Pour m’imposer — et proposer à d’autres joueurs – un thème non prémédité, je me suis inspiré d’une ancienne pratique : fermer les yeux, ouvrir un livre au hasard, de préférence la Bible ou Virgile, puis piquer la pointe d’une épingle sur une page. Le mot épinglé apporte la réponse au problème à résoudre.
Mon livre avait presque mille pages, grandes avec beaucoup de mots, ce qui laissait une place honnête au hasard. Pour plus de sûreté, j’avais choisi un ouvrage où toutes sortes de lexiques sont représentés, du technique au poétique, en passant par le commercial. Ce livre de Walter Benjamin, surtout composé de citations, s’intitule Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages.
L’épingle a piqué LÉGENDE.
Ce mot devenait donc le titre d’une légende qu’il me fallait trouver.
Mais je ne trouvais rien et les jours passaient, sans donner naissance à autre chose qu’au jour suivant.
Le dictionnaire m’a sorti d’affaire en me rappelant qu’un des sens de légende était : texte accompagnant une image et lui donnant un sens. Ouf ! j’avais trouvé LA Voie, celle de la facilité, de la félicité. Il suffirait d’inscrire une « légende » en marge de la reproduction d’un tableau de David exaltant Le serment des Horaces ou La douleur d’Andromaque, et de copier en guise de légende trois vers de Corneille, ou de Racine, selon le cas.
Mais c’était compter sur l’impossible, à savoir que la Voix de ma Conscience ne barrerait pas illico la Voie de la facilité.
Son ordre fut, pour punir mon choix paresseux, que je note quelques vers de son cru décrivant un tableau qui n’existe pas. — Ton rôle ne sera pas de légender une image, dit-elle, mais de décrire l’image dont le texte est la Légende.
Voici le texte ou, si l’on préfère, la Légende qu’elle me dicta :
Captif
(Encor vif)
Entre tiffe
Et pontife,
L’anatife
Se rebiffe.
L’espace blanc est réservé à l’image, non à votre publicité.
Pourquoi l’anatife est-il captif ? Ce doit être une question de mots : ceux qui se ressemblent s’assemblent, voilà pourquoi Tiffe et Pontife se sont rapprochés, malgré leurs grandes différences, parmi lesquelles le fait que le Souverain Pontife, qui est à Rome, ne montre pas ses tiffes (s’il en a) lors de ses apparitions publiques : la plus grande partie en est cachée par des couvre-chefs variant selon les circonstances. Jusqu’à naguère, cette croisade anti-tiffes (ou « tifs », ou « tifes », à volonté) eut pour auxiliaire la tonsure, dont l’obligation a été levée par Paul VI en 1972.
Mais pourquoi, au fond, l’anatife, plutôt que l’anabaptiste, l’anathème ou l’Anatolien ? C’est que cette Légende a pour ressort la rime, non l’anaphore, le côté droit, bien aligné, non le flanc gauche si lisiblement anarchiste ; il vous est loisible de le vérifier, en jetant un second coup d’œil à Légende.
Mais pourquoi, au fond du fond, parmi les plus de cent mots français se terminant en [tif], choisir l’anatife ? Mme ma Conscience – calviniste et donc maniaco-répressive — l’aurait-elle épinglé et encagé pour quelque flagrant délit de gaîté langagière ?
Pas du tout. C’est que, depuis des jours et des jours, antérieurs aux jours qui avaient passé sans engendrer rien que les jours suivants, un petit carré de papier jaunissait sur mon bureau, s’y déplaçait, disparaissait, réémergeait, sur lequel il était écrit : anatife.
N’étant ni noctambule ni noctanscribe, je me souviens de la raison pour laquelle l’anatife, agrippé à son épave de papier jauni, allait et venait depuis quelques jours dans la pièce au gré de rangements et de déplacements sans rime ni raison autres que lunatiques. En voici l’anamnèse : cherchant dans le petit Robert je ne sais plus quel mot, j’ai entrevu au passage, trop vite pour lire sa définition, le mot anatife. Pour me souvenir d’en chercher le sens, je l’ai noté sur un morceau de papier. Et, précisément parce qu’il était noté, je négligeais jour après jour de rouvrir le Robert à la bonne page, me disant sans doute : puisque c’est noté, je ne risque pas de l’oublier, remettons donc cet effort à demain, ou aux jours qui ne manqueront pas de naître de quelque autre demain.
Je m’aperçois maintenant que ce mot vidé de sens comme un coquillage abandonné s’était sournoisement mis à l’affût, à la manière d’un joker guettant l’occasion de jouer sa partie.
L’image que je m’en faisais était celle d’un être humain fort imposant et masculin, volumineux et encombrant, à cause des portraits que j’avais vus de personnages nommés Anastase ; car, dans ma tête, Anastase et Anatiffe, se distinguaient peu l’un de l’autre. Ces Anastases étaient des papes, des patriarches, des saints, des martyrs, et l’une des saintes prénommées Anastasie eut les seins coupés par des Perses persécuteurs. Tout cela me parut très orthodoxe, et plus encore quand je lus que le nom même d’Anastase veut dire, en grec, « Résurrection ». Il m’apparaissait que les vocables commençant par ana étaient, si l’on peut dire, graves de naissance, comme il convient aux anachorètes, aux anachroniques, aux anamorphistes. Bref, des pontifes au mieux, au pire de petits pontes.
Ainsi, l’incarnation type de l’anastase était un pope grec portant une barbe poisseuse et une chevelure vierge du moindre coup de ciseaux. Avec, en plus, une saleté rance, et un ongle de la main gauche jamais coupé, pour montrer qu’il n’est pas un travailleur manuel, mais un être supérieur somnolant grassement au seuil des églises et aux terrasses des cafés. Et un anatiffe, pensais-je alors, était un anastase se présentant avant tout comme une masse capillo-pileuse et griffue, sous-espèce méditerranéenne du yéti, dont le nom populaire est yétif.
C’est pourquoi, sur le plan non plus phonique, mais sémantique, il n’était pas tout à fait déraisonnable de suggérer que l’anatif était captif entre tiffe et pontife. Ce qui pouvait signifier qu’il était dépendant, dans son essence même, de l’un et de l’autre.
Mais, pauvre distrait que je suis, je m’aperçus alors que j’avais laissé passer de splendides occasions d’aboutir dans cette quête, au moment où elle frôlait les parvis de la monumentale Légende dorée de Jacques de Moravagine, avec tous ces saints et/ou martyrs nommés Anastase. Dire que chacun ou presque a sa légende, et que je n’avais pas eu la présence d’esprit d’en transcrire ne fût-ce qu’une et, du coup, d’en finir avec cette histoire, et avec mon inexcusable crise de mauvaise conscience !
Le doute se mit à regagner du terrain à cause de mon esprit de l’escalier ; or, le doute s’acharne à vous donner des insomnies. Et vient la nuit où l’on succombe, et qu’en chemise de pénitent et cordon de mobile au cou, on quitte son lit de souffrance et s’agenouille pour atteindre, au bas de sa bibliothèque, la plus pesante des encyclopédies.
Et toute votre légende est engloutie d’un seul coup dans une fosse océanique, car l’anatife est un crustacé marin. On le nomme aussi lépas, pousse ou pouce-pied, balane, pied de biche, bernicle. Et même bernique, ce qui aggrave votre déconfiture.
Mais, oh planche de salut ! ce crustacé a des côtés assez pittoresques pour qu’on voie en lui un « animal légendaire », ce qui tombe à pic. Pendant longtemps, les scientifiques l’ont pris pour un mollusque ; en effet, il reste rivé au premier support auquel il s’est attaché, bois flottant, bouteille, et autres bouts de matières, ni liquides ni gazeuses ; même, il ralentit la marche des navires, car il est aussi inséparable de leur coque que son nom l’était du bout de papier où je l’avais écrit, qui allait et venait sur ma table comme un morceau de quelque chose fluant et refluant sur les grèves. Il ne mesure que cinq centimètres, mais le pédoncule qui le relie à son objet d’attache peut en avoir jusqu’à cinquante ; plus il est long, plus les humains l’apprécient, car c’est un mets de choix ; sa délicatesse n’a d’égale que celle de la cervelle du homard, dont le prix à la livre serait exorbitant.
Or, tout cela n’est que peu de chose, comparé à la légende nordique selon laquelle l’anatife donne naissance à des canards.
Me voilà donc rassuré : du côté des choses, il y a bel et bien une légende de l’anatiffe. La vérité de l’anatife est trop merveilleuse pour ne pas sembler légendaire : que dire, au hasard, de son pénis qui a vingt fois la taille de son esclave et maître ? Et des anatifs nains « vivant à l’intérieur d’anatifes femelles ou hermaphrodites » ?
Mais ce n’est pas du côté des choses que j’avais entamé ma recherche ; c’était du côté des mots.
Je n’étais donc qu’à moitié rassuré ; par bonheur, j’appris que les savants zoologistes de la Renaissance, qui baptisèrent notre bernique d’un nom scientifique, ne méprisaient pas les légendes. Le nom latin du canard étant anas, membre de la famille des anatidés, ils nommèrent le crustacé pris pour un mollusque concha anatifera, c’est-à-direporteuse de canard ; en français « conque anatifère » ; lequel nom, par ses pompeuses sonorités, a de quoi mettre en déroute n’importe quel pontife prétendant à la place d’honneur.
L’histoire nous est contée par le Robert historique de la langue française dans les termes suivants : « Le mot est issu d’une légende nordique selon laquelle ce crustacé, ou bernique […], donnait naissance à des oiseaux marins » ; lesquels, très logiquement pondaient des anatifes qui procréaient des oies et des canards, aux siècles des siècles passés, présent et à venir, jusqu’à épuisement des stocks, comme il est dit au Livre des Apôtres d’Ubu et de la Grande Distribution de salades réunis.
Cela se passe de commentaire, à part peut-être celui-ci : les mots issus d’une légendene courent ni les rues ni les nues. Ils n’ont donc rien du Canard au ballon imaginé par Edgar Poë ; ni du Canard du doute aux lèvres de vermouth, plaisante énigme proposée à notre sagacité par Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, au Second livre de ses Poésies ; nous autres ‘pataphysiciens nous flattons de l’avoir résolue par la seule Voie qui soit la bonne et que nous vous offrons sur un plateau : celle du journal, que l’on préfère au dictionnaire quand on savoure l’apéri… tif sur une terrasse des grands boulevards.
Philippe Renaud