Will the wind ever remember
the names it has blown in the past?
The Wind Cries Mary, Jimi Hendrix
Quelqu’un est déjà en train de brûler ses toasts dans un appartement du voisinage. Un étudiant se réveille dans l’odeur de fumée en retenant la dernière image d’un rêve compliqué. Une fillette est pourchassée. Elle s’est assise pour se reposer. Elle est résignée. L’étudiant voit par les yeux de la gamine le bout des sandales à brides, les rochers ronds qui descendent à la berge depuis la terrasse de la maison. Les pierres sont parsemées de fleurs pop et irréalistes, comme on en voit sur les vieux disques vinyle. La rocaille s’interrompt au bord de la rivière bleu daphné. Un rêve illogique mais des plans de cinéma. Il quitte la future victime, la laisse attendre ses assassins devant la rivière. Il ouvre les yeux, soulagé que cela n’existe plus. Il ne savait plus qu’inventer pour la sauver. Il aimerait être comme ces héros qui respirent plus librement dans les catastrophes que dans la vie ordinaire. Endosser la chemise chatoyante et fluide du héros. Mener une vie où rien ne manque d’originalité ni de ferveur. Mais tout lui semble tellement banal. Même Marie. Même le malheur de sa sœur Marie.
Un jour parcimonieux glisse par les fentes des stores dans l’odeur de brûlé. Il se lève sans réveiller ses parents qui dorment dans la chambre à côté. Un café, puis vers l’uni. Le bâtiment est situé à un kilomètre vers l’est. Il marche vite. Il se dit que sa vie est minuscule. Il a la haine et la honte qui ne servent à rien. Il se hâte devant les haies mornes qui bordent des petits jardins crispés comme des poings. Un chien aboie. Les voitures passent à bas régime. La bise est modérée. A midi, il ira voir Marie à l’hôpital dans la froide distance du fauteuil roulant. Il règle l’iPod sur Along the Watchtower, la version par Jimi. Jimi ose chanter parce que Bob a osé avant lui. Jimi s’est dit : ce gars n’a pas de voix, donc je peux le faire moi aussi. Même les héros parfois ont besoin d’un coup de pouce. La chanson opère. Le gris devient inca.
Il voit sa sœur déplier les doigts, déplier la main, voir les lignes de la main, les lignes disent les trajectoires des lièvres rapides qui courent sous ses pieds, ils courent en tous sens, ils bondissent comme les pensées autour de Marie mais Marie reste immobile, portée par l’énergie traçante des lièvres, par le feu des bonds entremêlés des lièvres, par l’écheveau oklahoma rouge des lièvres électriques et la folie, la folie des courses incessantes de tous ces lièvres sous les pieds de Marie, sous la marche antidérapante où reposent ses pieds, la folie des courses sous les plis de la couverture qui d’un côté touche le sol, la folie sous la mécanique, ça soulève Marie immobile, ça la suspend, ça la surélève. Marie a une Plateforme. Marie a une boîte à musique. Laisser parler Marie. Mais elle ne parle pas. Alors on écoute le silence de Marie, le vent qui pleure à sa place, quand on ouvre la fenêtre. Elle ne dit pas si elle veut aller à l’herbe ou à l’eau. Elle ne dit rien du puits, rien du fond topaze du puits, elle ne dit rien de la vieille qui fut au puits, demandant à boire, pour savoir qui punir et qui récompenser, et comment gelèrent les mots en billes, pivoines, hibiscus.
Marie a une punition. Marie a une Plateforme, Marie a des lièvres fous, Marie a un silence et une sorcière, elle a une fenêtre ouverte.
Marie a des idées de fleurs, arnica, camomille, puis la fleur mille fleurs.
Ella a l’idée de myrtilles et de bourgeons de sapins. Elle a les pires cauchemars. Elle avait une grand-mère qui avait une verrue au menton. La grand-mère mettait du citron et la verrue est partie. La grand-mère emmena la mère de Marie vers la maison bleue sur la colline, c’était il y a très longtemps. Les anges sortaient par la cheminée bleue, et ils avaient des coups de soleil, et s’ils sortaient par les tuyauteries, ils attrapaient le hoquet. La mère a eu peur, elle s’est enfuie en courant dans cette rue très en pente,
WELL I’M UP HERE IN THIS WOMB
I’M LOOKIN' ALL AROUND
HMM MM MM
WELL I’M LOOKIN' OUT MY BELLY BUTTON WINDOW
La mère s’est enfuie en courant dans cette rue très en pente.
C’est pourquoi Marie est née.
La grand-mère et Marie se ressemblaient.
Tout le monde rappelait à Marie et à la grand-mère qu’elles étaient également belles et le portrait l’une de l’autre.
La grand-mère eut une blessure à la jambe. Elle y versa l’eau de vie et guérit.
La grand-mère eut le cancer, elle se soigna avec la fleur camomille et mourut.
Elle mourut et Marie écouta the morning is dead and the day is too, elle écouta le concert de Jimi à Monterey. Elle écouta Hey Joe. Jimi avait sa chemise honey blonde, c’était un jour de non-retour.
Jusque-là, le temps ne faisait qu’un seul morceau.
La vie continua.
Marie se maria.
Le mari de Marie aimait les pistolets.
C’est pourquoi Marie ne bougea plus.
Maintenant Marie est presque vieille. Rien n’est revenu.
Dans la rue, les empreintes de pas sont crimson red, les feux du trafic sont bleus.
Le mari de Marie est parti dans le Dakota.
Le lendemain, le réveil sonne. Quelqu’un s’est aspergé de lotion après-rasage ce matin, non loin, dans l’immeuble. L’étudiant garde encore un moment les yeux fermés sur la Strats Mustang 65 olympic white : elle tient debout toute seule, par la magie du rêve, devant la forêt de Sherwood.
discographie
The Wind Cries Mary, Are you experienced (1967)
All Along the Watchtower, Electric Lady Land (1968)
Burning of the Midnight Lamp, Electric Lady Land (1968)
Hey Joe, Jimi plays Monterey (1986)
Castles Made of Sand, Axes: Bold as love (1967)
Belly Button Window, First rays of the new rising sun (1970)
Fender : modèles
Marina Salzmann