Aussi violenté,
dépossédé, ravagé, affaibli
que fût ce vin,
il parvenait encore à susciter l’image d’une femme.
KAIKÔ Takeshi
Romanée-Conti 1935
Ambre jaune : résine fossilisée d’origine végétale, qui a la propriété de s’électriser par frottement.
Début
La nuit. Le creux de la nuit en ville, un tram dans la rue, le bruit de l’Arve avec le vent. Une chasse d’eau. On entend tout dans ces appartements. Des voix, même des soupirs. Dans ma mémoire, j’entends une autre rivière et une voix grave dans la chambre voisine – versets saints ou amoureux ? Peut-on vraiment prier et faire l’amour en même temps ? D’après le rythme sourd et froissé, l’homme n’est pas seul mais elle se tait. Juste un soupir de temps en temps. De plaisir ou d’ennui ? Je ne la connais pas encore, je la verrai demain dans l’escalier trop étroit pour deux, ses yeux vert d’eau, beauté distraite, ou myope. Dans ma mémoire, fenêtre ouverte pour respirer, des odeurs de pain défourné et d’égout fumant remontent d’en bas. Une chambre crue me reloge, à des années d’ici, entre sentine et boulangerie, au pied de sa montagne rongée par son torrent.
Une troupe débraillée d’instants passés vient à moi, gambadant et désordonnés, libres, insouciants, comme s’ils étaient vivants, comme s’ils étaient immortels, comme s’ils ne savaient pas qu’au point du jour l’oubli les attendait. J’espérais leur visite, je voulais revoir ce visage qui remplit mes veilles lointaines, à Tulufan, à Irkoutsk, quand j’avais du temps à moudre, dans des heures trop solitaires où survenaient entre chiens et loups, comme par enchantement une tasse de thé brûlant. Avec du sucre, oui merci.
En ce temps-là, nous dormions souvent dehors. Une nuit, je contemplais sous la lune un insecte saisi dans de l’ambre jaune, prêt à rejoindre d’un coup d’aile une fleur disparue depuis des millénaires. Le visage qui m’accompagnait se tut, le corps la peau, tout de ma compagne tut ce qui restait entre nous d’une conversation, d’une rencontre et d’un cri. Nous étions arrivés loin de chez elle, de Caspiennes en Méditerranées, en océans, indiens ou autres, en fleuves aussi. Au matin, le Mékong était rose, un gecko geckait. Je me souviens avoir pris dans mes mains le sable de ce lieu traversé depuis toujours par des voyageurs retenus sur la rive par une crue, ou que sais-je. Que de mots, que d’histoires auraient dû se trouver là ! Un très vieux silence seulement s’échappa de mes doigts avec un discret froissement d’ailes. Elle était partie. Je ne l’ai revue qu’une fois, quelques années plus tard lors d’un banquet, au pied de son Oural, chez elle.
Cette nuit à Genève folâtrent chiens et loups babines au vent dans mes passés nomades, à l’heure où le dernier tram ne sillonne plus la ville. Même ce dont on se souvient ne nous appartient pas, nous quitte et revient peut-être, quand on ne s’y attend pas, comme il peut. Et je prendrai bien encore une tasse de thé, avec du sucre, oui, s’il vous plaît.
Rasht, Teheran, puis Genève. Mars
Place de marché
Un voleur qui ne trouvait plus rien ni personne sur son chemin finit par se condamner lui-même, et sa main. L’homme demanda qu’on veuille bien lui couper la main.
Une délégation d’Anciens issus des clans voleur et volé visita le chirurgien d’un organisme humanitaire apprécié pour la qualité de ses prestations médicales. La délégation souhaitait une amputation dans des conditions d’anesthésie et d’hygiène modernes. Le chirurgien rejeta la demande après une réflexion approfondie et quelques arguments d’éthique occidentale présentés dans un silence poli. Les Anciens attendirent un peu que grandissent la faim et la solitude de l’homme. N’en pouvant plus, le voleur insista : qu’on l’autorise à payer son crime, à réintégrer le monde des vivants, et qu’on n’en parle plus.
Le lendemain donc, sur la place du marché proche du port, grosse d’une foule multicolore, on posa le billot qui servait à étêter les poules, trancher les viandes et les affaires publiques. Le voleur, sans un mot et impatient, approcha. Un homme de son propre clan, respecté pour la modération de ses propos et la précision de ses gestes, abattit une hache miséricordieuse sur le membre mortifère. Le voleur mordit le cuir qu’il tenait en bouche pour sauvegarder le silence qui convenait, et s’évanouit ainsi. Dans la foule, on hocha la tête en serrant les lèvres. Quelques pansements humanitaires médicalisèrent la blessure pénale et tout rentra dans l’ordre.
L’absout finit crieur public au marché, un métier sans risque et plein de mensonges. Aux dernières nouvelles, il crie toujours.
Il est des geôles de tous ordres.
Mars
Steinway Goldberg
Chemin de pierre
Raas Beyrouth était en guerre et je venais voir un ami. Nous avions rendez-vous devant l’hôpital américain pour petit-déjeuner ensemble. Il était huit heures. Je ne cessai pas de regarder ma montre ce matin-là. Je ne sais pourquoi, je ne le fais jamais d’habitude.
Tout est calme. Il fait beau et frais dans l’ombre des immeubles. Puis il fait huit heures cinq, je discute avec le marchand d’oranges pressées au coin de la rue. On entend un son clair, bref et lointain quelque part en hauteur. Mon jus est prêt. Un groupe débouche soudain de l’avenue Omar-Daour. Des jeunes portent un vieil homme qui brandit un pain par-dessus la tête de tout le monde. Je vois sa main valide agiter comme un drapeau blanc la miche enfarinée et je l’entends crier sans arrêt pendant qu’il saigne de l’épaule, par à coups comme un mouton hallal. Il disparaît dans les urgences en hurlant toujours plus fort : « Houbz, houbz !… Du pain, mais je venais seulement acheter du pain ! Mais je venais seulement acheter du pain ! Mais je venais seulement acheter du pain ! »
Le silence revient, mon ami ne vient pas. Le marchand dit : « Il a eu de la chance, ce vieux », au moment où claque un deuxième coup de feu. Il est 8 h 15. Je pense : l’heure de l’école. Personne. Non. Si, deux garçons portent en courant une jeune fille en uniforme de son collège : chemise quadrillée bleu clair, jupe bleu nuit. Le silence est total ou je n’entends plus rien. Ils courent, passent devant moi, la fille est inconsciente. Pas de sang. Je les suis sans savoir pourquoi. J’arrive dans les urgences de l’hôpital, je les accompagne dans la salle devant moi dont les portes sont grandes ouvertes. Pas un mot. Un médecin regarde une seconde le trou dans la nuque juste à la base du crâne. Les battants de la grande porte se referment sur nous. De la mousse rose sort de la bouche adolescente, la main gauche pend le long de la table, fine et pâle, et je la prends dans la mienne. Son corps reçoit fils et tuyaux sans sursauter et je vois maintenant passer devant moi le ruban de papier des battements de son cœur. Je prends ce papier dans mon autre main, mais je ne vois que mes doigts. Au bout d’un moment, quelqu’un dit ça suffit, et tout s’arrête, plus personne ne bouge. Le silence à nouveau. Le papier défile toujours, le tracé change, quelques collines régulières, puis plus rien. Je ne comprends pas cette ligne droite dans mes doigts qui tremblent à grands coups. Il est 8 h 40. Je dois être la bouche ouverte parce que je bave sur ce papier, enfin, quelque chose coule. Là-dessus arrive un bruit, des militaires, ils accompagnent un jeune gars en tenue de combat neuve. J’ai gardé le papier déchiré dans mes mains, je vais vers lui. Le jeune gars pleure. Il dit ça fait mal. Un médecin regarde la plaie sous la menace d’un fusil-mitrailleur, et se penche sur cette bouche comme pour entendre une confession de mourant. Il faudra suturer cette lèvre dans laquelle vient de s’incruster comme une croix le viseur de l’arme au moment du recul. Le médecin demande au gardien : « C’est un bon tireur ? » « Excellent, répond l’autre admiratif, mais là, quelque chose l’a distrait, un poil de seconde, un sursaut… » Le chirurgien murmure à peine quelque chose en regardant le jeune homme dans les yeux, et il répète un mot, pour être entendu seulement de lui. On a l’impression qu’il le console, mais je crois qu’il vient de le nommer. Assassin. Je me penche aussi sur ce visage – est-ce lui ? – je regarde la face d’ange terrible et ses larmes, quand mon ami, venu de nulle part et que je n’avais pas entendu, pose sa main, une longue main de musicien sur mon épaule : « Viens maintenant, viens, on nous attend. C’est fini, ici. » Il est 8 h 45.
Nous marchons dans les rues d’Hamra. Tout est calme. Nous ne disons rien. Le soleil atteint les immeubles à mi-hauteur et nous allons dans l’ombre. Droite, gauche, une enfilade de belles maisons abîmées. Il pousse une porte. Il faut monter à pied, l’ascenseur est hors d’usage. Nous montons. A chaque étage, j’entends plus distinctement le son d’un piano. La porte s’ouvre. Je ne vois que le ciel d’abord qui s’étend à la place du mur oriental de la maison, abattu par une explosion, puis un magnifique Steinway où le frère de mon ami joue Goldberg sans partition et avec un sourire de bienvenue. Goldberg s’étend dans le soleil du matin, dans le ciel de la ville. « Ta main va-t-elle mieux, me demande mon ami ? As-tu recommencé de jouer ? »
Il est 9 h 10.
J’ai longtemps gardé avec moi, comme une petite amie puis comme une compagne, pour lui donner la main, la petite bande de papier. Aurais-je guéri et recommencé de jouer si.
Vécu à Raas Beyrouth,
quand les amandiers étaient en fleurs.
Gaochang
Le voyageur arriva dans la ville un matin de plein vent. Il marchait depuis longtemps dans un désert terreux, errant sans astrolabe sur de lointains souvenirs. Il ne s’aperçut pas tout de suite qu’il entrait dans la ville car elle était très discrète et voilée, et d’ailleurs oubliée, mais un lièvre famélique qui fuit soudain devant lui le ramena en sursaut à la réalité. Il sourit, reconnut avoir manqué une grande partie du chemin. Après tout, se dit-il sans rien voir encore, ce n’était qu’un désert !
Précisément là où se trouvait le lièvre, il ramassa un tesson de poterie et juste à côté, il en vit d’autres, des centaines d’autres qu’il se mit à ramasser. Il s’interrompit, les mains pleines, et laissa tout échapper, doutant de ce désert. Pour la première fois depuis longtemps, il leva les yeux. Autour de lui s’élevaient des monceaux de terre lavée, brossée, brisée par les intempéries, et derrière lui s’ouvrait une faille dans les restes d’une large muraille qu’il venait de franchir. Il fit quelques pas encore, de biais, les yeux fixés sur son chemin entrouvert jusqu’à ce que la faille se referme. Le silence le surprit alors parce que malgré le chaos et sa morne apparence l’endroit paraissait bruire de vie. Il s’approcha d’un amas de terre, plus près, encore plus près… et discerna de plus en plus clairement l’ancien empilement de briques de terre, l’angle d’une maison, l’alignement d’une rue, l’organisation d’une ville. Il comprit de quelle vie bruissait l’ancienne cité. Vieillissante, elle poursuivait sa discrète existence sans ses habitants et se dissolvait lentement dans l’univers venteux et plat qui l’environnait.
Tous pourtant ne l’avait pas quittée, certains l’accompagnaient encore : non loin de la ville avait été creusé un tombeau où s’ouvraient trois salles. Sur les murs de la première étaient peints des personnages assis, un message à la main. Dans la deuxième figuraient des oiseaux aquatiques et des fleurs, mais, hormis leurs fresques, ces deux salles étaient vides. Dans la troisième, un couple momifié reposait étendu. L’homme avait le visage tourné vers la femme. Il regardait, étonné, ses joues creusées et sa bouche ouverte comme pour une profonde et difficile inspiration. Elle lui donnait, semblait-il, un profond sentiment de tourment. Ils étaient nus côte à côte et s’enfonçaient avec la ville, avec lenteur, dans le temps.
Laissée à elle-même, la grandeur de cette cité s’était épanouie… Le temps – quoi d’autre sinon le temps ? – avait conduit le voyageur en ces lieux et lui-même n’aurait su dire au début pourquoi ils l’avaient retenu. Mais une nouvelle histoire qu’il commençait à désirer lui apparut peu à peu et l’attirait. Il avait déjà traversé la face des choses, et il ne se retourna pas. Avec une surprise résignée, il s’aperçut qu’il ne savait plus très bien où s’achevait son existence – où s’était achevée son existence –…
Celle de certains lieux s’entremêle étrangement, si amoureusement, avec la mort.
Tulufan — Xinjiang
Avril
Aube
40°55' N 7°30' E
Port Mahon dans le soir s’éloignait derrière nous. L’escale n’avait duré qu’un jour, comme si le temps pressait. Un seul jour, malgré tout le désir que nous avions eu d’elle. Car hier, enfin arrivés au bout du chenal remonté vent debout, nous étions sûrs de rester quelque temps ancrés dans la cala écrasée de soleil. Mais nous avions dormi profondément et rêvé la mer. Puis nous étions repartis.
Après les phares de l’île de l’Aire et du cap Favatrix, aucun feu ne brilla plus, la nuit fut vide de signe humain. L’eau ruissela sous la lune qui se coucha tôt. Le ciel tournait ses étoiles. J’étais à la barre, et ce mélange sans limite de présence et d’absence balançait mon esprit entre les bornes jamais franchies de la veille et du sommeil. Le temps passé allait et venait en moi, l’enfance aussi.
Poussé par un puissant souffle du Nord le voilier traversait la houle à grande allure. Parfois devant lui, dans le noir, apparaissait un déferlement clair plus long que les autres, une vague plus grosse passait dans un grondement, puis tout redevenait indistinct. Ravivé, le barreur – elle ou moi au rythme des quarts – scrutait un instant la nuit alentour puis choisissait une nouvelle étoile pour son cap. Voyons…
Le cycle recommença un nombre indéfini de fois dans la nuit qui semblait installée pour toujours. Puis enfin, les yeux brûlants de fatigue et d’embruns qu’on clignait pour mieux croire, le premier signe de l’aube vint au-dessus de l’horizon encore invisible : les plus pâles étoiles disparurent. Rien d’autre. Après, quelques instants plus tard à peine, mais après seulement, vinrent les gris qui s’emmêlèrent aux bleus. Les roses parurent, Mars s’enfuit. Voilà.
Le vent, la mer, le ciel, la nuit passée s’effacèrent. L’aube avait tout évanoui. Restait un vague regret, aussi rapidement disparu.
Méditerranée
Juin
L’île de Pharmacusa
On jeta l’ancre un après-midi de Septembre au seul mouillage praticable de Pharmacusa, en mer Egée orientale. Du large où soufflait un meltem vigoureux venait une rumeur de torrent mais dans la baie, la mer étale laissait voir les fonds bleutés de sable et d’herbe.
Plus tard, le bateau prêt à nouveau pour le départ, on plongea dans la mer pour nager jusqu’au rivage. Sur l’île, tout était silencieux, les arches ruinées, les murs anciens — à peine encore des fondations. Un puits profond résonna sèchement à l’appel d’une pierre. Le sentier qui menait à la chapelle nous conduisit jusqu’au village abandonné. Les maisons de caillasse s’effondraient et les arbres qui les ombrageaient, abandonnés eux aussi, avaient séché. Seul un figuier soutenu par quelques béquilles poussait dans sa vieillesse quelques belles feuilles encore, mais plus de fruit. Une chèvre surprise à la fenêtre d’une maison vide s’enfuit. Cavalcade, un bêlement, puis plus rien.
Nous étions seuls, heureux. L’île était déserte. Contre un mur aux pierres chaudes nous avons fait l’amour. Après, juste après, je remarquai des pousses dégénérées de céréales qui accusaient de nombreuses saisons sans récolte. Quant à nous, je ne sais encore…
Au sommet, le vent balayait violemment les buissons épineux, un alignement de moellons rappelait qu’un empire un instant avait regardé l’île. César un jour captif revint en maître : quelques meurtres puis plus rien.
L’île resta silencieuse jusqu’au soir où les cigales chantèrent. La lune était pleine, une petite houle roulait le voilier. Contre les rochers proches la mer bruissait comme un ruisseau et au loin, toujours, comme un torrent. Il n’y avait pas une ride à la surface de l’eau, et le fond parfaitement net était éclairé par la lune. On crut flotter sur rien. On crut un instant n’être plus rien nulle part car l’île à nouveau était redevenue silencieuse, indifférente, tellement indifférente.
On leva l’ancre à l’aube. L’île disparut bientôt dans la brume du matin. Mais elle est là, silencieuse, là où le temps n’a pas prise. Elle veille l’un des visages de notre invisible maître.
Mer Egée orientale
Septembre
Préliminaires au Thé
Elle m’accompagne de loin en loin. J’ai oublié son nom. Cette femme vient sans avant ni après, sans circonstance. L’émotion vient seule. Pourtant, elle était certainement accompagnée d’autres images et sensations, enchaînée à d’autres instants, j’ai oublié.
Je marchais sans penser dans la ville, et l’instant qui contenait cette émotion, emporté à travers les abandons de ma mémoire par je ne sais quel vent, est revenu à moi. Il est arrivé déformé sans doute, érodé mais vivant, avec ses sensations charnelles et colorées. Les circonstances qui l’environnent aujourd’hui ne m’appartiennent plus entièrement. Le hasard des souvenirs transporte sur de grandes distances des fragments divers. Je partage avec la multitude de l’un, la multitude de l’autre. L’émotion par contre est complètement mienne.
Le Thé à Heimahe
Le vent soufflait sans cesse ces jours-là sur la steppe. Un vent froid, mordant, qu’on ne sentait pas dans la maison de terre au creux des collines. Lakhyi, son nom retrouvé, déesse heureuse, vivait là. En cet instant, elle attend. Son corps brun et mat, sa peau presque rêche presque rude sont vêtus d’un grand tissu bleu où glissent ses cheveux noirs noués en nattes fines. Son visage cuivré est creusé par les rides. Une jeune femme et la steppe. Le regard sombre et doux, paisible, parcourt à l’intérieur d’elle-même des espaces confondus avec ceux qui l’entourent : la steppe, partout. Il fait chaud sur la peau de Yak, dans la pièce qu’éclaire à peine un jour pâle. Dehors, le ciel est blanc, comme le grand lac gelé, là-bas, qu’on ne voit pas, mais qu’on sait. La neige menace…
L’attente prend fin. La bouilloire chuinte. Lakhyi fragmente dans l’eau une brique de thé, jette dans le poêle un peu de bouse. Ses gestes sont lents et calmes. On n’entend que la matière froissée et les mouvements.
D’une main, elle me tend le bol de thé. De l’autre, elle s’accompagne d’un geste accueillant dont la douceur s’étend bien au-delà de moi et continue de s’étendre aujourd’hui. Dans les déserts du monde, de loin en loin, je la ressens.
Heimahe-Qinghai
Avril
Le passage
Un hôpital, la nuit. Je suis un jeune médecin. La scène est d’une netteté parfaite. Les visages en périphérie se sont effacés mais la pénombre où l’événement s’est fondu enceint une aire de lumière électrique et austère, qui en souligne encore chaque trait.
C’est une femme assise très droite sur sa chaise. Elle porte contre elle son enfant, dans ses bras pour la première fois. Il n’a pas trois jours de vie. L’infirmière vient de le sortir de son lit et de le lui donner. Il est encore relié à un tube qui remplit ses poumons d’air puis les vide. Pause. A nouveau. Le cycle se répète. L’air va et vient. Comme si l’enfant était encore vraiment vivant. Malgré l’inexpérience et l’émotion de la jeune mère, son geste pour le recevoir a été sans hésitation et d’une assurance saisissante. Elle veut que nous soyons tous là, que le passage se déroule ici, où l’enfant a vécu ses trois jours et nuits, au cœur de l’unité des soins intensifs, plutôt que dans une pièce plus intime, à l’écart. Il est tranquille, l’enfant, je crois qu’il n’a nulle peur et que le désir ou le regret lui est étranger.
Après avoir caressé un moment son visage, la mère dit seulement dans sa langue : « Il est beau… ». Dépouillé de ses attributs de malade – tuyaux, capteurs – habillé de vêtements choisis pour l’occasion mais prévus pour une autre histoire, l’enfant qui reprend le cours indifférent de son destin, est beau et libre.
La femme me regarde – c’est ce regard qui donne au souvenir toute sa lumière – et tout se fond dans le mauve abyssal de son incrédulité. L’absence absolue viendra plus tard, un jour, ou demain. L’attente acquiert une densité matérielle. « Allons maintenant… » fait signe enfin cette mère juste avant de détourner la tête. Sur son visage se mêlait une espérance crépusculaire et la résignation. Je m’écarte doucement, ôtant la dernière entrave qui soulève encore la poitrine de l’enfant d’un souffle artificiel et inutile. Il fait quelques inspirations profondes, espacées comme s’il ne parvenait pas à se rappeler pourquoi il devrait…, soupire, puis s’arrête. Et plus rien ne vit, ni l’espoir insensé, ni l’enfant, ni le visage de cette femme qui traverse la part mauve de l’univers.
Elle ne bouge pas de sa chaise mais elle est en voyage. Loin, très loin. En même temps que l’aube et que les chants d’oiseaux, elle reviendra à nous, son enfant toujours dans ses bras mais seule, lentement, indéfiniment. Elle gardera l’absence dans ses bras jusqu’à ce que toute chaleur s’en retire.
Juin
Son dos clair la nuit dans Mogadiscio
Les seigneurs de la guerre et le choléra étaient arrivés. C’était avant les pluies, tout étouffait. Mais les pluies ne soulageraient rien et l’attente inutile énervait un peu plus la ville envahie par l’ordure et la pitié internationale, par tout un peuple égaré qu’elle ne reconnaissait pas. Le vent brûlant qui soufflait pendant la journée déplaçait les dunes de sable rouge qui traversaient les rues. Quelques bœufs secs, fantomatiques, quelques chameaux, les restes d’une caravane et d’une autre histoire en sortaient parfois, puis disparaissaient un peu plus loin. Mogadiscio vivait. Elle vivait encore avec une sorte de rage, refusant l’abandon que des cités aussi fières avaient jadis préféré, après moins de souffrances, à cette longue agonie.
Nous aimions cette ville sans le dire, vivre dans ce magma où ne sont pas cristallisés encore les temps à venir, et déjà plus les temps passés. Entre deux histoires, entre deux ères. Notre amour pour cette ville était sans mot. On avoue difficilement un amour sans visage. Sur le chemin de notre résidence, l’après-midi, nous croisions souvent quelques femmes. Elles allaient lentement, drapées dans leurs tissus colorés. Un instant, leurs longues et belles silhouettes flottantes apparaissaient moulées par le vent. En ces moments, comme d’autres fois dans mes voyages à travers les quartiers sud, je frissonnais. La sensualité magnifique de cette ville défaite me transperçait. Nous habitions ensemble maintenant, dans la même maison aux grandes bougainvillées mauves et blanches. A travers le feuillage fleuri, au coucher du soleil, nous regardions passer chaque soir au-dessus de nos têtes un vol de flamants mineurs. Plus tard, dans le crépuscule sans souffle, elle s’étendait sur son lit, silencieuse et attentive, immobile. Son dos nu seul la dévoilait vraiment, si clair qu’il ne disparaissait pas dans la nuit sans lune. Les murs blancs qui nous protégeaient peut-être reflétaient dans la pièce austère un peu de lumière bleu sombre. Je passais longuement mes mains sur son dos fatigué et tendu, apaisant chez tous deux un trop long oubli. Au contact des mains et de la peau, la chaleur l’angoisse et un désir un peu amer s’éloignaient. Dans l’air moite, la ville tentait de s’enfuir, devenait monstrueuse et traînait ses charognards dans sa course claudicante, les seigneurs de la guerre et le choléra, investissant la ville inquiète, maison après maison.
Alors dans la nuit, son dos blanc se reposait longtemps encore sous mes gestes lents, et nous rêvions tous deux à cette ville aliénée qui nous obligeait à conjurer le mal qu’elle instillait en nous.
Moga-Sud
Avril
Le jour de Jafar
Dans le chenal d’entrée de Port Anzali sur la mer Caspienne barrissait un cargo inquiet. De violentes rafales balayaient les eaux fumantes et fouettaient la ville. La neige horizontale courait les quais et les rues. Le jour anniversaire de la mort de Jafar l’Imam, portait bien son deuil.
De l’autre côté, en face du marché aux poissons désert, quelques navires galeux s’empoignaient et tanguaient, groggy, dans le clapot soulevé par le vent. Juste au-dessus de ma tête quincaillait l’enseigne de Jafar l’aubergiste, agrippée à un poteau où sifflaient un ramassis de fils électriques, serpenteaux venimeux et dissipés. « Chez Jafar ». Le seul endroit hospitalier à vue humaine. Tout était fermé ce jour-là, sauf « Jafar ». Il célébrait sa fête avec discrétion et mélancolie. Je le connaissais ou plutôt je connaissais son café et un bout de son histoire, et j’aimais la musique qui jouait chez lui. Un sortilège l’avait retenu jadis sur les rives de sa djihad : il n’embarqua jamais pour les contrées infidèles où un ordre supérieur l’envoyait. Arrivé trente ans plus tôt sur ce quai, il n’avait pu aller plus loin ni retourner sur ses pas. Aujourd’hui encore, à chaque coup de trompe lancé dans le port, il s’interrompt quelques secondes pour demander pardon et rendre gloire à Dieu.
« La poule du voisin est une dinde, dit le proverbe. Voilà ce qui m’a perdu. Quand on est jeune et qu’on ne sait rien, on ne sait même pas ce qui est beau. On croit le paradis ailleurs, pas autour de soi. J’ai quitté la grande mosquée un vendredi, le cœur enflammé par la mission. Mais j’étais un misérable, un faible, que Dieu me pardonne. A mesure qu’Ispahan s’éloignait derrière moi, avancer me fut plus difficile et l’ordre moins puissant. Dès le premier soir, couché sous les étoiles dans la solitude, le doute et la honte furent sur moi. Je n’avais jamais été dans le désert, j’avais toujours vécu dans les jardins de mon oncle. Je ressassais les paroles qu’il m’avait livrées l’après-midi même lorsque j’étais allé lui donner l’adieu. Je l’avais trouvé couché au cœur son verger. « A chacun ses regrets, me dit-il. Je suis vieux et je crains de mourir avec ça. Il grimaça et s’expliqua : tu me connais, je viens de chez ma courtisane, la même depuis vingt ans. Quand je vais, j’attends en frémissant son parfum qui m’ensorcelle, et quand je reviens, il m’empoisonne. Je suis tout imprégné d’elle et incapable pendant plusieurs heures de sentir le parfum des abricotiers en fleurs. Ma mort peut venir à tout moment. Imagine qu’elle arrive pendant que je suis emprisonné dans les odeurs de la femme ! Mourir au milieu de ces fleurs sans pouvoir les sentir, quelle terrible destinée ! Prends seulement garde à ne pas regretter tes actes. » Voilà ce qu’il m‘avait dit.
« L’Elborz fut une terrible épreuve. La neige, le vent, des sifflements, des hurlements. Jafar montra le monstre qu’il sentait derrière et au-dessus de lui, invisible dans les nuages de ce jour. Chaque fois que j’ai pensé retourner, la montagne s’est dressée devant ma faiblesse comme un gardien de la loi que je n’ai pu servir. Depuis longtemps, je sais que je ne m’en irai plus d’ici et que le doute et la honte seront encore sur moi le dernier soir.
« Je vous ai vu tout à l’heure. J’ai passé des jours et des nuits à l’endroit même où vous étiez. Je regardais les navires qui devaient m’emporter. Je n’ai jamais pu y monter. J’étais sur les bords d’un gouffre, une parole arrêtée sur les lèvres, un sanglot muet. Puis je me suis engagé dans cette auberge. Je l’ai reprise il y a quelques années. Elle sert uniquement aux départs. Je n’ai jamais revu personne. C’est bien cela, il n’y a rien au-delà, sinon l’un d’eux, un au moins, serait revenu. »
Jafar ferma les yeux et accompagna du geste et du visage un chant du très populaire Chajarian. Certains lieux sont sans retour.
Bandar-E-Anzali et Ispahan
Février
Une Gare
Entre Chiang Mai et Bangkok ces années-là, il y avait plus d’une gare vieille France, moites et piquées, rongées par l’exil. Ceux qui attendaient sur l’un de ces quais ne lisaient pas l’heure, mais le train non plus. Attendre là s’apparentait plus au cours isopode de la lumière, aux pleurs périodiques de ce bébé au sein, et aux dés jetés là-bas par ce groupe d’hommes accroupis, ou au coq agité de convulsions intermittentes dans les bras d’un gamin appliqué. Bien plus qu’au temps perdu.
Sorti d’un empilement de gros ballots blancs, vint crapahuter jusqu’à moi un homme, un sorcier, un gnome, un bossu de notre fille adultérine, cette gare. Il avait un sourire hors d’âge et de dents. M’examina, s’approcha un peu plus et me prit la main, frotta ma paume avec ses doigts en me regardant par en-dessous. Il faisait trop chaud pour avoir l’idée même de résister. Cela lui prit du temps, une main puis l’autre, intéressé, intrigué. Par intervalles, il passait un doigt d’orpailleur sur ma peau, triait, écartait l’insignifiant, approuvait, commentait une trouvaille, comprenait, doutait. Puis il se mit à suivre une trace d’un bout à l’autre, et une deuxième, pas entrecroisée avec la première mais qu’il mettait en lien, indéniablement, fatalement, avec l’autre. Il jouait avec ma paume maintenant, l’ouvrait, la refermait un peu et regardait onduler ces lignes l’une vers l’autre…
Ce n’était pas la première fois que deux lignes s’alliaient devant mes yeux. Il y avait eu la halte du soir, un feu entre In Salah et Tamanrasset, le thé et l’homme au chèche qui dessinait sur le sable une histoire de vipère avec un brandon fumant. Ondoyant et solitaire autour du campement, le serpent avançait sur le sable. Il leva son bâton pour l’abattre ! Ah !… Mais le conteur posa l’arme, remua la théière sur ses braises, remplit un verre, le versa, remplit encore les deux : buvons ! Puis reprit son bâton et son histoire. La vipère était là, se dressa face à nous ! NON ! « Surtout, surtout, dit-il en remettant son bois au feu, ne la tue pas car elles vont toujours par deux et l’autre – il dessina vivement du doigt une autre ligne ondulante sur le sable – est quelque part, fatalement liée à la première et te poursuivra où que tu sois, partout, toujours. Ou alors tue les deux. Ou meurs, car la folie… » Il effaça d’un revers de main les traces sur le sable.
Le bossu de la gare releva la tête vers moi tout en me caressant doucement la paume comme pour abolir… Il me regardait en hochant la tête, compréhensif, puis brandit devant mes yeux deux doigts en colère : « Deux, grimaça-t-il tout en gencives. Deux femmes ! » Il s’éloigna en secouant sa tête comme s’il voulait la débarrasser de quelque chose. Je ne savais pas de quoi il parlait alors, ni ce que cela pouvait signifier. J’ai seulement pensé à cette deuxième ligne de chemin de fer dans la région, qui allait vers l’Ouest, en direction de la rivière Kwaï. Puis le temps passe, on vit. Un jour vient, on est seul, on est tenté de réfléchir à ces choses-là.
Campagne vaudoise sous la neige,
bien plus tard
« Hier il me semble, j'avais ton âge.
Et dire, maintenant il me faut mourir. »
Le dernier vin
Un pinot ancien s’aère et chatoie dans mon verre, rouge cerise, un peu ambré. J’attends. Au-delà de ma fenêtre, à cette heure tardive où je m’occupe de textes obscurs – écrivant, désécrivant – dans un foehn d’octobre encore tiède, je regarde courir la lune après les nuages et tacher les toits fuyants de la ville. J’attends que le vin soit prêt et m’accorde ces instants familiers, un peu étranges aussi car je ne reconnais pas toujours les mémoires fragmentées qui courent librement au fond de moi.
La vigne qui donna ce vin n’avait pas été replantée depuis le phylloxera, seulement rajeunie ici ou là par quelques filles jetées un pas plus loin. Elle produisait du raisin avec parcimonie, semblable aux vieux êtres qui produisent peu de pensées. C’est là le dernier vin élevé par mon aïeul, un vin ancien par la vigne et par la cave.
Quand j’étais enfant, j’allais dans ses grands tonneaux brosser le bois enivrant et la pierre à vin, luisante sous la lumière d’une lanterne comme un glacier sous la lune. J’allais aussi dans la vigne traîner autour des gros ceps noirs et tortueux issus d’une terre qui n’est que cailloux.
L’aïeul serein devant sa mort et qui s’absentait peu à peu s’en allait avec une part vivante de mon enfance.
Je bois seul ce soir. Et dans ce long goût que je parcours, dans le silence nocturne de cette ville qui me reprend toujours, je sais à nouveau qu’ailleurs… où était-ce ? A Dunhuang peut-être, avec la seule femme qui me manque ce soir, un jour de Pâques, un rouge, chinois pourtant, nous avait séduit. Mais je n’oublie pas d’autres alcools qui nous grisèrent aussi : à Siem Reap ce fut un cocktail bleu au Grand Hôtel d’Angkor presque désert, amoindri par la guerre et décati par les moussons. A Nairobi, un Bailey’s puis deux puis trois. Et dans nos escales, pendant que le voilier reposait immobile ou tirait sur son ancre, ce furent l’ouzo d’Agathonisi, un rhum aux Tobago, et les mélanges de Ciudadella où nous attendîmes de longs jours que se calme la tempête.
Ensemble elle et moi, nous avons bu le pire et le meilleur dans des hôtels minables et parfois somptueux – non, toujours somptueux quand le monde se fermait sur sa nuit, libérant les sons et les odeurs qui flottaient jusqu’à nous, et jusque dans nos rêves… Là, nous nous sommes aimés ; là, aussi. Les temps abolis reviennent à moi comme s’ils ne m’avaient jamais quittés. En fait ils ne quittent rien, la conscience seulement les égare peu à peu, les libère ou les abandonne, qui sait ?
La bouteille se vide et remplit le verre une dernière fois. Je dis « dernière »… mais je boirai encore, et encore avec elle à travers le monde des vins et des alcools qui m’enivreront un peu et me permettront un peu de paix. Qui n’auront pas d’autre pouvoir. Mais toutes ces images, ces sensations, ne revivront plus jamais tout à fait ainsi, à travers le chatoiement fini de ce vin.
Qui maintenant n’existe plus.
Lausanne
Octobre
Caïn
L’eau de l’océan indien était chaude aux pieds du consultant, montait le long de ses jambes et noyait son pantalon. La marée. Et alors ? — dit-il à haute voix. Abel Yngve restait immobile, debout sur le seuil de l’horizon. Il était arrivé le jour même au bout de l’île, avait attendu en vain quelqu’un puis quelque chose. Une 403 hors d’âge l’avait finalement emmené en quelques cahots à sa case posée directement sur la plage, sous des « bonnets d’évêque » touffus. Pilotis, ravenala. Voilà. Disgrâce je dois être. Envoyé de plus en plus loin de tout, de tout… et rien. Ah ! Tiens, déjà : une lune grosse traversait les mauves de l’après-midi. L’alizé forcissait depuis tout à l’heure et les rouleaux vivifiés par le vent devenaient assourdissants. Ils lavaient Abel, le simplifiaient. Il lécha avec plaisir le sel que l’écume tiède déposait sur ses lèvres et ne bougeait toujours pas. Personne. Personne au rendez-vous. N’en ont rien à faire. Déforestation, et puis ? Mais bien sûr j’y crois Monsieur le Directeur : évaluer-analyser-proposer. Ce qu’il y a ? Voilà : j’ai tiré au sort le bord du monde dans cette entreprise. Le rebord et un petit bout plus loin.
La nuit tomba d’un coup. Abel s’arracha du sable à regret et s’installa sur la terrasse en palissandre de sa case. Un peu étourdi, il écouta et regarda longtemps l’océan blanchâtre devant lui. Il ne toucha pas à son repas — pas faim, pas très en forme — et somnola sur son banc.
A l’aube aigue-marine, il se baigna malgré les requins annoncés.
- les requins, ça ne mange pas le matin, avait-il rétorqué.
- Les nôtres si ! Etc.
Il passa la journée à ne rien faire, hébété par le soleil, le vent, les vagues, et par un sentiment térébrant de vide et d’inutilité.
Les jours suivants s’écoulèrent de la même façon et l’enfoncèrent plus profondément dans un accablement auquel il n’opposait nulle résistance. L’humidité torride de la saison des pluies s’allégeait heureusement l’après-midi grâce au rinforzando du vent qui soufflait jusque tard dans la nuit. Il restait alors des heures, ragaillardi sur sa terrasse venteuse, à suivre la trace de rêveries imprécises que le crépuscule bâclé ébauchait à peine.
Mais un soir, subitement, le vent cessa. Tout de suite l’air devint lourd et moite. Ce changement inopiné lui fut désagréable. L’ambiance devint étrange, une sorte d’inquiétude venait du large et parcourait le ciel nocturne. En passant au-dessus de lui, elle s’accrochait aux toiles d’araignées qui montaient la garde et flottaient entre les branches, là-haut. Couvert de sueur, Abel se cacha sous la moustiquaire, nu sur le drap de coton rêche. Mais le sommeil ne vint pas. Les rouleaux grondaient au loin ou claquaient tout proche, au loin, tout proche, là-bas, plus proche, encore plus proche, dans ma tête ! Voilà je rêve : grondaient ensemble puis s’arrêtaient ensemble, suspendus un instant à un hiatus du temps qui passe, puis claquaient tout proche, grondaient au loin… Depuis trois jours que ces rouleaux le travaillaient, ils touchaient maintenant à quelque chose de si intime en lui, avec une telle obstination, que chaque coup ouvrait plus largement la faille ancienne qui le scindait en deux. Chaque coup l’éloignait un peu plus de celui qu’il avait été auparavant et qui avait tenu ensemble jusque-là. Il regardait s’éloigner l’autre Abel comme une chose étrangère, un tronc charrié par la mer. Il était scindé, et c’était probablement inévitable, écrit dès l’origine des choses, soumis comme elles à la force imperceptible et démesurée qui meut obstinément les continents, jusqu’à les faire craquer. La fièvre. Sûrement. Déjà. Il s’inquiéta un peu. Au milieu de la nuit, il s’endormit lourdement. Et s’éveilla peu après. Le matin venait mais tout avait changé. Il faisait gris, uniformément, silencieusement gris. Les vagues presque arrêtées clapotaient comme un lac. Il se leva péniblement, brisé, accusa les rouleaux de l’avoir battu, chercha de l’air. Aucun souffle. Tout le jour il n’attendit rien, gisant sur sa couche macérée. Malgré ses sueurs, il avait froid par moments et frissonnait jusqu’aux pieds de son lit. Il fit l’effort de se lever pour aller sur la plage. Le sable était éteint. Il se sentit seul. Trop. Les yeux fermés, assis sur le sable, il écoutait hoqueter les vaguelettes. Ridicule. Il revint vers sa case à petits pas de vieillard, mangea sans appétit, une papaye, repoussa le riz et son parfum qui l’écœurait, ne toucha à rien d’autre et s’abattit sur son lit.
Il retourna sur la plage pendant la nuit, marcha longuement avec une lenteur dont il ne s’apercevait pas, les pieds dans l’eau qui lui parut encore plus chaude à cette heure, les yeux fixés sur la phosphorescence galactique du rivage. Il eut une faiblesse et s’agenouilla. Moment de prier ? Décidément, je suis malade. Le front contre le sable, il sentit un remugle de pourriture : un tronc énorme en voie de décomposition rejeté par la mer faisait une masse noire devant lui dans l’ombre de la nuit. Arraché d’où ? Pourquoi revenu ? Dans cet état… Dans sa case, il eut intolérablement chaud. L’air ne revenait pas. Il s’endormit malgré tout.
Le matin, il faisait toujours aussi gris. Malgré son abattement, il décida d’aller en ville, trouva un taxi et partit à la découverte : quelques cases légères, quelques constructions en dur le long de la piste qui tourne, penche et s’effondre avant de franchir la rivière par un pont branlant… Voilà. Derrière les portes entrouvertes il avait remarqué une activité d’emballage répétée partout. Certaines maisons étaient déjà barricadées, la ville s’en allait. Il continua sa route. La lagune parut et lui fit oublier ce qu’il venait de voir. Une lumière de voilage mêlait les eaux turquoise de l’océan et les eaux rouillées du fleuve, le sable blond et la latérite. Sur les paupières du liman contrastaient les fards bleus et jaunes violents des fleurs sauvages avec, en son centre, la pupille incongrue d’un caboteur surchargé qui se détournait lentement de l’île. Une envolée d’aigrettes nonchalantes et immaculées s’éloignait au-dessus des manguiers. Elles aussi s’en vont. Puis la forêt. Puis rien. Bon. La 403 fit demi-tour et revint vers la ville. Le chauffeur lui dit qu’il partirait aujourd’hui même, et que s’il voulait… ou peut-être demain ? Il ne voulut pas.
Abel se fit déposer devant une maison cossue aux étages de bois peint, aux balcons ouvragés, sans âge et décatie à la façon des colonies qui s’en vont, et qui laissent en partant derrière elles, des demeures dignes et sereines, mélancoliques. Une pancarte officielle qu’il ne put comprendre ornait son entrée. La porte ouverte l’invita à l’intérieur. Le calme régnait, à peine animé là aussi par les préparatifs du départ. Mais l’apparence partielle et désordonnée de l’emballage donnait l’impression d’une activité rituelle et lente, comme la conjuration d’un sort, un simulacre d’exode. La matrone qui torturait une ficelle sur son carton considéra Abel avec curiosité, et se lança dans une explication volubile sans cesser son ouvrage. Il ne comprit rien. Alors elle se releva, imposante et d’un noir extraordinaire, un doigt brandi vers le ciel menaçant — ou vers l’étage supérieur. Elle mima le futur proche à grands gestes comminatoires et tordit son rude visage en un carnaval épouvantable de masques apeurés, horrifiés, dévastés. Abel comprit qu’un ciel aussi gris, l’absence de vent, la mer trop calme annonçaient un cataclysme. OK – dit-il, conciliant, pour mettre un terme à la séance. Satisfaite, la sorcière se concentra sur un nouveau nœud.
Egaré dans diverses pensées, il grimpa les escaliers dans la direction montrée par le doigt. Le silence faisait un bruit de respirations là-haut à l’heure de la sieste. Un miaulement l’attira dans la pénombre d’une chambre aux volets clos où il entra avec précaution. Il distingua trois lits d’enfant. Tous occupés. Un quatrième encore là-bas abritait des jumeaux qui dormaient tête-bêche. Tout neufs, ceux-là. Non, l’un des deux ne dormait pas, il avait les yeux ouverts. Ah ! C’est lui qui miaulait. Abel sourit, l’observa un moment sans bouger pour ne pas éveiller tout à fait le bébé qui ferma bientôt les yeux, sourit aux divinités et s’endormit. Abel quitta la chambre sans bruit. Voilà. Des orphelins ou quelque chose du genre. Il descendit les marches sans bruit, ressortit, la femme ne leva pas la tête. Elle ne s’aperçut peut-être même pas qu’il était parti, peut-être même l’avait-elle déjà oublié. Il eut l’impression poisseuse de n’avoir pas complètement quitté la maison, et arriva chez lui éreinté. L’air était toujours aussi moite et immobile. Son propriétaire s’apprêtait également à partir et le pressa d’en faire autant. Avec lui, s’il voulait. Le cyclone allait venir bientôt. Le troisième cette année. Un mauvais. Et les routes étaient déjà bien difficiles, il fallait prévoir assez de temps pour atteindre l’intérieur du pays. Assez loin. Parfois… Abel déclina la proposition mais l’homme insista. Il lui décrivit le vent, la marée de tempête, les arbres emportés, la case démantelée et lui… Abel ne parvenait pas à l’écouter. Il était fatigué, infiniment fatigué, partir lui semblait au-dessus de ses forces. Il eut froid, frissonna, et s’aperçut que le bruit avait changé : une grande houle frappait maintenant le rivage. Il dit d’une voix lointaine : Vous entendez, c’est ça n’est-ce pas, dites-moi, il vient. Le ciel était très bas, extraordinairement sombre. Les moustiques s’affolèrent et pendant un moment, une bacchanale de rats le sortit de sa torpeur. Le soir passa plus vite encore que d’habitude. Il déploya sa moustiquaire autour de lui et resta ainsi les yeux ouverts dans la nuit, dans la menace qu’il n’arrivait pas à craindre. Il entendit le camion, des paroles indistinctes, des paquets qu’on jette dans la benne, le départ, puis le silence. Voilà. Plus de sons humains. Le bruit sur la plage. Les vagues violentes. Une véritable canonnade. Fasciné par ce bruit, il regardait sans la voir la toile de sa moustiquaire lorsqu’une chose étrange l’effraya. Tout était ouvert, la porte, la large fenêtre, et il ne percevait aucun souffle, pourtant oui, il se redressa, observa la toile avec attention, aucun doute,elle battait en cadence, respirait au rythme même de la grande houle qui déferlait sur la plage. Mon Dieu ! Il s’abattit sur son drap.
Le vent commença au milieu de la nuit et ne cessa plus de forcir. Reculait un peu puis se lançait en avant avec plus de puissance. Abel s’assit dans son lit puis se recoucha. Le vent s’engouffrait dans sa case ouverte et agitait la moustiquaire furibonde contre lui. L’abandon, la fièvre l’empêchaient d’agir. Il se retourna, se couvrit la tête avec l’oreiller. Partis. Tous partis. Et les enfants ? Les enfants aussi ? Pas sûr, peut-être pas. Les hurlements du vent qui ébranlait sa case l’incommodèrent. Il voulut se lever, s’emmêla dans la moustiquaire et tomba avec elle. Il eut peur, se débattit, cria, fuit quelque chose qui le poursuivit et s’arrêta hors d’haleine devant la case du propriétaire. Elle était barricadée, il frappa pourtant et perçut en même temps combien le paysage était bouleversé dans la nuit, les arbres triturés, les cases chahutées. La pluie horizontale plantait des dards douloureux sur son visage. Et ce bruit, toujours ce bruit. Il marcha vers le centre ville avec difficulté, bousculé par les rafales. Il tituba, tomba dans la poussière du chemin et resta un moment face contre terre, la bouche pleine de sable, l’esprit vide. Non ! Il se releva, continua son chemin. Un jour sinistre tentait aussi de se lever. Marcher devenait impossible, respirer difficile. Et ce bruit !… Ah ! Voilà. L’entrée de la maison des enfants, qui donnait sur l’intérieur des terres, était un peu abritée. La femme d’hier avait abandonné quelques paquets. Il ne vit pas tout de suite l’homme assis confortablement dans un fauteuil sur la véranda, paisiblement immobile auprès de cette maison qui le protégerait peut-être. Ou qui lui permettrait de disparaître dans le luxe de ses coussins. Comme il entrait, l’homme l’arrêta du bout de sa canne. Abel sursauta. Ils se regardèrent dans la pénombre, se contemplèrent plutôt, avec un mouvement identique de la tête qui les mira l’un et l’autre et confondit un instant leurs réalités. La canne le tâta, prouva qu’ils existaient tous deux puis libéra le passage. Abel monta. La maison frémissait, accusait souplement les coups. Ah ! Elle avait l’expérience, donnait l’impression rassurante d’en savoir assez pour survivre, pour éloigner le danger. Dans la clarté douteuse qui filtrait par les volets ajourés, il vit que les enfants avaient été emmenés. Bon. C’est bien. Il s’apprêtait à s’en aller lorsque le même miaulement entendu quelques heures auparavant le traversa tout entier. Les jumeaux étaient là. Toujours ? Seulement eux ! Il ne sut que faire et s’assit au pied du lit des enfants. Et maintenant ? Inconscients bien sûr des dangers de leur situation, les jumeaux commencèrent à babiller, ravis. Il les regarda un moment, les pris dans ses bras et descendit sur la véranda. La canne l’arrêta de nouveau. Le vieillard se leva et s’approcha à petits pas prudents. Il était tout petit, tout sec. Il désigna les jumeaux, les deux, un enfant en deux, deux enfants en un, puis il enfonça son doigt dans le cœur d’Abel et prononça son jugement, un seul mot sombre et distinct : « Maudits ! » Puis il retourna vers son fauteuil et de la canne, indiqua qu’il était temps maintenant de les remettre là-haut et de partir.
Le bruit d’un camion empêcha Abel d’obéir peut-être. Le dernier ! Il courut à lui, les enfants enchantés dans ses bras amoureux. Jeta une poignée de billets au chauffeur et grimpa se coincer à l’arrière sans remarquer le rictus de reproche qui parcourut le visage unique des derniers fuyards. Le camion s’ébranla et tout le reste s’arrêta. Le vent, le bruit, la pluie : taris. Un silence stupéfié se fit. Abel souriait et ne pensait à rien, abruti par le ronronnement du moteur et les cahots, il souriait, souriait sous l’œil du dieu. Seul, il était seul à sourire.
La terre avait frémi au loin. La mer s’était retirée sur plusieurs kilomètres, découvrant coraux et rochers. Le raz de marée qui suivit noya la terre très loin à l’intérieur du pays, avec ses gens et ses bêtes, ses cultures, les habitants qui n’avaient pas quitté leurs villages. Il y en eut aussi qui avaient fui trop tard, qui fuyaient encore. Rattrapés.
Maroagona-Madagascar
Janvier
Fin
Je lève mon verre à ce pays, dit sans rire le représentant des autorités locales, à nos femmes qui sont tellement belles qu’on ne peut rien quitter, aux visiteurs qui sont UN avec nous. Nous nous reverrons je le veux mais si cela ne se peut pas, nous vivrons avec le même regard : il n’y a qu’un monde. A nous tous. »
Le Bashkir debout, son verre posé en équilibre sur le dos de sa main et les yeux dans rien, boit cul sec l’énième toast de la nuit. La jeune fille employée et résignée au service revient avec une énième carafe de vodka. Elle a le regard vert-d’eau et la beauté distraite. Parfaite. On se noie un peu, jamais assez dans les eaux qui coulent une table de banquet. La dernière neige fond. Le fleuve Blanc emmène ses glaces flottantes vers la mer quelque part et déborde dans la forêt environnante. Débâcle, et d’ailleurs de toutes sortes.
Place de la République, au-dessus du cavalier martyr des steppes, combattant et poète, la lune est pleine dans ses quelques milliards de mondes. Surplombant le fleuve et au bord de la ville, la grande statue de bronze rue vers le Sud.
Egaré l’air de rien dans le parc du Peuple au milieu de la ville, Lénine quant à lui tend sur son piédestal un bras éperdu vers le ciel vide et vers l’Oural de toutes les prisons. Inoffensif et suranné, il ressemblerait pour un peu à une vieille tante en visite. L’avenue de la Révolution se remplit de poussière l’après-midi, et au matin de Tatars. Des Tatars de Crimée, de Kazan. De ci de là. Cette fille a les yeux de Kazan. La dernière république des soviets étend un printemps hésitant au cœur de la fédération de toutes les Russies. On y sent un drap de prudences sur les citoyens libérés de tout, esclavages, libertés, d’un seul et total coup de baguette révolutionnaire qui commence à bien faire…
« Demain n’est pas sûr, hier n’existe plus. Allons puisqu’il le faut. A nous tous. » Et hop, encore un !
C’est la dernière fois que je l’ai vue.
Ufa, Bashkortorstan,
Oural, avril 2003
Ambre gris : substance parfumée provenant des concrétions intestinales des cachalots qui, rejetées, flottent à la surface de la mer ; parfum très précieux extrait de cette substance.
A l’exception de la fin, les moments de ces histoires laconiques se sont tous déroulés avant le XXIe siècle, au cours de presque vingt années. Certains ont été écrits sur le lieu même,
d’autres sont revenus plus tard, comme ils ont pu.
Le dernier paragraphe de Caïn (le troisième cyclone à Madagascar en 1996 s’appelait ainsi) a été complété après le tsunami du 27 décembre 2004.
Eric Masserey