L’origine de cette légende est très ancienne. On dit qu’elle remonte à la nuit des temps. Elle est parfois racontée dans un cercle d’amis. Parfois comme une énigme, une sorte de koan, chez des Soufis. Elle est relatée ici au goût de la conteuse, Yona B. Chavanne, mais son ossature, et il faut l’espérer son sens, pour autant qu’il y en ait un, demeurent inchangés.
Il était une fois une ville fortifiée de couleur brique. Elle avait été construite en des temps lointains, et ses habitants, invulnérables aux dangers du dehors – du moins le pensaient-ils –, vivaient à l’abri de très hauts murs. Forteresse impénétrable, la ville s’étendait sur une large superficie ; depuis le centre, quiconque l’ignorait aurait été incapable de deviner l’existence de ses murs. Au cours des années, les citadins avaient construit d’ingénieux systèmes de récolte d’eau de pluie, laquelle, tombant rarement, leur était précieuse. Ils avaient cultivé des jardins, planté des arbres fruitiers. Génération après génération, il y avait eu amour, tristesse, malentendu, deuil, querelle, vengeance, ressentiment, pardon, et parfois, rarement, le désir d’aller voir ailleurs, plus loin là-bas, au-delà du mur…
Souvent le soir, hommes et femmes se rencontraient au café. On parlait haut, jouait au backgammon, commentait les résultats sportifs et les nouvelles du jour. Chance ou malchance, cris de joie, insultes, rires. Musique et danse les jours de fête, parfois, en d’autres circonstances aussi. Le temps passait, vite ou lentement selon les humeurs, mais de manière générale, la vie allait bon train.
Le soir, parmi les habitants qu’on ne trouvait ni chez eux, ni au café, quelques-uns se réunissaient sur une petite place à l’écart, sous le couvert d’un platane largement centenaire dont un banc circulaire enlaçait le tronc. Là, certains marchaient seuls, pensivement, sous les étoiles. D’autres, en couples ou petits groupes, échangeaient des propos sur la vie, sur le monde. Dans la pénombre, des questions fusaient : « D’où venons-nous ? » « Comment se fait-il que nous soyons comme nous sommes ? » « Existe-t-il quelque chose en dehors de nous et de ce qui nous entoure ? » « Cette beauté que nous aimons, d’où nous vient-elle ? Pourquoi l’aimons-nous ? » « Mais les conflits, mais les discordes ? » « Et la mort ? »
Ils s’interrogeaient entre eux, interrogeaient les étoiles, questionnaient le silence. Ils n’étaient pas toujours d’accord, mais s’entendaient sur le fait d’être vivant et somme toute, assez heureux…
Pourtant, une femme parmi eux ne se contentait pas de cette absence d’inquiétude. Elle voulait savoir ce qu’il y avait, ce qu’il y avait ailleurs, de l’autre côté du mur. Prête à risquer sa vie, prête à tenter l’expérience.
Elle avait confié à ses compagnons son attirance, son amour de ce qu’elle ne comprenait pas encore. Mais ce désir-là et tout ce qu’il faisait naître, faisait peur ; en général on évitait plutôt d’y penser. Le mur était un tabou qu’il ne fallait pas transgresser, il valait mieux ne pas s’en approcher. Oubliant son existence, vivre comme si de rien n’était.
Les travailleurs de jardins — après avoir brassé la terre odorante, nettoyé les canaux, arraché des herbes parasites, parlé à des fleurs, caressé le buisson de romarin ou de sauge —, assis sur une pierre ou demi-allongés sur l’herbe, sous les ombrages tièdes des vergers, les jardiniers se détendaient dans la lumière des fins d’après-midi ; ils humaient l’air, réfléchissaient.
Comment satisfaire au désir de leur amie ? Eux aussi étaient curieux, eux aussi auraient voulu savoir. Mais la muraille était si haute. En consultant de près les archives de la ville, on y lisait, rapporté sur une ou deux lignes manuscrites (ces annotations étaient rarissimes), que jamais tel ou telle, dont le nom était mentionné, jamais aucun, de mémoire d’ancêtre, n’était revenu de cette expédition. Aussi, fallait-il trouver un stratagème pour qu’elle puisse voir puis redescendre parmi eux. Afin qu’elle dise, afin qu’ils sachent.
Après moult palabres, ils se mirent enfin d’accord. Lors d’une nuit bien sombre, vers l’aube, ils se rendraient au pied de la muraille et formeraient une pyramide vivante sur laquelle Balab grimperait. Quand elle aurait atteint le sommet, quand elle aurait vu, sur un signe d’elle, ils l’aideraient à redescendre, à revenir parmi eux.
La réalisation de cette pyramide, jusqu’à stabilité suffisante, demanda plusieurs mois d’exercice. Ils s’y exerçaient sur leur lieu de rencontre habituel. Aux quelques passants curieux, ils répondaient qu’ils préparaient un spectacle d’acrobatie. Quant à l’objectif réel, le secret restait scellé. Personne n’en pipa mot et certains même l’oublièrent. Tandis qu’ils approchaient de la maîtrise dans l’art de la pyramide humaine, Balab restait à les contempler monter et descendre. Elle ne montrait aucun signe d’impatience. A droite et à gauche, elle disait des mots d’encouragement. Se réjouissait. De temps à autre, les conséquences possibles de leur acte leur traversaient l’esprit et les tourmentaient. Le pire aurait été que Balab disparût, comme les quelques intrépides qui l’avaient fait et que l’on n’avait jamais revus. Quel désastre, quelle perte pour ses amis, pour la communauté, si Balab ne revenait pas. Comment justifieraient-ils leur rôle, eux qui avaient contribué à sa disparition ?
Une fois la construction de la pyramide maîtrisée, on se pencha sur un complément de stratégie qui permît à tous d’entendre le récit de l’exploratrice. Une solution leur vint. Il s’agissait de trouver un matériel souple à partir duquel on tresserait un harnais qu’on attacherait autour de sa taille. Une fois le sommet atteint, une fois qu’elle aurait vu, et quand elle leur ferait signe, ils n’auraient plus qu’à la faire glisser en douceur de leur côté. On se mit d’accord qu’afin d’être souple et solide, la corde serait de chanvre et la ventrière en peau de brebis. On décida qui ferait quoi. L’ouvrage avançait bien. On s’exerçait à son utilisation. Balab arpentait les abords de la pyramide, en pratiquait l’escalade, sans aucune peur, toujours plus haut, pieds sur les épaules et mains sur les têtes.
Le grand jour approchait, dont ils avaient fini par tous se réjouir.
A l’aube d’un matin de septembre, dans la jeune lumière, ces amis, qui avec une corde de chanvre autour de la taille, qui avec une peau de brebis dans son sac à dos, qui avec un livre, ou même rien du tout, chacun s’en venait de son quartier au lieu distant de la rencontre.
Tout était calme, aucun autre lève-tôt ne les croisa. Et même si l’émotion était forte, ils marchaient tous tranquilles et confiants. Balab ravie s’y rendait en dansant.
La pyramide se forma lentement. Balab la voyait s’élever au fil des mouvements souples de ses amis et attendait qu’elle soit achevée. Les têtes de la rangée la plus haute arrivaient à 1 m 30 de la crête. Juste assez haut pour qu’une fois sur ses pieds Balab pût atteindre le sommet. Les corps chauds créaient un arbre aux branchages simples. Et Balab commença l’ascension. Rien ne l’interrompait. D’épaules en épaules, tête après tête, sans perdre l’équilibre, remerciant chacun, elle montait tranquillement. Enfin, elle fut en haut. Dernières épaules, sur lesquelles, courageusement, elle monta, puis ventre contre la muraille, elle posa ses mains sur le large rebord, sans vertige, et, debout sur la crête, elle vit.
Après un grand moment de silence, quand ils sentirent par la traction que son émerveillement allait la pousser au-dehors, l’emporter loin d’eux, après quelques murmures de connivence, avec douceur, ils se mirent à tirer sur la corde, sans saccade, pour la faire redescendre. Le stratagème était bien huilé. Son corps souple atterrissait de bras en bras ; avec tendresse, ils la portaient un peu plus bas. A terre maintenant, elle était là, parmi eux. Son visage était rouge. Ses yeux brillaient. Elle respirait et souriait. Elle les embrassait. Ils attendaient qu’elle raconte : elle ne raconta rien. Ils voulurent lui laisser du temps…
Les jours passèrent. La vie reprit son cours. Ils travaillaient dans les jardins. Ils allaient au café. Ils se réunissaient sous le vieux platane. Balab ne parla pas.
Yona Chavanne