Légende

 

 

L'homme des sables

Du pérenne éphémère et autour
la vague minérale n’en finit pas de s’enrouler
de se déployer
de faire sien l’illimité versatile des dunes
parfaites harpies
hirsutes
à perpétuité

enfoui profond
éclipsé
un globe oculaire infini
dont le centre est partout
reflète dans son fluide
l’image à discerner
vivante
vibrante
belle à pleurer

claquant dans la tourmente des pans de toile blanche apparaissent un temps se recomposent en collage abstrait de papier kraft où les interstices trahissent un corps accroupi qui lentement se tourne fait face  des pupilles engloutissent l’estompe précipitent par leurs noires incises l’équivoque abysse kaléidoscopique dont les éclats perpétuent l’humeur du globe
cela se froisse cela se déchire
se crible d’aiguillons incandescents

apesanteur de l’espace
la lumière est ailleurs
ouragan de pierre dont le souffle puissant
inonde
tarit l’humide
précipite le solide
le pulse
l’expulse

la houle se perpétue

délogé refoulé
la marée ardente de son ressac fait rouler l’arc opaque
spolié
un court instant
bien moins que cela un éclat de vide
où le cristallin asséché perçoit
l’ultime
immobile un corps
pas encore à peine
un projet à l’essai
une ancre

dissoute

une durée absolue un initial se percutent
une petite sphère de verre polie stérile perverti l’incommensurable chaos
un silence
    dénonce la mémoire
une pacification
    accule la composition
une immobilité translucide accuse un temps qui n’est plus mais qui s’écoule

les fondus d’un astre-germe
enchaînent un océan rocheux finement moulu
broyé
brisé
harassé
recru
les oscillations figées suggèrent l’aube
de gorges de croupes
de joues sans larmes
à la pointe d’un sein une bille cristalline
irise le délicat bombé de la courbe

une cinétique imperceptible trouble le parfait
la ligne tendue
quelques corpuscules entament un écoulement
concentrique
lestement élaborent un petit cratère de la taille d’une noix
en son centre aspiré
les grains y sombrent furtivement
au cœur un point
contraste
sombre et fixe
l’effondrement introduit
le processus inéducable
de l’émergence
la cavité s’évase
le point devient dôme

pour la première fois
l’homme voit le sable
[…]


Sur le devant de la scène du sable. Crépuscule.
Le lieu, un parc public.
Côté jardin une buvette fermée déborde des coulisses. En fond de scène, une ou deux petites tables avec quelques chaises penchées contre, une guirlande d’ampoules éteintes au-dessus des tables. A l’arrière de la buvette, face au public, une enseigne lumineuse : WC et une poubelle.
Côté cour sur le devant de la scène un photomaton et une caissette à journaux.
Arrière-centre un carré de sable.
Un chemin bordé de trois candélabres traverse la scène en diagonale : des coulisses avant-droites aux coulisses arrière-gauches. Une balançoire à bascule borde le chemin à l’avant-scène.
Dans le carré de sable, un homme torse nu s’affère. Son labeur est lent et régulier. Penché en avant, presque invisible, il se relève parfois, se passe les mains sur les côtés de son cou. Du sable lui colle à la peau sous l’effort et la transpiration. Redressé, le niveau du bac lui arrive aux hanches.
Silence. Le lieu est désert.
Une ampoule de la guirlande s’allume par intermittence, peut-être sous l’effet d’une brise légère qui se lève.

Au sol devant la caissette, un journal s'anime, un feuillet s'envole vers le carré de sable, y tombe. L'homme, plié en deux, invisible, se redresse avec le feuillet en mains. L'observe, en déchire attentivement une partie qu'il met en bouche.
Le reste du feuillet déchiré est emporté par une bourrasque de sable dont le bruit s'amplifie et devient assourdissant. Visualisation en fond de scène par la projection d'un film : zoom in dans la tempête de sable sur un feuillet devenant immense, sur une photo de gratte-ciels : un morceau déchiré dénature la légende inscrite en caractères majuscules : NEW […]ORK…
Noir. Silence.
Grincement d'une enseigne qui se balance. L’ampoule se remet à clignoter, puis s’allume.
Les candélabres diffusent progressivement un halo de lumière. Les rires d’une femme jaillissent des coulisses côté cour.

 

Kate Deléaval