J'ai toujours rêvé de ce jour où, plus près de la tombe que de la rue qui mène au cimetière, je pourrais m'asseoir dans le silence absolu interrompu seulement par les pas des porteuses de chrysanthèmes. Elles ne m'interrogent même pas : ce type qui remplit les lignes d'un Moleskine, personne ne le connaît vraiment, intimement, et pour cause, mais depuis qu'il fréquente les lieux, on le voit passer, la mine défaite et triste, comme une étoile de Noël qui se met à gerber non par coquetterie mais sous le prétexte, assurément fallacieux, d'un malaise passager.
Je reste le plus souvent en position assise, sur une pierre tombale, les jambes croisées, et sans dossier, ce qui ne m'assure à vrai dire qu'un confort pour le moins limité.
L'air humide et froid de ce quatorze décembre ne va pas m'inciter à rester traîner des heures dans ce coin qui, pour riche qu'il soit quant à l'inspiration qu'il suscite en moi, n'est pas, je le sais, du goût des gens normaux, c’est-à-dire de ces gens qui comptent, mais qui n'écrivent pas - à l'exception d'insignifiants rapports et de notes de travail dont l'ineptie n'a d'égale que la fadeur du papier quadrillé.
Donc disais-je, c'est en ces lieux que j’ai rêvé depuis longtemps d'écrire une ultime préface pour un recueil de poésie. Un texte introductif dans lequel je m'abstiens de décrire, de commenter, d'analyser l'œuvre que l'on m'a confiée à cette fin.
N'ayant plus rien à perdre, je m'étale sur la vanité des choses. Sur le prix des poireaux, sur les sous-vêtements que porte la reine d'Angleterre et sur les vomissures d'un Pembroke Welsh Corgy de Sa Majesté dans un coin de cuisine.
Je peux mentionner en lettres capitales la marque des cure-dents du majordome qui se tient debout au fond d'une pièce de cent sous. « A genuine swiss thune » comme on dit dans les salons de thé où la conversation vient toujours à manquer entre la fin des aventures d'une baballe de golf et le début de celles des amours de la belle Marjorie avec le comté de Savoie qui est au brie des Alpes ce qu'est le saucisson sec du Cantal au bâton du berger, ce dernier très souvent remplacé dans la décadence des temps modernes par un modèle vibrant et parfumé.
Je peux donner les heures précises de tous les trains en partance pour Conthey depuis la gare de Lausanne et mesurer la hauteur des deux cyprès qui font de l'ombre sur la tombe du voisin, un soldat prétentieux qui mourut bien des années après le combat.
Je peux écrire, pour témoigner de ma bonne foi de préfacier, que je n'ai pas lu le livre en entier et que je conseille au lecteur de ne pas dépasser la deuxième ligne de la troisième page. L'éditeur m'a du reste paru d'accord pour y inscrire un petit signe distinctif.
L'ouvrage ne signifie rien. Rien de plus que les autres qu'on peut cependant trouver dans les bonnes librairies. Raison pour laquelle nous sommes apparemment de plus en plus nombreux à en fréquenter de moins bonnes, ou de fort mauvaises. La différence ne saute pas aux yeux des non initiés. Dans l'une on vous sert du café. Je ne sais plus laquelle. Pas dans l'autre.
Un voisin cultivé m'a montré ce qu'il faisait des livres qu'il recevait en service de presse pour l'hebdomadaire régional : cale-portes, sous-plat, rehausseur d'imprimantes. Pour les plus utiles tout au moins. Les autres finissent leur carrière le premier mardi du mois. C'est le jour du ramassage du papier dans le secteur nord de la ville.
Dans le cimetière, je prends note aussi des noms relevés au hasard sur les tombes. Je les donne pour les inspirateurs du poète et si je suis bien luné, je leur invente volontiers une petite biographie… oh, rien que du très court, mais je suis certain que cela ne déplairait pas à l'alignement des désœuvrés de la grande allée centrale. Les morts sont peut-être aussi narcissiques que les vivants.
Le poète pour qui je rédige la préface, l'éditeur et moi-même, sommes de connivence.
Le plaisir ne deviendra nôtre que dans les jours qui suivront la diffusion du livre. Au moment où nous devrons nous rendre à l'évidence que ni la préface, ni les poèmes n'auront été lus ; et notre plaisir se verra décuplé, pour autant que Dieu nous prête vie encore quelque temps, en constatant que les recueils de poésie, que ce soit en deuxième, en troisième ou en vingt-cinquième main, ne perdent jamais rien de leur fraîcheur. C'est une espèce particulièrement résistante qui étonne les physiciens.
Jacques Herman