Bonne encre noire
Mettez dans une bouteille
- une livre d’eau, celle de pluie est préférable
- deux onces de noix de galle grossièrement concassée
- demi once de vitriol vert et autant de gomme arabique
- exposez la bouteille au soleil mais ne la bouchez pas trop de crainte qu’elle ne saute
- agitez de temps en temps mais pas avant de vous en servir
On laisse le marc dans la bouteille
Recette manuscrite datée de 1865, retrouvée dans une enveloppe orange avec les lettres de Jules à Antoine, et l’autorisation de débarquer à Buenos Aires pour Eugène, leur père.
Valais, 1850. Quitte à crever, autant que ce soit en route. Paris, São Paulo, Buenos Aires. Tavernier, Antille, Albrecht. Ils défrichèrent la voie et des milliers d’hectares de terres nouvelles qui n’attendaient qu’eux. A peine arrivés de l’autre côté de l’océan, ils n’en crurent pas leurs mains : un coup de pioche, une récolte. Sauvés de la misère, blanchis pour les fêtes, même argentés, ils écrivirent, pesant leurs mots. Un vent d’El Dorado souffla sur les montagnes, et les cales des navires déversèrent dans les plaines transatlantiques des armées de crève-la-faim, l’assiette creuse enfin remplie. Toujours plus lointaines, les colonies étaient nommées d’après les villages d’origine et leurs saints, l’église au milieu. Le dimanche après la messe, les hommes, et quelques femmes se passaient l’Almanach du monde quitté. La nostalgie était sobre mais imprégnait les maisons, vingt-cinq années d’exil plus tard, et l’aisance venue.
Au tournant du XXe siècle, le nombre d’arrivants diminua à mesure que s’amenuisaient les chances de réussite. Les derniers qui avaient suivi un à un le chemin, comme Le petit poucet – car il y avait toujours un compatriote aux étapes – eurent beau batailler dans quelques hectares de forêts vierges qui ne les attendaient pas, rien n’y fit. Au-delà des routes et de leur volonté, le filon était pratiquement épuisé : Jules Masserey, Sierre 1900 – Argentine 1928.
On savait dans la famille qu’il était parti en 1924 de la ferme du Devin dans la plaine du Rhône, pour le « fin Nord de la République argentine, dans les territoires en Missiones, que tu pourrais voir sur la carte de géographie, et qui sont entre le Brésil et le Paraguay ». On ne savait pas comment il avait vécu, et à peine comment il avait fini.
Quand le secrétaire de mon grand père – le meuble, pas l’employé que la famille n’a jamais eu – dut quitter la maison de famille peu après le décès de l’aïeul, on le vida. Quelques vieux livres de comptes churent d’un tiroir retourné, ainsi qu’une enveloppe orange. Le tout faisait un paquet ficelé comme une chaussure. Rien d’intéressant a priori pour les déménageurs : ce témoin d’une époque disparue encombrait, il passa par la fenêtre. Au jardin, il refusa pourtant de brûler parmi tout ce qui traînait, livres et broussailles. Comme un condamné est gracié quand la corde casse, mon père recueillit l’enveloppe noircie, et l’envoya chez moi quelques années plus tard : « Toi qui aimes les vieilleries, cela t’intéressera peut-être. » Je l’ouvris un après-midi d’hiver dans la plaine du Rhône bleuie de froid, où j’étais venu enterrer un dernier grand-oncle. Je me souviens, le ciel était jaune sombre au-dessus de la barre montagneuse. Les lettres de Jules étaient là, trois quarts de siècle après son naufrage dans des terres sauvages près des chutes d’Iguaçu. Des pages pliées serré. Le papier cassant aux entournures. Avec une odeur, une encre sépia, une écriture de temps épistolaires révolus. Un son, aussi : le silence griffé par une plume. Jules écrivait à son frère Antoine resté au pays, apprenti curé de vocation et de santé fragiles. Pour adresse : séminaire de Sion, à quelques enjambées de leur naissance. Malgré cela, Antoine était aussi déraciné et tout aussi solitaire pour ce que le ton des lettres permet d’entrevoir. C’est ce qui reste d’eux. Les feuillets sont mélangés, les timbres découpés, et l’eau qui, depuis, coula sous les ponts, avait lâché incontinent des gouttes sur des lignes devenues difficiles à lire. Le style a vieilli mais il est clair, et l’écriture italique soignée, presque sans fautes.
Le 19 mars 1924, il poste son premier courrier de Versailles, d’une plume calligraphe mais ébréchée :
Bien cher frère,
Je viens de recevoir ta belle lettre qui m’a profondément ému. Je ne veux pas que tu t’inquiètes sur mon compte et que cela dérange tes études parce que le courage ne me manque pas et que je vais résolument de l’avant. En partant de la maison, je suis allé à Dijon chez un placier suisse qui m’a recommandé de faire le vacher pour l’hiver à cause de la jalousie des Français envers les étrangers pendant la mauvaise saison. J’eus l’occasion de remarquer que ses dires étaient fondés. De là, je partis pour Paris. Que de merveilles dans cette ville ! et j’entrai dans ma place actuelle, toujours comme vacher avec quatre compatriotes dont trois évolénards, pour soigner cinquante têtes de bétail de diverses races.
J’aurais voulu partir le 25 courant pour l’Amérique mais ce ne sera probablement que le 10 avril prochain. Je te remercie infiniment pour tes nouvelles et me rappellerai toujours ta sollicitude pour l’enfant prodigue.
De ton frère Jules qui ne t’oubliera jamais.
(Excuse la vilaine écriture à cause d’un mauvais bec de plume. Je n’en avais pas d’autre.)
Un mois plus tard, à la veille de s’embarquer pour le Brésil, le 20 avril 1924 seulement « ensuite du changement de la date du départ du navire », il écrit une dernière fois depuis l’Europe : « J’aurais voulu te trouver avant cette longue séparation mais les chemins de fer français viennent d’augmenter de 60 % la taxe des voyages et cela viendrait trop cher. Tu as ma parole que je t’écrirai une fois là-bas. Je te prie, cher frère, de me pardonner de n’avoir pas suivi tes conseils, et reçois mes adieux. Jules qui t’aime. »
« Me voilà enfin au Brésil, après trois semaines de voyage sur mer. La traversée a été bonne, sauf deux jours de mal de mer d’ailleurs sans gravité sur les côtes de l’Espagne, et je suis sain et sauf à l’arrivée. »
Quel était ce navire et quelles rouilles le rongent aujourd’hui ?… Jules fit la révolution brésilienne comme jardinier à l’hôpital de Guapera, puis continua sa route.
Novembre 1924, dans la maison de Madame Sofia Link qui tenait restaurant, calle Mitre 882, à Rosario de Santa Fé : « Je suis finalement venu en Argentine parce que la situation au Brésil n’est guère brillante. Il faut travailler trois mois, rien que pour payer un complet d’homme de qualité inférieure. C’est pourquoi je ne fis pas long et serais d’ailleurs parti plus tôt s’il n’y avait eu la révolution qui arrêta trains et bateaux. Ici, la situation est meilleure mais je suis venu en un mauvais moment parce que de juin à novembre le travail est rare dans l’agriculture et je dus accepter l’ouvrage dans les chemins de fer pour un faible salaire. Maintenant les gros travaux de la moisson vont commencer : lin, blé, avoine, maïs, et il y a beaucoup de travail En traversant le pays en train, on ne voit que des champs et des pâturages à l’infini. Les provinces de Buenos Aires, de Santa Fé et de Cordoba sont plates comme une mer calme. »
Il écrivait pour les yeux de montagnards qui n’avaient jamais vu le ciel ailleurs qu’en haut, par-dessus la montagne, décrivait sa fascination devant l’espace, la terre généreuse. Une sorte de confiance aussi. La terre valaisanne, disait-il, on ne sait jamais ce qu’elle va donner, ce qu’elle va perdre. Et on le voit hésiter sur les mots.
« J’apprends l’espagnol, bien que cette langue est difficile à étudier rien qu’avec les livres. Mes oreilles tu le sais n’arrivent pas à comprendre la conversation des autres. Il ne faut pourtant pas croire que je vis isolé et incompris. Mais toi comment vas-tu, je me demande très souvent où tu pourrais bien te trouver en ce moment. J’aime que tu me donnes des détails et quelques mots de nos parents de Sierre et de Venthône, comme par exemple les décès et mariages qui m’intéressent beaucoup. »
Jules était sourd des suites d’une maladie d’enfance, ce qui l’avait rendu ombrageux et distant. Vite impatient, il ne s’entendait vraiment qu’avec son petit frère Antoine, trop sensible, mais aussi avec son demi-frère, l’aîné du second lit paternel, qui devint mon grand-père, au caractère vif et affirmé. Mon grand-père qui attendait avec impatience les nouvelles de l’aventurier, et un seul signe favorable de sa part pour partir le rejoindre.
22 février 1925
Bien cher frère,
Dans la moisson tout d’abord je ne pus rien trouver parce qu’il arrive toujours des immigrants européens par milliers, mais j’ai maintenant une place dans la campagne, ce fut Antoine Tavernier qui la trouva. Soit dit entre nous deux, selon son désir, il est notre futur cousin vu qu’il est fiancé avec la cousine Germaine, celle-là même qui te rendit visite au séminaire avec Mme Antille. Il est très intelligent et en même temps travailleur, très estimé de son patron, il fait des économies ; il compte bien mériter son prix, notre cousine, qui l’encourage toujours par ses lettres et le rejoindra peut-être bientôt à Villa Maria. A propos de mariage, vous avez bien fait de renvoyer le noco de Fang, vous auriez dû le faire avec un coup de pied au derrière pour chasser ses illusions. N’y a-t-il rien d’autre que la vieillesse pour débarrasser Valérie de ses passions naturelles ?
Je vais partir dans le Nord. J’avais l’intention de demander à papa le prêt d’une certaine somme remboursable au plus tard une année après, vu la fertilité incomparable des terres dans ces régions. Il y a beaucoup d’espoir à exploiter les terres à son compte, tu peux me croire que ce n’est pas imprudent parce qu’au Nord on trouve des terres à louer 10 frs suisses l’hectare, 50 frs à acheter. Les frais d’exploitation sont minimes, on ne met jamais d’engrais ou de fumier et ça vient toujours à merveille. C’est Paul Antille qui le dit, il est dans le Nord et plein de confiance dans l’avenir.
Si tu désires savoir un peu des Suisses qui sont en Argentine, je puis te dire qu’il y a beaucoup de colonies très prospères dont les Valaisans sont les plus nombreux. Il y a même plusieurs villages exclusivement valaisans comme San Geronimo, Pilar, Humbold, San Carlos. Je termine bien cher Antoine et je souhaite que le bon Dieu couronnera tes efforts et te donne une forte santé pour que tu vives longtemps et que je puisse te revoir.
Ton frère Jules
Si tu pouvais voir Mme Tavernier à Sion, pourras-tu aller la rassurer sur son fils Antoine, ce qui lui fera du bien, car elle s’inquiète pour lui.
Adieu
Yerbal Viejo, 18 octobre 1925
Bien cher frère,
Voilà huit mois que je ne t’ai pas écrit.
Ce ne sont que forêts vierges ici mais la terre dans ces forêts est bien meilleure qu’ailleurs. Le gouvernement donne 25 à 50 hectares par colon suivant son aptitude et l’étendue des terres qu’il défriche. La culture du maté offre un avenir assuré à ceux qui le cultivent : sa consommation est énorme par ici. Les arbustes commencent à rapporter dès la 4e année et durent jusqu’à 50 ans. Si je reçois l’argent de papa comme il me l’a promis, je compte planter 25 hectares en deux ans. J’ai à suer dur pendant trois ou quatre ans mais dans la suite, je serai beaucoup plus tranquille, je n’aurai qu’à tenir propres les plantations et à récolter. Jusqu’à cinq ans on peut faire d’autres cultures entre les lignes d’arbustes, ce qui me donnera de quoi vivre et rembourser papa. Je dois encore laisser 20 hectares de forêt pour le bois de séchage et 5 de pâturages pour vaches et chevaux, ainsi que pour les différentes cultures nécessaires à la maison. Je vais aider Paul, il n’est pas très loin, à construire sa maison en bois de cèdre, qui vaut autant que notre noyer, et quand la sienne sera finie, nous en construirons une pour moi. Sur ce je termine cher frère… »
Début 1926.
« Il ne se passe pas un jour sans que je songe à toi. »
Cette année-là, il recevra l’argent tant attendu, vivra dans sa maisonnette provisoire en cèdre et commencera ses pépinières de maté. Il était seul dans sa forêt en partie défrichée, avec quelques indiens qu’il employait pour l’aider à gagner du sol. Toujours, il espérait recevoir un peu d’argent et s’inquiétait du sort de ses sœurs loin de lui : « Ta lettre cher Antoine est peu explicative, tu ne me dis rien, quelle est cette opération qu’a dû subir Valérie et quant à Eugénie qui ne m’écrit plus, a-t-elle vraiment la vocation religieuse ? Tout cela ne me sourit guère. Il me semble que si elle avait le cœur à donner aux autres, ça ne pouvait être mieux placé qu’auprès de Valérie et Lucie qui n’auront plus de sœur dévouée pour s’occuper d’elles. Et elle devrait aller en France où les luttes religieuses ne sont pas encore terminées ! Le destin veut-il que tous les enfants de Joséphine Zufferey soient dispersés aux quatre ciels ? A toi aussi je te présente les meilleurs vœux et souhaits pour l’année qui commence, ton frère qui ne t’oublie pas.
Adresse définitive : Julio Masserey, Yerbal Viejo, Misiones, Rep Argentina.
Et encore, dans l’année : « J’ai plus eu affaire que je ne croyais pour descuiverer le terrain… »
Demander au père de vendre des terrains, attendre de l’argent, descuiverer (?), descuiverer, argent, argent, partage d’héritage, descuiverer, la plantation rapportera 200 ou 300 %. « On a beau vouloir travailler dur, c’est dans la forêt vierge que je suis. » « Le travail n’avance pas comme dans les campos mais les résultats sont plus sûrs. » « Parle à papa. Reçois cher frère les tendres baisers de ton frère Jules. » Les signes de temps meilleurs finirent par arriver : la plantation de maté croissait, le maïs promettait bien, encore un peu d’argent pour continuer à défricher. « Je suis impatient d’avoir de tes nouvelles, ton frère qui t’aime. » Il n’y eut plus qu’une lettre : le 5 décembre 1926. L’écriture en était ample et paisible, régulière : « En ce moment, je m’occupe des pépinières et je fais défricher par les criolos. Durante 1927, je finirai la plantation de herba maté après quoi je laisserai grandir à la grâce de Dieu. »
On a dit que le père, la nouvelle de sa mort à peine arrivée, était parti par le premier bateau. La seule chose qu’il ramena, dans une enveloppe orange où furent rangées plus tard les lettres de Jules récupérées dans les affaires d’Antoine, fut son « permiso especial de la Direccion General de Inmigración. » que le consulat d’Argentine à Genève avait accordé, l’autorisant « de desembaro en la Répública. Ginebra, mayo 19 de 1928. »
Entre le 5 décembre 1926 et mai 1928, pas une ligne, pas un témoignage. Un demi-siècle plus tard, mon grand-père dit : « J’avais acheté la selle pour le cheval, et le fusil. Je devais partir, et, pratiquement le jour de mon vingtième anniversaire, Jules est mort. » Dans quel état d’esprit voyagea mon arrière-grand-père, trois semaines en mer, trois semaines à terre, et à quoi songea-t-il pendant qu’il liquidait les affaires de son premier fils vivant, maintenant mort lui aussi, comme l’autre ? Pas un papier, pas un objet ne revint, rien qui pût rien rappeler. Je le vois brûler les lettres d’Antoine dans la baraque de Jules, ses livres d’espagnol, et brûler aussi la mauvaise cabane entre les planches disjointes de laquelle, dit-on, un indien a pu glisser le canon de son fusil et tirer.
Dans les sermons d’Antoine, on retrouve celui de la messe du souvenir. Il s’adresse à la famille en l’église de Notre Dame des marais, celle des naissances, des mariages et des morts du vieux Sierre. Il parle de la terre d’où nous venons, qui nous plie et où l’on nous couche : « A nous qui la travaillons depuis toujours, la terre nous est promise et la terre nous est due. »
Eric Masserey