude, les rochers noirs et humides au-dessus de nos têtes, la clochette annonçant la prière, toi aussi… ». J’étais un novice en écriture, comme un cadet à conseiller, que tu suivais avec bienveillance et surprise.
Ces quelques brèves lettres témoignent d’un compagnonnage et de services sympathiques, toi prodiguant au débutant que j’étais, quelques conseils, des adresses de revues et au détour d’une phrase confiant quelques mots désabusés sur les difficultés du métier de chercheur et de la vie d’écrivain. C’est toi qui m’as encouragé à publier, en 1994, un article consacré à Ramuz dans Critique. Pour moi la revue était un mythe lointain, et je m’étonnais de ses portes soudain ouvertes. Ce que j’essayais de dire sur cet écrivain, sa douloureuse identité artistique, sa généalogie imaginaire, son rapport violent à la langue française, avait retenu ton attention. Tes lettres étaient courtes mais engageantes, les miennes curieuses et trop brèves.
L’amitié n’as pas eu le temps de se frayer un chemin que tu étais déjà parti. Trop tard. Maintenant, que je puisse au moins t’adresser encore quelques lettres comme j’aurais aimé le faire.

 

14 septembre 2008

Cher Adrien,

J’écris souvent aux absents. Finalement mes livres se donnent à chaque fois un interlocuteur inaccessible, ma mère, mon grand-père, mon père même de son vivant, ou des morts plus éloignés. Je t’avais montré Morts ou vif, en chantier, et tu m’avais encouragé à sentir les mots sous les mots. Nos conversations roulaient sur la situation des écrivains en Suisse romande, on en venait à la vie politique en Valais et inévitablement au journal qu’on nommait « le pain quotidien », le Nouvelliste. Comme moi, tu déplorais son conservatisme et sa clôture sur les complicités locales. Tu ne manquais jamais de me citer un récent article, qui avait soulevé ton indignation. On se rappelait comment Flaubert traitait le Journal de Rouen, devenu Fanal sous sa plume, et les idées reçues qu’il colportait.
Nous avions tous deux une histoire d’amour-haine avec le journal de notre enfance. Dans les années 1980, le parti catholique et sa frange la plus conservatrice avaient la main haute sur la ligne rédactionnelle. André Luisier, l’œil rouge derrière ses verres fumés, tenait encore la barque. Jean-Marie Le Pen était accueilli en Valais (1984), le pamphlétaire Rembarre tressait des louanges du Général Pinochet, dont le régime autoritaire connaissait des méthodes éprouvées pour faire parler, ou taire, les dangereux communistes. Le dimanche, c’était la messe, et l’église régnait jusque sur les alpages. Bénissez-nous seigneur, notre raclette et le marché immobilier en expansion. C’était après le temps des « maquereaux des cimes blanches » croqués par le poète (1976), après l’affaire Savro aussi (1978). Mais l’intérêt et la morale étaient saufs, partout, l’école et l’église tenaient à leurs liens. Les clans savaient se taire.
En ce temps-là, quelques étudiants de gauche, insatisfaits de ce statu quo complice, tentaient de menues actions, souvent aidés d’un autre groupe, soucieux d’environnement. On rédigeait des tribunes libres pour protester contre les constructions sauvages, les pistes de ski taillées sans autorisation. On griffonnait des tracts : « Valais, mafia, même combat ! ».
En ce temps-là, comme dit la chanson, j’avais vingt ans. On affichait dans toute la vieille ville de Sion et de Martigny, en pleine nuit, des feuilles en faveur de la suppression de l’armée (1989). On soutenait un ami proche, secrétaire du WWF, tabassé presque à mort par des professionnels pour avoir exercé le droit de recours des associations de défense de l’environnement (1991). A une époque où la plupart des délits ne résistent pas aux méthodes de la criminologie, personne n’a trouvé les coupables… comme c’est curieux ! Devant l’hôpital de Sierre, où cet ami était soigné, on écoutait le virulent discours de Maurice Chappaz contre « les Nazis de l’économie » (ils ont encore frappé, depuis !).
En ce temps-là, le Nouvelliste était notre mascotte négative, on le détestait par conviction et par jeu, on l’affrontait comme un ennemi intime et invisible. Combien de lettres de lecteurs passées à la trappe ! Jusqu’en 1998, cela ferraillait encore : Rembarre venait de publier un nouvel article élogieux pour Pinochet, alors que celui-ci était mis en accusation par des juges de plusieurs pays. Tu avais lu l’article de Domaine public (7 janvier 1999) où je rappelais que le Nouvelliste était le dernier quotidien en Europe à publier des articles à la louange de Pinochet, au mépris des informations les plus alarmantes sur la torture systématique au Chili. Le rédacteur en chef d’alors, François Dayer, qui tenait sincèrement à dépoussiérer le Nouvelliste de son image de feuille réactionnaire, a piqué la mouche, sous prétexte qu’un édito plus sévère accompagnait l’éloge dû à leur chroniqueur. Dont acte. Dans l’édito du lendemain, je me faisais copieusement engueuler et traiter de « bolchevique » ! En ce temps-là, un certain humour subsistait tout de même, entre chiens de faïence. Les colleurs d’affiches se sont dispersés, rentrés dans le rang de la vie concrète, moi y compris. Mais ils se voient encore parfois, et certaines de leurs idées ont tenu bon.
Eh bien depuis 2007, quelque chose a changé. Le Nouvelliste ne fait plus tendrement rire comme il avait fini par le faire, au temps de l’ouverture, de François Dayer à Jean Bonnard. Ce journal s’est refermé comme une huître, et l’ombre d’un autre clan pèse sur lui. Autrefois, ce journal nous agaçait par son conservatisme ancestral. Le clan catholique, dans la post-modernité, avait pourtant toutes les allures du guignol attardé. A Lausanne et Genève, il était la risée. Aujourd’hui, une chose terrible a eu lieu, le passage à une révolution conservatrice qui allie consumérisme, populisme et paternalisme social. L’église y est plus que jamais utilisée comme une façade, et l’on ne comprend pas qu’elle ne proteste pas de cette réduction au décor : à la faveur d’affinités personnelles, l’esprit UDC a infiltré le Nouvelliste. C’est le signe d’un mariage de raison entre les élites conservatrices du Valais. Le risque, c’est que le PDC se fasse ronger, à terme, par un UDC revêtu de ses pieux principes. Convertis au libre marché néo-libéral et au cynisme, celles-ci n’ont plus la morale chenue de l’ancien quotidien, qui forcerait presque l’admiration de nos jours. La liaison s’est faite entre le marché sauvage, le conservatisme social et le quotidien unique, dressé au service de quelques politiques et promoteurs. En surface, ces élites encouragent à maintenir le peuple dans la religion qui, comme chacun sait, tient les masses à leur juste place. « Priez et abêtissez-vous, la foi viendra par surcroît. » écrivait un certain Pascal. Au-dessous, ils sont prêts à tout brader à la consommation et au marché, à un hédonisme obscène qui réduit tous et chacun à une marchandise. Mais on sauve les apparences par la Fête-Dieu et la robe candide des premières communiantes. Les ballades vers les vieilles chapelles (à préférer aux syndicats), etc. L’hypocrisie est totale. On se prend à regretter l’ancien Nouvelliste… Mon vieux cher ennemi et moi serions-nous devenus tous deux ridicules ? Il est temps que je cesse de le lire. Chaque samedi, pendant des années, il m’a plongé dans la colère ou le fou rire désespéré. Heureusement, j’ai d’autres lectures, qui tempèrent ses poisons. Ce journal aux couleurs criardes à côté des croix noires enferme un bon bout de ma jeunesse. Mais cette fois, il a été trop loin, sa mauvaise foi ferait vomir même un démon. Je lui tourne le dos pour de bon : question de grande santé !

 

26 septembre 2008

Cher Adrien,

Aujourd’hui, tu aurais eu cinquante ans. Notre dernier téléphone m’est revenu en mémoire, c’était deux jours avant que l’on te retrouve pendu dans l’appartement de Paris : ta voix blanche, comme assourdie, ta manière de parler par allusions du Pain de silence, récemment paru. Je te disais ma forte impression de lecture et tu qualifiais ce livre de « bombe à retardement » sans que je puisse encore comprendre tout ce que signifiaient ces mots.
Etait-ce la culpabilité, après un prodigieux effort pour mettre en forme la masse de mutisme qui t’avait emmuré ? Le livre n’avait donc pas libéré le « bagnard » (au double sens que tu donnais à ce mot) que tu estimais être ? Le geste libérateur, une fois devenu un ouvrage livré au public, a-t-il accru encore ta souffrance, plutôt que d’y mettre fin ? Les livres ont souvent des conséquences que l’on n’imagine pas. Les mots agissent une fois hors de nous, sur les autres, mais aussi se retournent contre leur usager qu’ils défient de leur étrangeté nouvelle.
Diogène ne cessait de dire que pour bien vivre, il fallait disposer d’une raison droite ou d’une corde pour se pendre. Et un écrivain ajoute : dans ce métier de plume, un suicide peut être considéré comme un accident de travail.

 

4 octobre 2008

Cher Adrien,

En relisant Une vie de livre (1993), évocation de la solitude d’un ouvrage sur une étagère, j’ai eu un choc, comme si soudain j’avais compris une part de l’oppression que tu ressentais. Quelque part tu racontes l’histoire d’un enfant (c’est toi) qui ne voulait pas manger, mais soudain accepte d’ouvrir la bouche parce qu’il aperçoit des lettres de l’alphabet dans le bouillon. Autrefois les enfants, apprenant à lire, tombaient dans « la soupe à l’alphabet », comme on disait. Et qui de nous n’a pas joué avec ces lettres flottant dans le bouillon gras, en s’émerveillant de toutes leurs combinaisons ? Tu es donc tombé comme moi dans les mots, mais tu l’as fait à partir d’une histoire bien plus singulière. Tes parents étaient venus d’Italie pour travailler à nos pyramides modernes, sur le chantier des barrages alpins. Vous avez vécu à Bagnes où tu es né (te voilà « bagnard » dans Le Pain de silence), puis à Fully, tu entendais sans doute parler l’italien à la maison. A l’école tu écrivais une nouvelle langue, le français. L’entrée dans l’écriture que l’on présente sans discussion comme une libération ou un gage de liberté, cache aussi une souffrance que l’école se garde bien de commenter. Pour l’enfant issu de milieu peu accoutumé aux techniques de l’écrit, cette acquisition et ses usages ont un coût élevé. Elle peut le projeter dans un monde nouveau, certes, mais tous vivent-ils avec aisance ce déplacement d’expérience et de valeurs ? L’instruction pour tous, si noble qu’elle soit en tant qu’idéal, n’a-t-elle pas aussi des effets incontrôlés, suscitant parfois des valeurs incompatibles avec les circonstances, des ruptures de vie, des formes d’étrangeté à soi ? Peut-être est-ce ce que Rousseau évoquant quand il écrivit à Voltaire le 7 septembre 1755 : « Quant à moi, si j’avais suivi ma première vocation et que je n’eusse ni lu ni écrit, j’en aurais, sans doute été plus heureux. » Combien de fois ai-je entendu, dans mon propre village, des fils de paysans ou de petits employés dire : « Lire ces livres, c’est trop pénible, ça ne veut rien dire pour moi. ». Ce que j’aurais pu prendre, du haut de mon excellence scolaire, pour une forme d’inculture, était la protestation de leurs corps devant un dressage à l’imprimé. Leur prime éducation, leurs habitudes physiques, leur manière de parler et de jouer, tout cela était contredit par la discipline de l’écriture, par les longues heures de station assise dans la classe, et ils protestaient à leur façon contre cet ordre pour eux étrange. Comment savoir si pour toi cela fut souffrance ou plaisir, contrainte ou gourmandise ? Dans tes livres, c’est le goût du langage qui frappe. Très vite un nouveau continent, un espace de promesses s’est ouvert pour toi. A tel point, il me semble, que tu as adopté le point de vue du livre. Comme si tu étais livre devenu, sans regret apparent. Tu as plongé dans la soupe des lettres avec avidité, comme si elle allait te libérer du silence pesant autour de la table familiale, et d’une parole manquante, chaotique, faussée. L’écriture et donc l’école puis l’université, devenaient des lieux de libération ou de revanche contre ce manque premier. Une nouvelle vie était promise ou permise. Avec le risque à courir de cet apprentissage et des conséquences de ce monde de réparation. Emma Bovary recrache, une fois son suicide accompli, un liquide noir comme de l’encre… Don Quichotte devient fou d’avoir lu trop de livres… Quand j’avais quinze ans, ma grand-mère voyant que j’étais gourmand de papier me racontait l’histoire d’un jeune homme devenu fou après avoir lu toute la bibliothèque de son père. Son apologue cherchait à mettre fin à ce « vice impuni », la lecture. Je ne peux repousser la pensée que l’écrit, qui t’avait sauvé un jour, a pu t’empoisonner ensuite. Tes émotions sont-elles demeurées prisonnières des prestiges du haut langage ?

 

18 octobre 2008

Cher Adrien,

Depuis longtemps, et même sans t’avoir encore rencontré, tu étais un personnage de mon univers. En 1984, ton premier livre, Eloge du migrant, avait impressionné les critiques et les lecteurs. Après des décennies de littérature de terroir, exaltant l’autochtone le plus sommaire, les familles valaisannes achetaient cet étrange journal d’un saisonnier qui leur renvoyait en miroir l’indifférence voire le racisme dont elles avaient fait preuve lors de l’arrivée des travailleurs immigrés. Un écrivain était né dans la vallée, « italien de langue française » comme tu aimais à dire, grandi tout près de chez nous, à Fully, ayant lu et rêvé sur les mêmes bancs d’école.
L’été dernier, j’ai traversé la région de Ligurie d’où viennent tes parents. Le pays d’un de tes livres presque heureux, La Matta (1994), écrit à Monte Moncello si j’en crois le témoignage de Jean Roudaut. Et tous ces villages bordant La Spezia, des Cinque Terre à Porto Venere et Lerici. Assurément très différents des Alpes, même sur leur versant sud. Quelques nids d’aigle sur la mer, les Alpes ligures couvertes de pins et d’oliviers, bombardées de nuages humides souvent comme les collines qui entourent Rio de Janeiro. Une réduction des tropiques. En pensant aux saisonniers qui pendant trente ans sont venus tous les printemps dans nos villages, pour travailler à la chaîne à la caisserie voisine, sous l’énorme cheminée de briques rouges, je me demande toujours : comment nous percevaient-ils ? Ils arrivaient dans des Fiat 500 bourrées de bagages, presque toujours sans leur famille, après une route très longue (enfant, je déchiffrais sans succès leurs plaques, CT (Catane), BA (Bari), LI (Livorno)…). Ils avaient quitté la végétation touffue, l’air salin, la familiarité de la rue où tout le monde se réunit en fin de journée ; et ils se retrouvaient parqués dans des baraquements collectifs, à la lisière du village, à distance des villas. Le petit Joseph, comme on l’appelait (mais c’était Giuseppe), traînait seul le dimanche, quelques heures de répit avant de reprendre le travail à la chaîne. Après quelques années, on s’est mis à le saluer, il faisait partie du paysage. Mais lui aurait-on adressé la parole ? Mieux que les Gitans, les saisonniers avaient un logement, y étendaient leurs draps de couleurs, mangeaient parfois devant les portes. Mais d’abord ils étaient séparés de nous, et puis peu à peu intégrés par les cafés (rarement par des mariages), le football. Je me souviens d’âpres discussions lors d’une Fête-Dieu où pour la première fois une équipe de saisonniers devait affronter notre club. Les propos ambivalents, une curiosité, la vague inquiétude des gens.
Comment jugeaient-ils notre vallée étroite, ventée, ombreuse, toujours fraîche comme un tunnel ou une chapelle ? Notre isolement dans les maisons ? Notre cuisine de montagnards ? Le travail qu’on leur demandait ? Jamais nous n’aurions pensé qu’eux pouvaient aussi nous juger, nous jauger. Seul notre regard sur leur vie nous semblait autorisé, légitime.

 

26 octobre 2008

Cher Adrien,

Il y a peu, un journal littéraire marquait, avec un an d’avance (l’erreur avait quelque chose de morbide), l’anniversaire de ta mort : « Il y a dix ans, Adrien Pasquali nous quittait… ». Et l’auteur de comparer deux écrivains suicidés issus du même village, Adrien Pasquali et Vital Bender. Ce dernier, au portrait esquissé dans Terrains vagues sous le signe de « Rimbaud à vélomoteur », m’avait touché par sa vie explosée, la violence de sa création et le silence presque absolu de l’environnement à son égard. Il n’avait pas quitté le village pour les études, la ville, le langage des savants. Il s’était plongé sur place dans les livres et était parti au combat muni de ces seuls mots erratiques qui l’avaient fasciné. Et qui dans le village tombaient comme des fantassins devant les railleries du quartier. Pour qui se prenait-il, cet artiste ? Menée dans une campagne sans paroles, peu préparée à entendre ses invectives, sa quête un peu cathare s’égrenait dans plusieurs livres de charge, parfois bavards, jamais communs. Comme Rimbaud, il s’est trouvé rendu à la terre, littéralement humilié par ce silence universel. Comme le poète, il a senti l’indifférence de sa province le dévorer peu à peu, jusqu’à la tentation de se taire pour de bon. Usé, vexé, isolé, il s’était couché sur les rails, « la grande guillotine posée, inoffensive, au milieu des champs. ». Cela deux ou trois ans après toi. Il avait protesté en vain contre la résignation universelle, celle dont parlent toutes les chansons :

« Les hommes se noient, engloutis par leur vie
aux côtés de leur femme qu’ils ne connaîtront jamais.
Mon esprit déborde de questions. »
(Eddie Vedder, Guaranteed)

 

1er novembre 2008

Cher Adrien,

On n’écrit pas aux morts, je sais qu’ils ne nous entendent pas. C’est aux vivants (maîtres ou parents) que l’on voudrait dire leur fait. Et quand on se décide à le faire, une bonne fois, ils sont déjà enfuis. C’est à des fantômes en soi qu’on crie à pleins poumons : voilà un moment de littérature.
En m’adressant à toi, pour prolonger un peu nos entretiens, le courage qu’ils me donnaient, je parle à d’autres. Ce que ton absence ouvre, dédommagement moindre pour ceux qui restent, c’est un espace dégagé des attentes habituelles de la communication. En parlant aux morts, on se donne une liberté que la réalité des vivants nous refuse, on laisse derrière soi les convenances du moment. D’ailleurs, les écrivains s’adressent souvent aux morts, parlent à leur hauteur, dans la visée de les atteindre. C’est là qu’on peut entendre ces voix hallucinées, si singulières, de Faulkner dans Absalon Absalon !, de Chappaz dans Le Garçon qui croyait au paradis, de Pierre Michon dans Vie de Joseph Roulin. Un écart, un recul, nécessaire pour qu’une voix se pose. Dans la nouvelle « Ils ne périront point », Faulkner raconte la sidération d’une famille de paysans américains apprenant la mort de leur fils aîné, Pete, lors des bombardements de Pearl Harbor. Le récit, halluciné, nous plonge dans la conscience troublée du petit frère du défunt, et fait revivre l’absent dans le corps des mots. Sa mort n’a fait qu’accroître sa présence en chacun d’eux, aimante toutes leurs paroles. D’où ce titre quasi religieux, mais célébrant de fait les seuls pouvoirs de l’écriture.
Tu connais sans doute cette coutume touchante et un peu risible : dans le journal local, le Pain quotidien dont je te parlais il y a quelque temps, une rubrique est consacrée à des hommages funèbres. Non pas rédigés par les journalistes, mais par les amis ou parents du mort. Juste à côté des « pages froides » qui consignent, avec photo en noir et blanc, la liste de l’au-delà (tournant les pages, on y jette un œil distrait ou anxieux, si on reconnaissait soudain un vieil ami, une voisine ?), on lit chaque jour la lettre d’un endeuillé à l’absent définitif. (De même, on glisse dans le Mur des Lamentations des messages adressés aux disparus).

« A MA GRANDE SŒUR SUZANNE.
Il y a quelques semaines en te visitant, je t’ai demandé si tu souffrais. Tu m’as répondu : « Non, je suis bien. ». Je parcours mon enfance au Pré-de-Foire, je me revois en champs et aux foins. Je refais le chemin de mon adolescence et te dis qu’il a été beau. Il m’apporte la paix. Tes souvenirs ont remémoré les miens, car ton enfance a guidé la mienne, tu étais la grande sœur qui m’a toujours soutenue et aidée. Ma chère grande sœur, je te dis au revoir, bonne continuation sur ton chemin : car Tout est mouvement, tout se renouvelle.
Ta sœur, Yvette. »

Etrangement, ces textes s’adressent directement au mort, comme si le journal était un canal unique et mystérieux, seul capable de relayer là-haut (c’est ainsi qu’ils se le représentent) les mots restés en souffrance, sans adresse ici bas. En publiant leur lettre dans le journal lu de presque tous, pensent-ils communiquer réellement avec l’absent, ou sentent-ils qu’écrire à tous ceux qui l’ont connu équivaut, comme par une sorte de mosaïque émotionnelle, à l’atteindre en personne ou en effigie ? C’est prêter bien du pouvoir à un modeste imprimé, aux photos criardes et de modeste définition, aux titres gras qui tachent les doigts. Au moins font-ils savoir à d’autres ce qu’ils auraient souhaité dire au mort de son vivant, mais la timidité ou la crainte des formules les a retenus. Faute de mieux, ce détour posthume, après tout, équivaut peut-être à un contact avec l’au-delà.
Et c’est bien ce que je fais, en te désignant d’office, absent irrémédiable, comme interlocuteur. Vois-tu, ton suicide violent a suscité une foule de questions et, comme tu le prévoyais sans doute, bien des remords. La pendaison est chargée d’une violence obscène, moyenâgeuse, que j’entends comme un cri de reproche adressé à tous les indifférents. Toi, si informé, si lucide, que tu aies décidé de quitter ce monde, c’est un signe décourageant pour nous tous. L’impression d’être abandonnés au milieu du gué. Sûr que tes souffrances, il faudrait parler de maladie sans doute, ont épuisé ta volonté au-delà de toute mesure. Dix ans que tu as décidé de nous laisser en plan et la force noire du Pain de silence, ce livre d’un souffle, réquisitoire ou plainte, vibre encore. Ceux qui comme moi l’ont lu avant ta mort, car le livre avait paru depuis une quinzaine à peine, ont senti le terrain intime labouré par tes mots, et espéraient l’issue d’une libération, si tant est que la parole ait un tel pouvoir. Pour ceux qui l’ont lu après coup, il devenait clair que ce livre donnait le message caché d’un adieu. Pour toi, la guerre est finie.

 

11 novembre 2008

Cher Adrien,

Ce dont tu as été témoin dans le monde universitaire t’a laissé un goût amer. De remplacements en mandats, de postes brefs en contrats limités, tu es resté un intellectuel précaire. Après des années à ce rythme, tu aspirais à une stabilité d’emploi. Malgré ta pudeur sur ce sujet, nous pouvions deviner de lancinants soucis d’argent. Ta journée faite en bibliothèque, tu t’attelais à des traductions censées t’apporter un revenu d’appoint. Le salaire des traducteurs, bien souvent, est misérable, alors qu’il faut tant d’expérience et de savoirs pour cette tâche ! Où trouvais-tu encore le temps d’écrire tes propres livres ? Etait-ce l’occupation des insomnies dont tu te plaignais souvent ?
Pour une personne issue de l’immigration, qui plus est ouvrière, l’université n’est pas d’accès aisé. Et même s’il obtient toutes ses reconnaissances, la maison peut lui demeurer étrangère. Pierre Bourdieu a montré dans une mémorable statistique qu’un fils d’ouvrier avait, dans les années 1960, une probabilité 34 fois moindre d’accéder à un diplôme universitaire que le fils d’un cadre supérieur. Même lorsque les entraves formelles sont levées, il demeure des obstacles invisibles. Tu les as connus dans un sentiment étrange, un malaise, malgré ta réussite scolaire, sous une forme cachée. Le savoir ne suffit pas : Rousseau laquais à Turin sait mieux le latin que les aristocrates qui l’emploient, sans pour autant trouver sa place ; Julien Sorel apparaît comme un perroquet appliqué dont la prouesse philologique doit conquérir, contre son origine obscure, la bourgeoisie assemblée. De Jules Vallès à Annie Ernaux, les écrivains issus des mondes parallèles ont décrit cette honte diffuse. Et les relations qui manquent, la sidération de ne pas savoir s’orienter là où d’autres évoluent comme s’ils étaient sur leurs terres depuis toujours. Fils de vigneron du même canton, l’écrivain Alain Bagnoud raconte ces sentiments douloureux dans un court texte intitulé « Cuisine » :

« Je ne pouvais pas leur [aux parents] dire mes difficultés d’intégration. Leur expliquer le prix à payer quand on pénètre dans un milieu qui n’est pas le sien. Le poids d’angoisse, la crainte de mal faire, un sentiment d’inadéquation, ce que ça induit de se retrouver sans repères ni codes, posant ses pieds comme sur les pierres d’un torrent dont n’importe laquelle peut se retourner. ».

A l’université, certains ne comprenaient pas ta double carrière. Pour eux, il n’était pas souhaitable d’être critique et écrivain. Tu m’as raconté avoir entendu à ce sujet des mots désagréables ou humiliants. Sans doute tes écrits suscitaient-ils aussi des jalousies. Tes travaux académiques étaient respectés, j’entendais citer en exemple une thèse en deux tomes sur Ramuz. Pourtant le relevé patient des variantes, l’interprétation méticuleuse de tout le processus créatif d’Adam et Eve en auraient rebuté plus d’un. On disait de l’écrivain vaudois qu’il était « ouvrier du langage ».
C’est parfois le sort aussi du critique, du traducteur. Suivre la genèse du roman ramuzien, c’était pour toi un apprentissage de la création. Même si tu ne partageais pas tous les choix de Ramuz, tu étais impressionné par la précision et l’obstination de son travail. Un autre solitaire sysiphéen, aux prises avec une langue toujours étrangère. A cette patience d’atelier, tu as joint l’exercice ancien du pastiche, comme Proust jeune homme. Tu souhaitais une mise à l’épreuve par l’imitation amusée, dans Passons à l’ouvrage (1989). Ces joyeuses passes d’armes, les premières, n’ont pas duré.
Mais l’université a ses codes anciens, ses tenues, ses manières d’être, elle nécessite des appuis en coulisse, et tu n’y trouvais pas d’aise. Les conflits d’intérêt y prenaient le pas sur la discussion des livres, les querelles de postes reléguaient la création au second rang. Tu parlais souvent avec mépris des intrigues que tu y avais décelées, des jeux d’influences, des caciques intouchables œuvrant comme juges et parties dans telle commission. Sans doute pressentais-tu que l’on ne t’y accueillerait pas comme l’un des leurs. Que ton origine, ton rapport aux mots, ton exigence austère et peu sociable, les rebuteraient. Tu t’en défendais, au lieu de baisser la tête et d’afficher un respect obligé pour qui te menait si cruellement, par une attitude qui m’a toujours frappé. Toi d’ordinaire si courtois, aimable, tu manifestais alors tête haute, une allure de défi, presque arrogante. Dans les colloques, cela tenait au ton de ton propos, à ta manière de prendre la parole, de préciser, de moucher sans ménagement un assis de la maison. Une grande violence se love derrière les politesses d’auditoires. Si fragile que soit ta position, tu avais de quoi faire sentir à certains l’étroitesse de leurs idées, de leur langue.
Dans la cour de l’ancienne Bibliothèque nationale, avec un café machine à l’odeur de plastique, on s’est retrouvés, une année durant, plusieurs fois, lors des courtes pauses permises à qui voulait garder sa place. Une cigarette encore avant de retourner farfouiller dans les volumes anciens. Un éclat de rire et un rendez-vous en fin de journée Aux bons vins, pour une tartine accompagnée d’un ballon de rouge. Tu lisais méthodiquement tout ce qui concernait ton sujet, avec une érudition impeccable. Les derniers temps, tu achevais une étude sur le dernier des Mohicans

 

5 décembre 2008

Cher Adrien,

Tes livres, pour la plupart, m’inspiraient un sentiment d’étrangeté et d’inconfort. Assurément, nous n’avions pas beaucoup de points communs littéraires, des goûts très opposés, mais cela ne faisait pas obstacle aux discussions. En lisant Eloge du migrant, j’étais si frappé par ce haut langage que tu prêtais au saisonnier, cette étrangeté de la parole littéraire que tu tenais à manifester à l’extrême. Elle était sans rapport avec la parole d’un ouvrier italien, elle ne devait pas d’ailleurs la reproduire. Mais cette langue me tenait à distance, coupait court à toute émotion personnelle, interposait entre le personnage et le lecteur un écran de pensée, d’idées, qui devait beaucoup à une savante tradition. Tes textes jouaient de l’allusion et je pouvais m’en sentir exclu. Comment tes parents les liraient-ils ? Mais leur étaient-ils adressés ? Dans la prose de Mallarmé intitulée « Conflit » le poète enclos en son jardin, se trouve dérangé par des ouvriers terrassiers et s’en plaint. Ils finissent, avinés, par le traiter de « fumier » ! Et la haute langue met en écrin cette scène de rue, la sculpte dans une perfection de phrases, toutes d’euphémisme et d’ironie, donnant au poète le beau rôle… Ce n’est que dans le Pain de silence, il me semble, que l’émotion, le nœud rythmique qui dans ton corps donnait le ton, a trouvé à s’exprimer plus directement. Dans ce livre, la littérature a été l’exégèse d’un corps, comme le souhaitait Nietzsche. Cette fois, la forme malgré tout très savante du monologue intérieur n’avait pas exclu le lecteur et son monde.
Paradoxe, l’écriture qui devait être une communication, un échange, devenait chez toi manifestation d’une mise à distance, cryptage soigneux de l’immédiat. En te lisant, je sentais la plus grande partie de moi congédiée au seul profit d’un exercice savant. Au fond, issu d’un milieu ouvrier, de parents étrangers, ta manière d’accéder aux univers littéraires a été d’instaurer une coupure avec ces dispositions premières, revisitées par le langage. Ecrire, était-ce alors couper les ponts, ou dire la distance ? Renaître en l’autre langue ? Issu comme toi d’une famille de modeste bagage culturel, peu familière des livres, j’ai instinctivement pris l’option inverse-Pourquoi rompre avec le langage de ma tribu ? Plutôt savoir parler dans deux mondes. J’aurais souffert d’écrire des textes qui auraient rebuté, au premier abord, les miens. Il ne s’agissait pas de s’en tenir à leurs seuls critères, mais de les garder à l’horizon. La contrainte d’une lisibilité première ne me pesait pas : je pouvais réserver à d’autres couches du sens le jeu ambivalent des représentations. Et les textes d’apparence simple révèlent après plusieurs lectures des échos inattendus.
Une fois engagés dans les mondes littéraires, qu’advient-il de nous ? Le quotidien nous semble factice ou presque. Les êtres auprès desquels on a grandi, nous leur en voulons de ne pas accorder la même importance au langage, de n’avoir pas entendu les grandes voix sur lesquelles nous nous sommes très tôt réglés. Je me souviens d’après-midi passées, avant quinze ans, à lire les Discours de Rousseau sur l’escalier d’une vieille maison voisine. Elle avait abrité plusieurs familles d’Italiens dont nous avons encore des photos. Ainsi le grand-père, revenu de la guerre de 1914 : il s’était trouvé seul face à un soldat allemand, tous fusils pointés, mais aucun des deux n’avait tiré… Ses trois filles mortes de la tuberculose, puis plus tard un copain de jeu dont la mère avait le secret d’immenses sandwichs au salami. J’étais sur l’escalier, le mercredi après-midi, et j’entendais dans mon cerveau ces périodes au rythme lancinant, « les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils [les hommes] sont chargés… ». Et ma voisine qui passait à vélo, de la rhubarbe dans ses sacs, me semblait soudain aussi étrange qu’une apparition. Dans mon propre village, j’étais comme exilé et cette différence pressentie devait me plaire troublement. J’en suis revenu, et des orgueils du savoir aussi ! Après tant d’années à tout prendre au tragique, j’ai vieilli assez pour que l’humour me vienne à la bouche, de manière inattendue. Un humour qui aurait Socrate ou le Bouddha pour parrains, sans cynisme, plutôt une sorte de tendresse pour le monde qui s’échappe. Comme toute ton existence était sérieuse aussi, sans répit, Adrien, c’était à faire peur. Même dans le rire, tu étais grave.
Soudain, j’ose quitter le registre du funèbre. Un pur plaisir à déserter les attentes. J’ai même accepté une chose qui m’aurait rebuté il y a quelques années : écrire pour le journal satirique que les jeunes du village publient au Mardi-Gras. Exercice de haute voltige, puisqu’il consiste à relier le discours du lieu, la parole de l’enfance et l’écriture de l’adulte sans renier aucun des trois… Incapable d’une telle acrobatie, il ne me restait qu’à la mettre en scène ! Le texte marie la difficulté et sa libération. Le voici pour te quitter sur une note d’humour, sur les bienfaits du monde à l’envers :

               DANS LE COCHON, TOUT EST BON

"On" a proposé à l’un des écrivains du cru d’écrire dans le journal de Carnaval pour la première fois de sa vie. Cette Commune compte au moins trois écrivains, ce qui mériterait d’être inscrit au Guiness Book des Records. Parfaitement. Trois écrivains, c’est beaucoup pour un modeste village. Trop, diront certains. Et puis, à quoi ça sert ? Fully n’en avait que deux, et suicidés en plus. Paix à leur âme. Un intermédiaire appelle donc discrètement l’écrivain du cru :

L’AUTRE : — Dis donc, on m’a dit de te contacter. Tu as envie d’écrire un texte sur le village, un sujet libre !
LUI : — Mais c’est qui ce "on" qui m’invite ? Le Parti, l’Organisation secrète, la Rédaction fantôme ? Quel mystère !
L’AUTRE : -Tu comprends, c’est anonyme, je ne peux pas te le dire.
LUI : — Oui, mais tu vois, c’est délicat, il faut attendre le résultat des élections. Si le village devient un bastion social et écologique, ce serait un autre record à fêter ! Et cela changerait tout à mon article…
L’AUTRE : — Prends tout ton temps, il nous faut ton texte un peu avant Noël. D’ici là, les voix seront comptées.

L’écrivain a dit oui. Il se dit qu’écrire, il doit pouvoir. La seule chose qu’il sait faire, d’ailleurs. Bon qu’à ça. Mais l’humour ? Pas sûr… Il se creuse la tête, imagine des bons mots, des histoires de quartier. Il sèche sur une feuille, puis téléphone à une parente du quartier :

LUI : — Tu sais pas la meilleure ? je dois écrire pour le journal de Carnaval, c’est dire s’ils misent sur l’ouverture ! Raconte-moi des bonnes anecdotes de cette année !

Elle ne sait pas trop. Et puis aucune histoire ne convient. Finalement l’écrivain se dit qu’il va renoncer, se dédire. Parce qu’écrire, même sur son village, ce n’est pas ajouter son mot à la rumeur générale. Si seulement c’était si drôle ! Pour lui, parler de cela, tout proche, oblige à se tenir à distance des connivences et des morales qui ont cours, avec les prisons qu’elles supposent. Occuper un point de vue qui n’a rien d’amusant : celui de l’absent, celui du mort. Il se dit qu’il ne peut pas raconter la cuite de X à la fête Y, décidément. Alors il rappelle l’intermédiaire de l’Organisation pour lui dire de transmettre à "On" qu’il ne peut pas, qu’il ne sait pas. Il se sent piteux, parce que ces villageois qui occupent une telle place dans sa tête (et son cœur), il se révèle incapable d’en rire.
Pour se consoler, l’écrivain du crû décide que cette année, il se déguisera à Carnaval. Il ira faire les bistrots histoire de voir si de cette façon, au moins, l’humour se trouvera sur son chemin.
Après s’être à nouveau creusé la tête, il a trouvé : il se déguise en touriste avec un short rouge, une casquette à visière et un appareil de photo. Et puis il laisse libre cours à son air hébété. Avant de sortir au village, il passe chez la fameuse parente pour lui montrer son accoutrement, car elle a l’œil juste.

LUI : — Eh bien, tu vois, je n’ai pas pu écrire ce satané article de carnaval ! Moi qui voulais parler du Mardi-Gras, des marmites qu’on dérobait autrefois, et puis du porc qu’aiment manger les Chrétiens mais que ne touchent ni les Juifs, ni les Musulmans… Mais je les aurais barbés avec ces histoires… Et alors, comment tu trouves mon déguisement ?
ELLE : — Ça te va comme une sonnette à un cochon.

 

17 décembre 2008

Cher Adrien,

Où en est le monde depuis ta mort ? L’histoire s’accélère, les conséquences de choix planétaires se font visibles. L’impression peut-être, vu d’ici, d’une perte de contrôle collective, alors que la modernité, optimiste, visait la maîtrise du destin. Le coup d’arrêt aux croyances d’un futur meilleur a été donné il y a longtemps. Je pense au suicide d’un autre écrivain : le 26 septembre 1940, Walter Benjamin acculé par les Nazis dans les Pyrénées, décide de sortir de scène. Peu de mois auparavant, la guerre déclarée, il avait comparé l’Histoire à une « tempête » aveugle. Comme si les hommes avaient perdu le contrôle.
Tu as été épargné par un mouvement de fond, dans les années 2000, qui t’aurait sans doute inspiré horreur. La monétarisation de tout, le consumérisme conquérant tous les espaces vitaux. Partout l’invitation au désir, à l’objet, à l’achat. Chacun pour soi, dans la bulle des appareils techniques, obsédé de « communiquer ». Partout, le règne de langages figés (défi, réussite, concurrence, flexibilité) auxquels dès la jeunesse il faut s’identifier, au prix d’une réduction de soi. Partout, le recul des solidarités, le mensonge des puissants pour vendre leur version du monde, frelatée souvent. Les lois sociales conquises depuis près de deux siècles par des luttes contre l’arbitraire des puissants sont en voie de dissolution. Sonnés par la parlotte sur les « réformes nécessaires », les citoyens les plus pauvres ne se défendent même plus, moroses ou impuissants. Il sont atomisés, enfouis derrière leur téléviseur. Sur les écrans, plus de vérité, seulement des stratégies de communication, et des intérêts à l’infini se faisant face. Le monde, « cette assemblée de dupes et de fripons », comme l’écrivait Balzac… Et Coluche qui ose : « On ne peut plus dire la vérité à la télé. Il y a trop de gens qui regardent. »
A cela s’ajoute chez nous un racisme rampant, la haine distillée par un parti du « centre » qui se désigne comme la voix du peuple… Je partage l’opinion de l’un de nos anciens professeurs, récemment décédé, Jean-Luc Seylaz. Grand fumeur de Gitanes, coureur de sommets à skis et fou de littérature. En août 1989 avait écrit dans un hebdomadaire politique, à propos de la situation politique en Suisse :

« Si une nation, un peuple, une patrie impliquent un idéal, des valeurs partagées et le sentiment d’une véritable solidarité, qui sont mes compatriotes ? A part un passeport à croix blanche, que puis-je partager avec les banquiers, les spéculateurs, les intégristes, les xénophobes ou les racistes… ». (Domaine public)

Que gagne la bête la plus rusée ! Sous prétexte de créativité, l’époque demande une lutte, et les loups rentrent chez eux, épuisés, pour enlever leur masque… « Jusqu’où fléchiras-tu, peuple méconnaissable ? » demandait Henri Michaux durant la guerre. Ne vivons-nous pas une guerre de tous contre tous, au motif de produire plus encore, je crois, mais la forme en est larvée, sournoise.
Une jeunesse a dit non, pourtant, un autre monde est possible. Elle tisse ses réseaux pour faire pièce au grand frère autoritaire qui surveille tout, voudrait dicter le monde à ses usagers mêmes. L’espoir n’est pas perdu. La société civile souterrainement se consulte puis s’exprime. Même si les mouvements d’émancipation ouvrière qui depuis deux siècles demandent une nouvelle distribution des richesses semblent à l’agonie en Europe, d’autres formes de résistance (ou tout simplement de réplique ou de vigilance) émergent dans les quartiers, sur la toile. Là où la prise de parole démocratique devient un procédé gênant pour les puissants. L’information circule souvent hors de contrôle des groupes hégémoniques. D’anciens lutteurs ont le courage de répéter ce que d’autres voudraient taire. Hier, un mot de Jean Ziegler m’a remis en selle pour quelques jours. De loin en loin, je puise du courage chez quelques amis qui luttent sans trop y penser, où chez tel poète :

« Ils peuvent arracher toutes les fleurs jamais ils n’arrêteront le printemps. » (Pablo Neruda)

Adrien, il faut maintenant te laisser partir. Les souvenirs ne font désormais plus mal. Comme le sang, la parole circule à nouveau. Tu as rejoint la cohorte des poètes qui tentent de nous tirer du sommeil dogmatique, de la torpeur mentale. Les graines sont semées, et nul ne sait ce qu’elles deviendront…

 

© Jérôme Meizoz, 2009