S’il existe une chance de sauver la vie, où commencerait-elle sinon à l’école ?
Ph. Roth
1. La métamorphose de l’écolier
Le spectacle commence au moment où les spectateurs, conduits par des placeuses, entrent dans la salle totalement obscure. Quand tout le monde sera installé, un léger rai de lumière lunaire fera cesser le babil ordinaire du public en tombant obliquement sur un personnage assis à lointain, côté cour.
On distingue comme une vieille salle de classe désaffectée, sous le toit d’une école. A lointain, côté jardin, un tableau noir, a deux faces pivotantes, sur une de laquelle sont restées des inscriptions de différents cours : les prépositions allemandes qui demandent le datif (Aus, bei, mit, nach, seit, von, zu) et une équation, partiellement effacée, à deux inconnues 2Y + Y/3 + X = 1. Dans un coin du tableau, une série de pronoms (Moi, toi, lui, nous, vous, eux – en, y).
A cour, au fond de la classe pend une vieille carte géographique représentant le monde d’avant Colomb.
A l’entrée, côté cour, un portemanteau à couronne pivotante sur lequel pendent un chapeau et divers accessoires.
C’est la nuit. A travers la lucarne, les rayons de la lune éclairent un petit pupitre sur roulettes, au fond, côté cour.
Derrière, assis sur une chaise à roulettes, très calme, bras croisés, sage, un grand écolier, prénommé Ça, cheveux plaqués, gominés, teint pâle, sac d’école dans le dos, semble avoir oublié de sortir à la cloche. Comme si cela faisait quarante ans qu’il était là. Devant lui, sur la table, on distingue un encrier et une immense plume rouge.
- Ça a sonné ?
Silence.
- Ça a sonné ?
Silence, il sourit.
- J’ai décidé de faire comme si.
Je n’étais pas triste.
Ça s’est passé dans une voiture.
On déménageait.
La première idée de faire comme si.
Comme si ça fait rien qu’on part.
Comme si ça fait rien que j’sais plus où il est Papa.
que Maman pleure dans la voiture.
que je sais pas où on va habiter.
que je vais changer d’école, de canton, de mec à ma mère.
que je vais quitter mes copains.
et Babette…
Ça fait rien.
J’étais triste.
Essayer de faire comme si non : Chu pas triste !
Je me r’ferai des copains.
Je vais faire le rigolo.
Comme Mamie Jeannette.
Il regarde en diagonale, à jardin, comme s’il se souvenait parfaitement où était la place d’Henry.
Comme Henri-le-fou, mon copain de classe.
Qui v’nait à l’école en avion.
Qui faisait des p’tits cris d’animaux
Qui dessinait des locomotives.
Connaissait le nom de toutes sortes de serpents.
M’avait envoyé une flèche dans l’œil.
Son père avait inventé les feux de croisements sur les Citroëns.
Ils avaient une grande propriété.
Henry-Le-Dingue qui se faisait fesser par la maîtresse.
I' rentrait en classe avec un lego au bout d’une ficelle qu’il faisait tourner à toute vitesse, comme une hélice, en faisant des bruits d’avions à hélices.
Daou, daou. daou, daou, daou, daou.
I suivait la maîtresse après l’école et il la suppliait de se laisser embrasser.
Je les observais, à l’arrière.
J’l’aurais bien embrassée moi aussi.
I nous faisait rire.
J’aimais bien rire.
Ça doit être bien de faire rire.
Noir, à la faveur duquel le comédien se décoiffe, se donnant un aspect hirsute et rougit légèrement ses lèvres et le bout de son nez. Il continue à parler dans le noir.
On déménage !
Ne pas montrer qu’on est triste.
Se faire des copains.
Faire rire.
Lumières. Le vieil écolier est debout devant son pupitre, ficelle et légo en mains, il prépare son coup.
Arriver à l’école en avion.
J’déménage : personne saura qu’j’imite.
On pensera il est drôle.
J’ferai l’joyeux
Plein de copains.
Vite.
Avant qu’on r’déménage.
Vite.
Daou daou daou daou, daou daou
L’écolier fait tourner son hélice de fortune, face public.
Etre rigolo.
Papa on sait pas ce qu’il devient.
On nous a rien dit.
Tant pis.
Etre rigolo.
Oublié Papa.
Ça fait rien de déménager tous les six mois.
Ça change les publics !
Le décoiffé s’ébroue progressivement, se met en branle comme un avion et avance en courant.
Il va dire le texte qui suit en tournant sur la scène.
Pendant cette grande tirade, la lumière va s’intensifier comme si l’on passait de la nuit à la journée, comme si le jour correspondait à un passé scolaire, vif, gai et bruyant et comme si la nuit correspondait aux souvenirs plus profonds, plus intimes de Ça.
- Daou daou daou daou, daou daou daou daou, daou daou daou daou. Daou daou daou daou, daou daou daou daou, daou daou daou daou. Daou daou daou daou, daou daou daou daou, daou daou daou daou. T’inquiète pas, papa, tout va bien ! on s’est même pas aperçu que tu t’étais barré… maman t’a très vite remplacé, tu sais. Y a eu un sacré casting pendant tout le temps que t’étais pas là, tout le monde voulait jouer ton rôle, c’est dingue ! Tout le monde voulait jouer au papa avec Maman, ça devait être bien comme rôle Papa t’aurais p’têt pas dû partir. T’as trouvé un autre rôle ? T’inquiète pas on s’est démerdé… Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou… je fais mes devoirs tout seul, t’inquiète pas, j’me démerde, c’est le p’tit frère qu’aime pas l’école, mais Maman lui a dit que ç’était pas grave. Il est très bricoleur tu sais, il construit une cheminée dans sa chambre, tu t’rends compte Papa ? une cheminée ! à douze ans, une cheminée, il est doué hein ? I s’occupe des lapins des moutons et des chevaux, i fait les foins tout seul avec le tracteur du voisin ; son vélomoteur, c’est çui qui va le plus vite de la vallée, il a maquillé la culasse de son Sachs tu sais. Il a fait une croix sur le piston. C’est lui qui tue les lapins, les poules, les dindons des paysans qu’osent pas. I ramène plein de copines à la maison sur sa moto. I va faire menuisier… C’est dingue quand on l’voit comme ça pétant de santé, riant, buvant, fumant, baisant, on dirait pas qui fait encore pipi au lit… Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou… Moi aussi ça va bien tu sais, enfin j’fais comme si… j’ai commencé à faire un peu le clown en classe… c’est pas marrant de déménager tous les 3 mois, mais j’fais comme si… Les copains faut s’en séparer… Et pis faut s’en r’faire… alors, ça va plus vite en faisant l’clown… tu sais comment j’fais ? Tu vas pas m’croire : j’arrive dans ma nouvelle école en avion… succès garanti… J’atterris toujours à la fin de la récréation dans la salle de classe… Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou. Daou daou daou daou daou daou, daou daou daou daou daou daou.
Il atterrit et se pose derrière son pupitre. On entend des écoliers s’esclaffer.
- Comment ? Ça. Je m’appelle Ça. Ça, c’est mon prénom. Comment ? Non, avec un c et une cédille. Le nom de famille ? Bouge. Non, pas Bouche, Bouge. Ça Bouge, pas Ça Bouche. Ni Bûche, ni Bâche, non : Ça Bouge.
Rires des enfants.
Cyril Kaiser