
A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, une dizaine de personnes ont travaillé le mouvement jocal.
La particularité de jocal est qu'il irradiait, en principe, d'un manifeste certes oublié mais dont les effets dans le temps sont difficiles à apprécier. Ils ne le seront sans doute jamais.
Manifeste pour un mouvement jocal
La langue a enfanté le monde. Elle a créé toutes choses sur la terre comme au ciel, les forêts, les cascades, les soirs d’été, la lune, les étoiles, les aurores boréales. Sans elle, un pré ne serait pas un pré mais au mieux une surface verte.
La solidité de la langue est telle que du moindre de ses craquements dépend le sort du monde. Si d’aventure certains téméraires parviennent à la briser, malheur à eux : ils ne récolteront que gravats de langage.
Pourtant la langue est souple. Elle bouge et se métamorphose sans cesse selon une logique connue d’elle seule, ne livrant qu’une partie de ses secrets aux linguistes qui s’acharnent à lui faire avouer sa vérité avant-dernière.
Les tentatives visant à créer une langue artificielle faite pour tout le monde et dont personne ne veut sont irrémédiablement vouées à l’échec. La langue ne peut être conçue en laboratoire. Elle naît, vit et meurt par et dans sa pratique sociale. Pour exister, un mot doit courir les rues, bondir de place en place, passer par mille bouches.
Ce que la langue a fait, elle peut le défaire. Puisqu’il n’est plus seulement question d’écrire le monde mais de le transformer, ce changement passe nécessairement par la transformation de la langue.
Les révolutions ont toutes péri de mort linguistique. Si la langue de bois des idéologues l’a emporté sur la langue de feu des nuits d’amour et d’émeute, c’est que l’on a toujours confondu le pouvoir des mots avec les mots du pouvoir.
La prétendue manipulation des codes par le récit contemporain ne fait que les répercuter et justifier ad nauseam dans la circularité d’une narration qui, littéralement, perd la langue de vue. Les codes narratifs et les codes publicitaires se fondent désormais en un seul et même code : le code barre.
Le pouvoir ne crée rien : il récupère. Comme il s’est emparé de l’air, de la terre et de l’eau, il s’apprête à faire main basse sur les mots. Création collective, la langue doit être un bien commun dont personne ne puisse faire sa chose. En plaçant cette question au centre de son projet, Jocal s’affirme d’ores et déjà comme le seul mouvement authentiquement communiste.
L’ancien mode de domination était assuré par les grammairiens et les censeurs. Nul besoin désormais d’arracher les langues pour s’assurer de la docilité du peuple, il suffit de leur ôter ce qui en constitue le fondement même, leur venin le plus dangereux : le sens. Or, la marchandise a horreur du sens. D’où l’usage d’une langue qui sert à parler pour ne rien dire, mais qui rapporte. Chacun doit communiquer sans cesse afin d’assurer la continuité du non sens et s’éloigne ainsi des autres au lieu de s’en rapprocher quand les mots si chers à nos cœurs vont se perdre dans le vide sidéral des telecoms.
Ainsi, la langue cannibalisée par l’économie, s’exténue dans l’information et s’anéantit dans la communication.
Ce n’est certes pas un hasard si le capitalisme a réussi à s’imposer comme donnée quasi naturelle au moment même où les techniques d’imitation de la réalité parviennent à un degré de perfection jamais atteint.
Dans image il y a magie et nos regards lui donnent vie. À l’image des images, le capitalisme s’expose partout comme une seconde nature en trompe-l’œil. Par la représentation numérique, il dispose du moyen de perpétuer son propre simulacre via le grand marché des réalités virtuelles.
Au lieu de fournir à tout un chacun le véhicule idéal de ses aventures oniriques, l’imagerie électronique devient l’instrument d’une mutilation de la fonction imaginaire. Cet usage de la réalité virtuelle en tant que denrée de consommation prête à configurer les neurones, transforme l’existence en un grand jeu vidéo interpassif dont le résultat, toujours, est prévu d’avance.
Aux passagers hantés par le cauchemar de ce paquebot en perdition, Jocal propose l’aventure d’un pari fou : quitter le sauve-qui-peut général et pousser la porte interdite qui ouvre sur la salle des machines pour jouer avec le grand Meccano du langage et non plus seulement avec ses pièces détachées.
Le dessein va bien au-delà du simple jeu de mots, de cet éclat de rire nerveux d’une langue qui n’en peut plus de se retenir. Il vise précisément à mettre les mots en jeu comme on le ferait de sa vie, avec la légèreté du jongleur qui traverse la cour des miracles du temps, au nez et à la barbe des rois, avec leurs couronnes en carton et leurs manteaux de vermine.
C’est dans la périphérie, là où fleurissent mille activités illicites passionnantes, que la jocalité textuelle trouve son terrain de prédilection. Le mouvement jocal y encourage l’extension, quand il n’y participe pas lui-même, d’un nouveau type de criminalité organisée : le terrorisme littéraire.
Ainsi, on ne dira plus écrivain mais laquais de la communication. L’acte d’écrire ne trouve grâce à nos yeux que dans la mesure où il génère un champ d’expérimentation, l’espace jocal, qui modifie la donne et ne saurait par définition conférer à son auteur un quelconque statut social autre que celui de délinquant politique.
Depuis toujours le malheur est certain parce qu’on le dit certain. Mourir, c’est dire la mort, la sienne et celle des autres, parce que si la mort n’est pas dite elle est là sans cesse et sans autre, non dite dans chaque mot puisqu’aucun mot ne la dit et que les mots ne font que répéter qu’il en a toujours été ainsi et que toujours il en sera ainsi mais Jocal dit non.
Prendre le malheur et la mort de vitesse, c’est prendre la vitesse de court, ne pas lui laisser le temps de nous entraîner au fond des mers avant que ne soit écrite la nouvelle de celui qui perd tout ne perd rien.
Le programme de Jocal ne se limite pas aux compétences qui sont les siennes en matière de brouillage et de manipulation des codes. Soucieux du bien public, il exige l’application immédiate et sans limitation des découvertes du génie génétique afin de se débarrasser de Dieu et des hideux liens du sang.
Seules les machines sont belles et amoureuses et si humaines et tourne la ronde des pantins où personne n’est quelqu’un et que brûlent les langues dans les palais du rire jusqu’au point de fusion jocal.