Légende

 

 

Dit de Damaris

Matines. On y lit mon nom.

Denys est un ange. Il a quatre-vingt-dix ans et sa douceur n’a d’égale que son entêtement, en matière de dialectique particulièrement. Il m’a présentée à Paul comme son épouse parce que celui-ci estime que si hommes et femmes doivent joindre leurs têtes et leurs pieds, ils doivent le faire selon le sacrement qui les unit devant le Trois en Un.

Selon certains, le nom de Denys vient de Dyana, Vénus, déesse de la beauté, et de Syos, Dieu, beau devant Dieu. J’aime Denys mais si son nom est mérité il ne correspond pas vraiment à sa personne physique, large et courte, dont le chef est dégarni sur le faîte, Denys dit que plus rien ne le sépare du ciel, ce ciel dont il se dit parfois l’aile, pterugion tou ouranou.

Paul a résolu le problème qui occupait Denys depuis sa lointaine jeunesse, comment une substance peut-elle se diviser en restant une substance telle qu’Aristote l’entendait, une entéléchie ? La Trinité, que Paul a longuement décrite, est la réponse. Il n’y a qu’un dieu mais il est divisible par trois tout en restant un quand il est divisé. C’est ridicule. Pourtant Denys est métamorphosé. Il lève les bras au ciel et chante en tournant sur lui-même. Je ne l’ai jamais vu dans un tel état. A l’Agora, il a même esquissé un pas de danse en rejoignant Apollophane et Sophros, qui l’ont écouté et ont eux aussi mis un pied devant l’autre en se déhanchant.

Denys trotte derrière Paul, ils parcourent les rues d’Athènes au risque parfois d’être arrosés de pierres. Le Trois en Un leur tourne décidément la tête. De nouveaux convertis, ce sont toujours les plus exaltés, ont décidé que l’Autel au dieu inconnu serait celui du Trois en Un. Paul a hoché la tête en les entendant et puis il a froncé les sourcils et s’est mis à gronder comme grondent les chiens dans la nuit. Il a asséné que le dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve étant le seigneur du ciel et de la terre, il ne saurait habiter dans des temples faits de main d’homme. Il n’est pas servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses. Les juifs ont tourné le dos, les stoïciens ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu, les épicuriens ont gentiment souri, certains riaient en se tenant les côtes. Paul a brandi le poing, il leur a dit que tous autant qu’ils étaient, ils finiraient dans l’Hadès. Pour Paul, l’Hadès est gouverné par un ange chu couleur braise et charbon dont le nom est Satan. Les épicuriens ont levé les coudes et imité le vol des poules, ils caquetaient aux quatre coins de l’Aréopage, notre quartier.

Depuis que les anges prennent une telle place dans les discours de Denys, de Paul et de quelques autres, il me semble en apercevoir parfois sur le fronton du temple d’Arès. Ils ressemblent à des enfants, ce ne sont pas les anges des Perses qui sont bêtes sauvages et maléfiques. Leur chair est pâle et leurs ailes safran.

Denys s’est mis en tête de suivre Paul à Rome. Il veut que je les accompagne. Ai-je le choix ? Que faire, femme seule dans l’Aréopage en compagnie de têtes en l’air ? Têtes en l’air, pas tant que ça. Ils peuvent être très entreprenants, les stoïciens surtout qui semblent souvent en manque de jeunes femmes ou de jeunes garçons. Les juifs sont mariés et fidèles à leurs épouses, les épicuriens n’insistent pas devant un refus. Les stoïciens, eux, le prennent très mal. Ai-je le choix ?

Là où personne ne suit Paul, à part mon pauvre Denys, c’est quand il affirme que le Trois en Un a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice et par l’homme qu’il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts. Cette histoire de résurrection passe mal. Les uns se moquent, les autres disent qu’ils écouteront Paul un autre jour.
Jamais le moindre doute n’effleure Paul. Il me paraît être ce que les Lacédémoniens appellent une tête à chevilles. Le voyage promet.

Un ange s’est posé sur le rebord de ma fenêtre. Il s’est assis et m’a regardé, le menton sur la paume. Il s’est envolé quand j’ai voulu m’approcher.

Faut-il mentir pour s’engager dans la voie du Trois en Un ? Cela me déplairait. Je ne veux pas parcourir les pays barbares en marchant sur du vide. Je suis troublée par cette mauvaise plaisanterie de Pargyas, un juif d’Alexandrie, qui a joué l’aveugle. Denys discutait avec Paul quand Pargyas est passé devant eux comme s’il avait perdu la vue, la tête vers le ciel en agitant les bras et heurtant les passants. Denys a dit à Paul : « Si tu dis à cet aveugle au nom de ton Dieu : 'Vois', et qu’il voie, aussitôt je croirai. Mais ne te sers pas de paroles magiques car tu pourrais bien en savoir qui eussent cette puissance. Je vais te prescrire moi-même les paroles dont tu te serviras. Tu lui diras donc en cette teneur : 'Au nom de J.-C. né d’une vierge, crucifié, mort, qui est ressuscité et est monté au ciel, vois. ' » Alors pour écarter tout soupçon, Paul a dit à Denys de proférer lui-même ces paroles. Et quand Denys eut dit à Pargyas de voir, Pargyas vit. Ce manque de sérieux m’attriste et m’effraie.

Paul a révélé à Denys ce qu’il a vu quand il a été ravi au troisième ciel. J’ai entendu une partie de cette histoire. Tout n’y est que nuées blanches et dorées, les anges et les saints volent dans tous les sens. Plus haut encore brille une grande lumière qui est celle du Trois en Un. Denys ne tient plus en place. Ce matin, trois anges me regardaient de la fenêtre.

Avant de commencer le voyage qui doit le conduire à Rome, Paul a intimé à Denys, c’est dire le caractère de leur relation, de se rendre à Corinthe, d’y passer trois semaines et de le rejoindre à Rome pour y convertir idolâtres et juifs au culte du Trois en Un. Denys a bien sûr obtempéré. La seule volonté qui lui reste est d’arroser l’Empire de sa nouvelle foi.

Et puis, Paul a parlé de Paris. Rome, passe encore, c’est après tout notre capitale. Mais Paris. Il y a dix ans, j’étais encore une enfant, un marchand crétois a passé quelques jours dans ma famille. Il revenait de Bretagne et avait passé plusieurs mois dans cette ville. La saleté des habitants est difficile à concevoir, disait le Crétois, Paris est une souille au milieu de forêts infestées de Celtes.

Nous avons quitté Athènes il y a trois semaines. C’était le petit matin et déjà l’Aréopage était un four. La mer, pas plus que les routes, n’est sûre pour ceux qui professent le Trois en Un. Néron a juré leur mort, ou Domitien selon certains écrits, qui fatigué de tuer des mouches aurait décidé de voir grand. Sur la mer, les trirèmes romaines sont noires. Au sommet du mât de notre navire tournent les chérubins emplumés, ils montent et descendent, piquent vers l’eau et remontent tels ces cormorans décrits par Hérodote.

Nous avons quitté le bateau en Sicile et sommes arrivés à Rome dix jours plus tard. Paul nous a accueillis, il a serré Denys dans ses bras et a hoché la tête pour me saluer, et nous a présenté Pierre, le plus proche disciple du Trois en Un avant que l’un des Trois ne fût mis en croix.
Nous logeons dans une très belle villa qui appartient à Lucine, une dame de l’aristocratie romaine. Elle dit tout devoir à Pierre qui l’a extraite, c’est le terme qu’elle a employé, d’une mélancolie si profonde qu’elle avait cessé de se nourrir, de se mouvoir, de parler, elle restait allongée sur sa couche et attendait la mort dans la plus grande obscurité. Aujourd’hui la vie est pour elle une joie continue, dit-elle. Il est vrai qu’elle paraît flotter plus que marcher quand elle parcourt ses jardins du Palatin. Les statues des dieux ont été retirées, les fontaines et les bassins sont nus, tristes dans cette splendeur décapitée. Restent les cyprès, mais ils sont aussi noirs que les trirèmes sur les eaux.
Lucine et moi passons de longues heures à nous promener dans le parc pendant que Denys, Pierre et Paul parcourent la ville pour convertir les Romains au Trois en Un. Lucine ne connaît plus le doute, j’ai parfois l’impression qu’elle a hâte de rejoindre le ciel et de vivre parmi les anges. J’ai peur que les préjugés de Paul sur les femmes ne conduisent à un âge difficile pour celles-ci, malgré la Vierge, mère de l’un des Trois en Un puisqu’il fallait bien une femme pour concevoir l’Homme Dieu, lequel est mort sur la croix en avalant du vinaigre. Cela me donne un peu la nausée, comme si j’étais enceinte, mais de qui ?

Cet après-midi, Denys est rentré en courant accompagné de trois esclaves, ils levaient les bras au ciel et se lamentaient avec ostentation. Le matin, nous raconta Denys, ils étaient proches du forum et initiaient les passants au Trois en Un quand des gardes sont arrivés qui se sont jetés sur Pierre et Paul et les ont emmenés. Denys a fait comme si de rien n’était, il s’est coulé parmi les badauds et est rentré en faisant de nombreux détours.

Pierre et Paul ont subi un supplice qui n’a pas de nom. On les a crucifiés comme le Trois en Un, mais à l’envers. La tête en bas. Denys ne quitte pas sa chambre. Deux amis de Paul, Rustique et Eleuthère l’ont rejoint. Ils le supplient de se rendre à Paris sans tarder.

Nous avons gagné Marseille sur un bateau marchand, encore un marchand de vin, et nous avons suivi le Rhône jusqu’à Lyon. De Lyon à Paris, le voyage fut difficile. Il pleuvait, la nuit les loups hurlaient. Dans leur ensemble, les habitants sont peu accueillants. Ils pensent que nous sommes des Romains et Denys à beau faire, ils n’en démordent pas.

Denys a commencé la conversion des Parisiens. Il a choisi quelques jeunes particulièrement motivés pour en faire des clercs. Ils se lèvent de très bon matin et longent la Seine, vont de marché en marché pour prêcher.

Voilà qui est affreux. Le préfet Fescennius a été envoyé de Rome à Paris par l’Empereur pour en finir avec les adeptes du Trois en Un. Il a trouvé Denys qui prêchait au peuple l’a fait saisir, souffleter, conspuer, moquer et lier avec des courroies très rudes et comparaître par devant lui avec Rustique et Eleuthère. Ils ont été flagellés par douze soldats, on les a chargés de lourdes chaînes et on les a jetés en prison. Le lendemain, les Romains ont étendu Denys sur un gril de fer, sous lequel brûlait un feu violent, et là il chantait les louanges du Seigneur. On l’a retiré pour le jeter en pâture à des bêtes d’autant plus féroces qu’on les avait laissées plusieurs jours sans manger. Mais quand elles ont couru pour se précipiter sur lui, il leur a opposé le signe de la croix et les a rendues très douces. Alors, les Romains l’ont jeté dans une fournaise mais le feu s’est éteint. On l’en a fait sortir et on l’a renfermé en prison avec Rustique et Eleuthère ainsi qu’un grand nombre de fidèles.
Comme il y célébrait la messe, au moment de la communion du peuple, le Trois en Un lui est apparu environné d’une immense lumière. Puis il a pris le pain et lui a dit avec une grande familiarité et ce qui me paraît une certaine suffisance : « Prenez ceci, mon cher, parce que votre plus grande récompense est d’être avec moi. » Après quoi Denys, Rustique et Eleuthère ont été conduits devant le juge qui les a livrés à de nouveaux supplices et, finalement, leur a fait trancher la tête à coups de hache devant l’idole de Mercure. Aussitôt le corps de Denys s’est levé et il a porté sa tête entre les bras sur plus de deux milles jusqu’à un champ qu’il avait choisi pour y reposer. Et les anges ont fait entendre là des accords mélodieux.
Comme les Romains craignaient que les convertis au Trois en Un n’ensevelissent les corps de Rustique et d’Eleuthère, ils les ont fait jeter dans la Seine. Une dame noble a invité les porteurs à un repas et, pendant qu’ils mangeaient, elle a dérobé furtivement les corps, et les a fait ensevelir en secret dans un champ qui lui appartenait. Plus tard, elle les en retiré et les a réuni au corps de Denys.

Des adeptes du Trois en Un m’ont recueillie. J’ai quelque peine à les supporter. Ils sont curieux, veulent tout savoir de ma vie avec Denys afin, disent-ils, de conserver sa mémoire. Peut-être sont-ils sincères mais ce qu’ils écrivent de Denys vient plus de leur imagination que de ce que je peux leur raconter. Ou plutôt, les faits que je leur livre, ils s’en servent pour en inventer d’autres qui tôt ou tard font disparaître les premiers. Ils les développent, les agrémentent d’anecdotes où je ne reconnais pas Denys et où je ne cesse de me perdre.
Crois-tu mieux connaître Denys que nous ? m’a demandé un clerc. Crois-tu mieux connaître la signification profonde des faits et gestes de la vie du Saint ?
Car Denys est saint dans le sens où l’entendent ces gens. Le lieu où se trouvent ses ossements – encore un fait interprété par les adeptes du Trois en Un, les restes de Denys ont tellement bougé que moi-même je ne pourrais dire avec certitude où ils se trouvent – a été choisi un soir par l’assemblée des croyants, ou plutôt par le clerc qui les confesse. Depuis, les pèlerins ne cessent d’affluer pour se recueillir sur un morceau de terre où Denys sans doute ne repose pas. La vie ici manquant de cette animation qui fait le charme d’Athènes comme celui de Rome, je me rends parfois moi aussi auprès de cette croix et regarde les pèlerins s’agenouiller, je les écoute psalmodier.
Le clerc a décidé qu’une chapelle serait construite là où est la croix, une chapelle de pierre presque aussi grande qu’une villa. Il m’a demandé d’en être la gardienne.

Hier un pèlerin dont le visage était couvert de pustules, il répandait autour de lui une odeur insupportable, s’est agenouillé pour me baiser les pieds en apprenant que j’étais la femme de Denys. Quand il s’est redressé, son visage était débarrassé de toute souillure. Autour de nous, on a crié au miracle. Je n’ai que peu dormi, les pèlerins malades, ils le sont tous un peu, voulaient toucher un morceau de mes vêtements, voire quelque partie de mon corps.

Dès les matines, alors que le clerc lisait la légende de Denys, je me suis assise sur le banc de pierre, à l’entrée de la chapelle. La longue procession des pèlerins est devant moi sous un ciel de traîne.

 

Jean-Jacques Bonvin