Testament

 

 

Chaque jour qui passe me rapproche de l’ouverture de mon testament. Bien évidemment, je n’y assisterai pas. Ni non plus à l’enfouissement de mon corps dans la boue ou à l’écoulement de mes cendres dans l’égout. Tout au moins, si je me fie aux apparences, j’en ignorerai tout.
Mais à parler franc, j’avoue que cette heure m’asticote autant que celle dont témoignait Nicolas II après avoir appris du comte de Witte l’annonce du désordre qui régnait sur la perspective Nevski.
J’imagine la douleur de ceux qui, pour la première fois sans doute dans leur existence, bénéficieront de l’image la plus précise qui se puisse concevoir de ce qu’est le vide dans son infinie splendeur. Certains, sans doute, l’apprécieront au point qu’ils en feront le plein. Cela peut toujours servir.
De ses doigts crochus encore imprégnés d’encre noire et de nicotine, le notaire moustachu ouvrira l’enveloppe et donnera lecture, la voix caquetante, de ma prose moqueuse, sous la mauvaise copie d’un portrait de Louis XIV, Rex Christianissimus, dont le front orgueilleux ne finira sans doute jamais d’en imposer aux bouseux du coin. Qui donc ici-bas soulignera suffisamment l’immensité du respect que les têtes couronnées imposent aux culs-terreux plus de deux siècles après la Révolution ?
Derrière sa table marquetée, avec deux allonges latérales dont une seule peut encore être déployée — l’autre, à ce que l’on dit, serait bloquée par des charnières grippées — le tabellion s’adressera comme suit à ses auditeurs assis en demi-cercle devant lui et pas même médusés d’entendre ces mots que je rédigeai à leur intention avec très peu de soin et moins encore d’attention.
« Je suis censé avoir écrit ces mots, sain de corps et d’esprit, et déjà d’où je suis, je vous vois grimacer. Je perçois vos mines dubitatives. Sachez que je tiens à distribuer mes biens - qui deviendront vôtres désormais — le plus équitablement possible.
Ainsi donc, je lègue les oeuvres complètes de Cioran à mes proches avec l’espoir qu’ils les liront. Cela les dispensera de consulter tout autre ouvrage de philosophie qui deviendrait, illico, d’une évidente caducité.
Je lègue à mon boucher le crochet du gauche qu’il m’avait prêté mais que j’avais omis de lui restituer. Pure négligence de ma part. Je sais déjà qu’il me pardonnera. Qu’au passage, il veuille bien accepter ma reconnaissance pour la qualité de la viande qu’il me livrait. Il perd avec moi un consommateur averti. Du danger notamment d’en pincer pour la bouchère ailleurs que dans la boucherie.
Je lègue à mon ancienne concierge le cierge béni qu’un voisin mal intentionné m’avait demandé de lui offrir et que, de mon vivant, je n’aurais pas pris la liberté de lui transmettre pour d’évidentes raisons de bienséance.
Je lègue à Madame Pons, née Lampoumas, les chaussures vernies qui auraient appartenu, selon Pierre Doris qui me les avait confiées, à Louis Jouvet.
Je lègue à ce visiteur inconnu qui tenta de me cambrioler mais se ravisa, constatant qu’il n’y avait rien à dérober chez moi, ce manuscrit authentique de Séraphin Lampion, mon unique vrai trésor que j’avais soigneusement caché dans une tabatière en porcelaine fêlée.
Je lègue mes résidus de peinture et de térébenthine à mon notaire pour qu’il repeigne, sans bourse délier, le portrait de Louis Capet le Quatorzième du nom.
Enfin, j’aurais aimé qu’à l’issue de cette séance, on mît aux enchères ma bonne conscience et qu’avec l’argent récolté on offrît un œuf à l’orphelinat. »

 

Jacques Herman